Il est commun de dire que la charité ne suffit pas quand on est chrétien. Il faut en plus la prière, la relation à Dieu ! On se rappelle l’avertissement de François refusant de réduire l’action chrétienne à l’humanitaire. Les chrétiens participeraient tous, directement voire financièrement, à l’action humanitaire, qu’un grand pas aurait été fait vers la sainteté.
Dernièrement, une homélie enseignait les acteurs de la solidarité ‑ ainsi sont nommés ceux ont reçu mission auprès des plus pauvres ‑ que l’action caritative prenait tout son sens si l’on était uni par la prière. Un peu plus tard, étaient placés sur le même plan le charisme de la charité et, par exemple, celui de la liturgie. L’Eglise aurait pareillement besoin des deux.
« Je vais encore vous montrer une voie qui les dépasse toutes. » 1 Co 12, 31-13) « Si je n’ai pas la charité, je ne suis rien. » Même à avoir la foi à transporter les montagnes. C’est dit explicitement : Sans la charité, la foi n’est rien, même la plus grande et partant la prière !
La prière unirait à Dieu, serait le temps qu’on lui consacre. Non ! Le temps consacré à Dieu, c’est l’amour des frères. « Bien-aimés, aimons-nous les uns les autres, puisque l’amour est de Dieu et que quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu. Celui qui n’aime pas ne connaît pas Dieu, car Dieu est amour. […] Si quelqu’un dit : "J’aime Dieu" et qu’il déteste son frère, c’est un menteur : celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, ne saurait aimer le Dieu qu’il ne voit pas. Oui, voilà le commandement que nous avons reçu de lui : que celui qui aime Dieu aime aussi son frère. » (1 Jn 4, 7-8. 20-21)
La prière est le lieu de toutes les illusions. On dira que la charité aussi ? Et quand bien même. Celui qui aura relevé un frère par une charité illusoire aura bel et bien prodigué le salut. Il est des priants qui descendent du temple sans être justifiés (Lc 18, 10-14) ! Le prisonnier d’une illusion caritative n’entendra peut-être absolument rien ou ne voudra même absolument rien entendre de Dieu ? Il aura relevé le frère. Il est appelé « béni de mon Père » !
N’a-t-on pas lu, n’a-t-on pas entendu ? On ne sait pas quand on sert le fils de l’homme. « “Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te désaltérer, étranger et de t’accueillir, nu et de te vêtir, malade ou prisonnier et de venir te voir ?” Et le roi leur fera cette réponse : “En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait.” » (Mt 25)
Et si l’on n’avait pas entendu, le texte répète. Pourquoi donc quatre fois la liste des œuvres de charité, si ce n’est parce que Jésus sait que l’on n’entendra pas ? Ou encore, en ouverture du même évangile, ces versets qui encadrent l’action de Jésus : « Ce n’est pas en me disant : “Seigneur, Seigneur !” qu’on entrera dans le royaume des cieux, mais c’est en faisant la volonté de mon Père qui est aux cieux. Ce jour-là, beaucoup me diront : “Seigneur, Seigneur, n’est-ce pas en ton nom que nous avons prophétisé, en ton nom que nous avons expulsé les démons, en ton nom que nous avons fait beaucoup de miracles ?” Alors je leur déclarerai : “Je ne vous ai jamais connus. Écartez-vous de moi, vous qui commettez le mal !” » (Mt 7, 21-23)
Ceux qui servent les pauvres connaissent la puissance de révélation qu’est la vie avec les pauvres, les migrants, les prisonniers, les exclus… Là, Dieu se tient.
La prière n’est pas le lieu pour honorer Dieu. Cela, c’est ce que pensent les païens et leurs sacrifices. Bien sûr, les gens religieux font la moue. Quant aux autres, rien ne prouve qu’ils servent le prochain pour autant ! Mais il faut le dire, aussi nécessaire que soit la prière ‑ la prière n’est ni nécessaire ni inutile, elle est lieu de la grâce, expérience de la gratuité – elle n’est rien, un cuivre qui résonne comme dit Paul de tous les charismes. Il n’y a pas d’une part l’amour de Dieu, et d’autre part l’amour des prochains. C’est la révolution théologique de Jésus. Pour aimer Dieu, il y a une voie, l’amour du prochain. Seul l’amour est digne de foi. « On t’a fait savoir homme, ce qui est bon, ce que le Seigneur réclame de toi. Rien d’autre que d’accomplir la justice, aimer la bonté et de marcher humblement avec ton Dieu. » (Mi 6, 8)
« Si c’est l’essence de l’eucharistie de nous unir réellement avec le Christ et ainsi entre nous, l’eucharistie ne peut pas être seulement un rite et une liturgie, on ne peut pas la célébrer totalement dans l’enceinte de l’église, car l’amour quotidien, habituel, des chrétiens les uns pour les autres est une part essentielle de l’eucharistie elle-même, et cette bonté quotidienne est véritablement "liturgie", et service divin ; on peut même dire que seul célèbre réellement l’eucharistie celui qui l’achève dans le service divin de tous les jours qu’est l’amour fraternel. C’est ce qu’Ignace d’Antioche [vers 110] exprime d’une manière inimitable, lorsqu’il dit que la foi est le corps et la charité le sang du Christ : la liturgie et la vie sont inséparables ! Jean Chrysostome ose dire que les pauvres sont l’autel vivant du sacrifice néotestamentaire, construit avec les membres du Christ. La liturgie du Christ est en un certain sens célébrée plus réellement dans la vie quotidienne que dans le déroulement du rite. » (J. Ratzinger)
Bernin, 1627-28, La charité
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