
« Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? » Le lien entre péché et maladie ou handicap s’impose, immédiatement contesté par Jésus. Les disciples pensent comme beaucoup ; ils pensent Dieu comme l’explication du monde et la vie comme rétribution. Le Destin des religions s’appelle « dieu » lorsqu’il est repeint de christianisme.
Jésus recadre les choses. Le dieu commun n’est pas celui des chrétiens ni du Premier Testament. Le dieu commun est une théorie, un savoir. On peut faire des raisonnements à son propos, avec des axiomes comme : « Dieu, nous le savons, n’exauce pas les pécheurs. » Ce dieu est un savoir. Les Juifs de Jean n’apprécient pas qu’un ignorant leur fasse la leçon et les prenne en défaut : « Voilà bien ce qui est étonnant ! Vous ne savez pas… »
Le savoir, quand on sait qu’on sait, empêche de croire, empêche ceux qui connaissent Dieu de croire. Les Juifs de Jean ne sont pas croyants. Ils connaissent la théorie, mais ne croient pas : « Les Juifs ne voulaient pas croire que… » Incroyable ‑ c’est le cas de le dire ‑ ces chrétiens, qui bénissent Trump dans le Bureau Ovale alors qu’il porte le feu et la mort. Aveugles, ils ne voient pas que leur dieu n’est pas l’Abba de Jésus. Mieux vaut être athée !
L’épisode de l’aveugle-né de Jean s’achève sur le retournement littéral de la question initiale des disciples sur ce que tous appellent Dieu, le dieu commun. « Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : ‘Nous voyons !’, votre péché demeure. » Un aveugle qui voit, ainsi Tirésias, le devin de Thèbes. Certes il ne suffit pas d’être aveugle pour voir, mais il suffit de se croire voyant pour ne rien voir du tout, y compris que l’on ne voit pas.
Pour l’Evangile de Jean, on ne comprend, perçoit quelque chose de Dieu, on ne voit juste sur Dieu qu’à reconnaître ne rien voir ni savoir. Le dieu commun ou le fatum sont disqualifiés. Le non-savoir, l’agnosticisme ‑ plus que l’apophatisme ‑ n’est pas l’opposé ou autre chose que la foi, c’est la voie du croire. Il n’y a de foi que dans le non-savoir.
Un ami, un sage m’écrit : « J’ai cessé de croire en "Dieu", le "dieu commun", qui n’est que le nouveau nom du Destin dans le monde dit chrétien. Je crois en Jésus, je crois Jésus, et je fais confiance à son Dieu, qu’il appelait Abba, dont je ne "sais" rien, et c’est tant mieux. »
« Nous ne savons pas ton mystère, amour infini.
Nous ne
voyons pas ton visage, amour infini.
Nous ne voyons pas ton ouvrage, amour
infini.
Nous ne savons pas ton langage, amour infini. »
Mon ami continue : « En matière existentielle, tout savoir est fêlé. Il n’y a, au fond, que des croire (même l’athéisme est un croire). Certains croire sont des illusions, mais sans doute pas tous. Oui, "Dieu" fait partie des savoirs, et c’est tant pis pour lui ! Je préfère croire en Jésus. Alors beaucoup, sinon tout, est possible. C’est bien fragile, tout ça, bien sûr. Mais ça vaut mieux qu’un mauvais béton. »
Ceux qui se disent disciples de Jésus ne nient évidemment pas « son Abba », mais Dieu, le destin. Jésus ne s’attribue rien, n’existe ni pour lui ni à partir de lui. Il n’est pas la source à laquelle sans cesse il renvoie et nomme « son Abba ». Il n’a pas d’autre voix que celle de Jésus, ou plus précisément, plus justement, tout est dit avec Jésus. Tout autre message, tout autre savoir, ce n’est pas croire Jésus. « En nous donnant son Fils ainsi qu’il l’a fait, lui qui est sa Parole dernière et définitive, Dieu nous a tout dit ensemble et en une fois, et il n’a plus rien à dire. » (Jean de la Croix)
Nous ne savons tellement plus rien
que nous ne savons même plus comment nommer l’aveugle… qui n’en n’est plus un.
Bref, comme cet homme, ce vivant, ce croyant, nous ne croyons pas en dieu, mais
en Jésus et en son Abba. Comme humains, nous voilà devant Jésus.
« Crois-tu au Fils de l’homme ? »
« Et qui est-il, Seigneur,
pour que je croie en lui ? »
« Tu le vois, et c’est lui
qui te parle. »
« Je crois, Seigneur ! » Et il se prosterna
devant lui. Et nous nous prosternons devant lui.
Sant’Angelo in formis de Capoue, vers 1080
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