04/09/2026

Vivre en Eglise / Mt 18, 15-20 (23ème dimanche du temps)


Nous voilà quasi jour pour jour à la date de la fondation de l’abbaye de Cluny, le 11 septembre 910. Ils étaient quelques-uns réunis en son nom… Parler des Clunisiens permet en outre de mieux comprendre notre attachement à l’évangile, bien différent du leur qu’absorbe la préoccupation ou espérance du salut post-mortem, telle qu’elle structure toute la société.

Il serait tendancieux et anachronique de ne lire dans la stratégie de Cluny qu’un objectif de pouvoir et de richesse. L’établissement d’un puissant empire géographique, économique, politique ecclésial et culturel est certes incontestable, qui émerveille ou scandalise. Pouvoir et richesses, dans de telles proportions, sont-ils compatibles avec l’évangile ? A Cluny au moins autant qu’ailleurs, on est tellement convaincu que le moine est le modèle de la perfection, que l’on ne perçoit pas d’opposition entre la sincérité avec laquelle on cherche le salut au cloître par la pénitence et la nécessité politique de structurer la société.

A l’exception des Juifs et des Musulmans qui constituent des îlots ou habitent, voire occupent, les limites, on ne distingue pas l’Eglise et la société. L’individu n’existe pas : chacun est toujours pensé comme le membre d’une communauté. Dès lors, construire une société chrétienne, en disciplinant les mœurs et en réclamant que les puissants gouvernent selon l’évangile, est une tâche proprement pastorale. La charité, le secours des plus pauvres n’est pas une affaire personnelle, mais une responsabilité dont l’Eglise et particulièrement les monastères ont la charge. Les riches laïcs revendiquent d’être aussi acteurs de l’organisation évangélique du monde. Ce sont les membres des mêmes familles qui dirigent les fiefs, les monastères et les diocèses. Dans la société féodale, les inégalités et la hiérarchisation ne sont pas des aberrations. Elles comportent des exigences des uns envers les autres, quand bien même les riches, hier comme aujourd’hui, la plupart du temps, en veulent toujours plus, quitte à exploiter les autres, quitte à recourir à la violence et aux guerres.

Le salut est la récompense pour qui tient correctement sa place dans l’organisation à la fois civile et religieuse. L’ascèse et les aumônes faites à l’Eglise sont le moyen d’espérer y parvenir. La parabole du riche et du pauvre Lazare commande les comportements. Les donations et les demandes de messes sont une manière de racheter sa conduite et un devoir envers les défunts. Tout cela permet autant l’enrichissement des monastères que les aides-sociales de l’époque. La prière pour les morts, depuis 998, et les nécrologes recopiés dans toute l’Europe témoignent de la reconnaissance du pouvoir de l’intercession clunisienne.

Ces manières de faire et de penser étaient-elles fidèles à l’évangile ? A tort ou à raison, qui est aujourd’hui préoccupé de son salut post-mortem ? L’individualisation, y compris dans la foi et l’Eglise, conduit à penser la vocation de chacun, quand bien même le baptisé se sait membre d’un corps. Nous sommes davantage portés à vivre en disciples qu’à être hantés par la possibilité d’être exclu de la vie après la mort. Certes, cela ne s’oppose pas, mais oriente différemment ce que l’évangile fait en nos vies.

Vivre en disciples, aujourd’hui, c’est marcher comme lui, Jésus, a marché. Ainsi, le salut entre dans nos vies comme dans la maison de Zachée. Le salut n’est pas le couronnement de la vie terrestre mais un don, la grâce, qui surgit. Même si l’on a du mal à penser l’évangile comme politique, les aspects sociaux du dogme s’imposent. L’imitation de Jésus Christ (ainsi que l’on dit depuis la fin du 15ème) exige des disciples une posture aux côtés des perdants et, partant, souvent, contre les gagnants. « Il comble de bien les affamés, renvoie les riches les mains vides. » Le Magnificat n’est pas une douce dévotion mariale !

Le catholicisme social depuis le 19ème siècle, a instillé ce qui devint une conviction portée par les différentes Actions Catholiques au siècle suivant, l’immanence du salut : l’aujourd’hui est lieu et temps du salut, de la vie avec Dieu, de la vie éternelle. Comme l’on dit avant de communier, « le corps du Christ pour la vie éternelle », non pas demain, récompense, mais ici et maintenant, source de vie. La mission n’est pas la visibilité institutionnelle et l’annonce explicite mais une présence « au cœur des masses » à l’instar des années nazaréennes de Jésus. « L’homme contemporain écoute plus volontiers les témoins que les maîtres » (Paul VI) On a tort de déconsidérer la spiritualité, la théologie et la pastorale de l’enfouissement. L’évangile sorti de la société chrétienne, l’évangile dans une société sortie de la chrétienté, se fait conviction que la transcendance du salut a sens dans l’immanence de nos vies. « L’infini dans le fini. La finitude en tant qu’ouverture à l’infini : rien d’autre n’est en jeu. » (J.-L. Nancy). Tant les sociologues profanes que les intégristes catholiques parlent de sécularisation du salut et de l’Eglise, d’abandon ou de relativisation du sacré. Oui, une nouvelle manière de vivre l’évangile, discrète et assumée, est en jeu, qui pourra passer pour la négation de ce que l’on a toujours cru et de la religion de nos pères.

Beaucoup ne trouvent dans l’évangile plus que la charité au point que certains dénoncent le ravalement de l’Eglise à une simple organisation humanitaire. Les mêmes ou d’autres se réfugient dans l’adoration, a-politique, c’est-à-dire a-sociale. Il se pourrait au contraire que nous soyons assez bien placés pour entendre la pertinence évangélique s’il est vrai qu’il n’y a rien de plus grand que l’amour, voie éminente, que la foi et même les œuvres sans la charité ne sont que vaine vibration de métal, s’il est vrai que Dieu est amour. A la fin du 17ème, si proche de Cluny, à côté d’un puissant prieuré clunisien, Marguerite-Marie révolutionne la foi avec son Sacré Cœur. Que Dieu est amour, que son nom est amour, paraît nouveau et intempestif. François demeurait peu écouté à parler du primat de la miséricorde.

(Aimer, la charité, cela exclut toute violence, notamment sexuelle. Il n’y a que les obsédés et les pervers qui confondent le sexe et l’amour.) Il ne suffit pas d’être réunis au nom du Christ pour qu’il soit là… En son nom, on a commis le pire. Il suffit d’aimer, même sans rien connaître du Christ, pour que son règne vienne, maintenant.


La pentecôte, Lectionnaire de Cluny, vers 1090-1110, BNF NAL2246 f79v,