(texte retravaillé d'une publication antérieure)
Lisons une nouvelle fois la parabole du semeur (Mt 13, 1-10). Une nouvelle fois parce qu’elle est racontée trois fois, dans les trois synoptiques. Une fois nouvelle pour entendre sa nouveauté. Le texte ne paraît pas faire problème. Nous n’aurons pas de mal à répondre à la question de savoir qui est le héros de la parabole, le personnage principal. Et pourtant…
Au début, il semble que ce soit le semeur. Cependant, dans bien des lectures, cela paraît plutôt être le terrain. Nous lisons la parabole comme un discernement du terrain favorable. Subrepticement, la caméra a glissé du semeur à la terre. Que s’est-il passé ?
C’est que dans la vie, il en va ainsi. Dieu, à l’origine de toute chose, disparaît de ce monde au profit des hommes, qu’ils écoutent ou non sa parole. La responsabilité échoie à l’humanité de poursuivre l’œuvre de vie ou de tuer la vie dans l’œuf.
Pour focaliser l’attention sur les terrains, il suffit de remplacer, comme le commentaire que propose l’évangile lui-même, les termes de l’histoire par d’autres. La version de Luc est la plus explicite : « La semence c’est la parole de Dieu, ceux qui sont au bord du chemin, ce sont ceux qui », etc. Matthieu ne se préoccupe que des terrains. « Celui-là, c’est le terrain ensemencé au bord du chemin ; etc. »
La parabole délivrerait alors une leçon de morale, une leçon sur le comportement. Elle encouragerait à être le bon terrain, c’est-à-dire à écouter la parole et à l’accueillir, à l’écouter et à la mettre en pratique, de sorte qu’une parole reçue devienne, en cent ou soixante ou trente occasions, une parole pour d’autres.
Le problème, c’est que l’on ne dit pas comment on devient bonne terre, comment on peut de chemin, sol pierreux ou roncier devenir auditeur de la parole. Il est urgent de revenir à celui que l’on a laissé de côté alors qu’il semble si évidemment être le protagoniste, le semeur.
Rien que la façon de le nommer attire l’attention, non pas « Voici que le semeur est sorti pour semer » mais « Voici : celui que sème sortit pour semer ». Tout est action, sortir, semer. Une fois, en effet, il sortit. Dieu sort au matin du monde qui est notre présent. Il vient à notre rencontre. « Tu visites la terre et tu l’abreuves, tu la combles de richesses. Les ruisseaux de Dieu regorgent d’eau, tu prépares les épis. Ainsi tu la prépares arrosant ses sillons, aplanissant ses mottes, tu la détrempes sous les pluies, tu bénis les semailles. » (Ps 64, 10-11)
Et il sort pour semer. Importe moins son identité que son action, ou plutôt son identité est son acte, il est celui qui sème. « Le semant sortit pour semer. » Pléonasme encore renforcé : « Et, comme il semait ».
On ne sait pas ce qu’il sème, blé, légumes ou autre. Impossible dès lors de faire parler les chiffres du rendement. Cela fait juste beaucoup, trente, soixante ou cent pour un. Le texte grec n’a pas même besoin d’ajouter « des grains tombèrent ». On lit mot-à-mot : « Voici : le semant sortit pour semer. Et comme il semait, il en tomba au bord du chemin. Et d’autres tombèrent…, Et d’autres tombèrent…, Et d’autres tombèrent… » Non seulement le terrain ne serait pas le but de la parabole, mais la semence non plus. Il y a juste Dieu et son unique action, source de vie, généreuse, débordante, inépuisable, ensemencer la terre entière sans compter, de même qu’« il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes. »
Le semeur s’y prend à quatre fois pour la tâche qui le définit tout entier, semer. La première fois, cela ne marche pas, la deuxième non plus, la troisième pas davantage. Comme dans les contes, on fait monter le suspens. Et là, d’un seul coup, on passe du rien au tout. Est manifeste la fécondité du semeur.
Il en met partout. Pour un semeur professionnel, qui ne fait que cela ‑ il n’est pas défini comme agriculteur ou céréalier, mais seulement comme semeur, un métier qui n’existe pas – ce n’est pas terrible ! ça coûte cher. Le semeur ne regarde pas à la dépense. Il donne sans compter. Plus qu’à espérer de tout terrain qu’il soit favorable, c’est l’extravagance de la générosité du semeur qui est confessée. Est-ce le Dieu que nous confessons aussi ?
Il sème, et déjà on parle du fruit, abondant. On ne parle pas de taille, d’entretien, de récolte ou de moisson. Ce n’est pas la parabole du cultivateur qui bêche ni celle du moissonneur qui constate le rendement. C’est la parabole du semeur. Le semeur ne cherche pas à ce que cela lui rapporte, il désire seulement le fruit abondant. Dieu n’est pas un moissonneur qui vient chercher son dû, ou un productiviste qui arrache les plans inutiles. Il est dit à l’origine, non le début, mais la source. Semences répandues en vue de la vie. Dieu est semeur.
Après de nombreux essais, le fruit est abondant. Trois fois sur quatre, cela semble raté, grand désastre jusque dans la mort de Jésus. Fallait-il créer dans ces conditions ? C’est la responsabilité de Dieu que défend la parabole, en faisant des semailles non une production, mais la prodigalité, le don sans mesure, en faisant des semailles le fruit. Créer pour la vie, plus fort que tout ce qui l’empêche. Lorsqu’il sort, au matin du monde, qui est notre présent et notre a-venir, le fruit est assuré, abondant. Plus fort que la stérilité, que la mort et la violence qui font disparaître, étouffent ou brûlent, la vie. Malgré le prix de la stérilité et pour en libérer les victimes, la générosité de vie voit l’abondance du fruit.
Ainsi, la bonne terre, c’est Jésus ! « La terre a donné son fruit, Dieu notre Dieu nous bénit. » (Ps 66, 7)
Vincent Van Gogh, 1888, Le semeur au soleil couchant 73,5 cm x 93 cm
On pourra écouter cette émission sur le semeur chez Van Gogh

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