12/12/2009

Arrêtons tout ! Il est là. (Avent, 3ème dimanche)

Que devons-nous faire ? La réponse du Baptiste est aussi décevante que laconique. Chacun sait très bien ce qu’il a à faire ? Pourquoi faudrait-il attendre d’un prophète, d’un témoin, homme providentiel ou héros, qu’il nous dicte ce qu’évidemment nous savons.

Nous savons très bien que faire. La morale n’a peut-être pas grand chose à attendre de la foi, et même les théologiens romains tachent de construire sur la loi naturelle une morale chrétienne de sorte que l’universalité de la recherche du bien soit manifestée, de sorte que l’action bonne à la suite du Christ ne puisse être autre chose que ce que chaque homme, dans le sanctuaire de sa conscience, avec la quête de l’humanité entière, peut établir.

Que les soldats se contentent de leur solde. Que le percepteur cherche la justice dans l’impôt, que chacun d’entre nous partage avec celui qui est dans le besoin. Rien que le bon sens ! Et plutôt que nous faire croire que nous prenons notre foi au sérieux à poser de telles questions, plutôt que croire que nous respectons le Baptiste ou tout autre autorité en posant nos questions, nous ferions bien de poser les vraies questions, ou plutôt d’accepter de les entendre.

Il n’y a pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Et pour être sur de ne pas écouter nous parlons, nous interrogeons. Pendant ce temps là au moins, nous échappons aux vraies questions. Nous nous faisons croire que nous sommes très sérieux, même dans notre foi, mais c’est un stratagème pour éviter le seul terrain sérieux. Non que ces questions de comportements n’aient pas d’importance. Mais justement parce qu’elles en ont, elles servent de trop bel alibi à l’évitement des vraies questions.

Et que sont ces vraies questions ? Le texte le dit. Après avoir dépeint tous ces gens qui posent des questions bruyantes, l’évangéliste braque la caméra, d’un seul coup, sur les foules. « Or ». « Or le peuple était en attente. » Voilà la question.

Il se pourrait que nos arguties ne soient qu’une manière d’éviter d’être en attente. Il se pourrait que nos questions, même importantes, ne soient que des arguties. Quand on s’occupe, il n’y a plus besoin d’attendre. Nous n’aimons pas attendre. Il vaut mieux faire. L’activisme est encore la meilleure solution pour éviter d’attendre, pour maitriser tout.

« Or ». Or l’important se joue ailleurs. Non pas dans ce que nous faisons, mais dans le fait de consentir à ne pas faire. L’important réside dans l’accueil. Il est venu chez les siens et les siens ne l’ont pas reçu, proclamerons-nous avec l’évangile du jour de Noël. Et nous, le recevrons-nous ?

Nous pourrions être tellement pris dans les préparatifs de Noël, y compris les préparatifs spirituels ‑ plus grand attachement à la prière ou à la lecture des Ecritures, sens du partage avivé, ou que sais-je encore ? toutes choses excellentes, évidemment ‑ que nous pourrions passer à côté de l’essentiel. C’est Dieu qui donne, c’est Dieu qui s’offre : qui l’accueillera ? Qui le recevra ?

Le Baptiste ne s’y trompe pas. A l’attente du peuple, il répond par une parole apocalyptique. Il répond par l’annonce d’un jugement. Et ces paroles sont Bonne nouvelle, elles sont évangile, dit le texte. « Par ces exhortations et bien d’autres encore, il annonçait au peuple la Bonne Nouvelle. » On pourrait transcrire : par ces exhortations, il évangélisait le peuple.

Quelle sont ces exhortations ? Non seulement des paroles, mais l’attitude. Le Baptiste se déclare comme venant après, trop tard, même s’il est là d’abord. Nous aussi, nous venons d’abord. C’est nous qui croyons, c’est nous qui cherchons, c’est nous qui voulons bien faire. Et pourquoi pas ? Et pourtant, c’est lui, le plus grand, celui qui vient d’abord, le premier, et nous ne sommes pas dignes de dénouer la courroie de ses sandales.

Annoncer la bonne nouvelle, évangéliser, c’est se faire répondant. Responsable comme le Baptiste d’un retournement, d’une conversion. D’abord l’autre, celui qui vient. Mais répondant aussi à un appel, celui que Dieu le premier nous a adressé, l’appel à la vie avec lui, l’alliance.

Noël, c’est cela. Un Dieu qui nous précède ; c’est lui qui a l’initiative en venant à nous. Arrêtons tout, même ce que nous faisons de mieux. Arrêtons tout, même de préparer sa venue. Il est trop tard. « Déjà même la hache est prête à attaquer la racine des arbres » dit le verset qui précède immédiatement notre texte. Il est l’heure, il est là. Il faut maintenant l’accueillir.

Texte du 3ème dimanche de l’Avent C : So 3, 14-18 ; Ph 4, 4-7 ; Lc 3, 10-18

04/12/2009

Qu'attendons-nous ? (Avent, 2ème dimanche)

Le temps de l’avent n’est pas une préparation à la venue de Jésus en la chair. Tout simplement parce que cette venue a déjà eu lieu, une fois pour toute, et qu’il n’est pas possible d’attendre ce qui a déjà eu lieu, mais seulement d’en faire mémoire. La première préface de l’avent le dit : « Vraiment, il est juste et bon de te rendre gloire, de t’offrir notre action de grâce, toujours et en tout lieu, à toi, Père très saint, Dieu éternel et tout-puissant, par le Christ, notre Seigneur. Car il est déjà venu, en prenant la condition des hommes, pour accomplir l’éternel dessein de ton amour et nous ouvrir le chemin du salut. »

D’ailleurs seule la semaine qui précède Noël oriente notre regard sur les fêtes de la nativité, nous faisant parcourir le début des évangiles de l’enfance.

Le temps de l’avent, comme chaque temps liturgique, développe non pas un moment de la vie chrétienne ou du temps, mais une attitude de la foi. Ici, il s’agit de l’espérance. Vivre en chrétien, c’est attendre et espérer la venue du Seigneur, non sa naissance, mais son retour glorieux.

Je ne sais pas comment fait la langue espagnole pour dire cela puisqu’espérer et attendre se disent pareillement. Esperando a Godot, traduit-on, là où justement l’attente ne peut pas être une espérance, parce qu’il n’y a rien à espérer. Attendre le retour définitif du Seigneur, en revanche, c’est espérer sa venue. Comme le dit encore la préface : « Il viendra de nouveau, revêtu de sa gloire, afin que nous possédions dans la pleine lumière les biens que tu nous as promis et que nous attendons en veillant dans la foi. »

Qu’est-ce que cette attente pleine d’espérance qui suscite une veille ?

Becket n’a pas fait que décrire une attente sans espoir. Il a aussi décrit le contentement tragique devant la situation, même la pire, c’est-à-dire, pour lui, celle de la vie de tous qui conduit irrémédiablement à la catastrophe. O les beaux jours, ne cesse de répéter, à peu près seule, celle qui est enterrée dans ce qui pourrait être le non sens de l’existence.

Il faudrait que notre attente, tout autrement, désigne en négatif, la situation de détresse aujourd’hui. Il faut en sortir. Il faut en finir avec l’horreur d’un monde inhumain, avec l’inhumanité de l’humanité ! Nous avons aussi besoin d’un sauveur parce qu’il faudra combler de bonheur les abîmes de la souffrance. N’est-ce pas cela la prédication du Baptiste, celle d’Isaïe avant lui. Elle exprime l’attente de l’humanité. Puisse ce bonheur n’être pas attendu comme Godot, ce qui risquerait bien d’arriver s’il ne s’agissait que d’espérer, d’ailleurs fort justement – et c’est ce qui fait toute la vérité du théâtre de l’absurde ! ‑, un changement dans ce monde ou un nouveau monde qui recommencerait le même en mieux.

Même lorsque Dieu a tenté de recommencer la même chose pour que ce soit mieux, avec Noé, c’est le même monde inhumain qui a hanté l’humain ! Il nous faut un autre nouveau monde, une autre espérance.

Pour parler de cet autre monde, nous n’avons évidemment pas d’autres expériences que celles de ce monde de sorte qu’il nous faudra dire avec ce monde ce que sera un autre monde qui pourtant n’a rien avoir avec ce monde ! Je le dirais ici avec deux mot : jugement et divinisation.

Il faudra un jugement. Et l’on comprend le tour apocalyptique de la prédication du Baptiste. Nous n’attendons pas seulement que tout ravin soit comblé. Nous attendons la condamnation du mal. Je ne suis pas sûr que le jugement remplisse l’enfer, si l’on veut ainsi parler, mais un nouveau monde qui ne prononcerait pas la radicale condamnation du mal ne serait pas un monde nouveau, ne tiendrait pas, serait aussi scandaleux que le monde que nous connaissons, scandale de la misère et de la mort des enfants, scandale de la souffrance physique et morale, scandale des trahisons et tortures, scandale des abus de pouvoir jusqu’au nom de l’évangile, etc.

Il faudra pour l’homme lui-même autre chose que l’humanité. Il faudra Dieu. C’est lui notre avenir, notre avent, non seulement comme terme de la route, ce vers quoi nous marchons, mais comme ce que nous serons. Y a-t-il en définitive autre chose que la vie divine pour ne pas rétrécir l’espérance et l’attente de l’humanité ?

Ce que nous attendons en veillant dans la foi, à cause de la venue dans la chair du Fils de l’homme, nous en vivons déjà. Le chrétien est comme écartelé entre le passé de la venue dans la chair, une fois pour toute et l’attente du monde nouveau, son retour pour juger. Le chrétien est ainsi crucifié à l’aujourd’hui qu’il tache de recueillir comme le temps de Dieu, le lieu de Dieu, le nouveau monde.

A essayer de se laisser choisir comme ses compagnons – il partage avec nous et pour nous le pain – nous sommes déjà divinisés. Je ne dis pas transformés en héros ou en personnes parfaites. Loin s’en faut ! Mais aussi belle et grande que soit la vie, autant nous y percevons le manque de celui qui en est la source. Ce n’est pas à jouer les contempteurs de ce monde que nous manifesterons la vie divine. C’est en reconnaissant la grandeur de ce monde, loin de tout stoïcisme ou cynisme, donc aussi en reconnaissant le scandale de ce qui détruit cette grandeur, que nous sommes les sentinelles qui veillons dans l’espérance de la divinisation de l’humanité dans un cosmos renouvelé.

Textes du 2ème dimanche de l’avent C : Ba 5, 1-9 ; Ph 1, 4-11 ; Lc 3, 1-6

02/12/2009

Les minarets et les média

Les média font leur travail et commentent la votation suisse sur les minarets. Et voilà que tout le monde en Europe est chrétien.

Subitement, on se met à défendre les droits des chrétiens presque comme si c’était les siens. Qui s'occupe en temps habituel de l'interdiction de construire des églises en Arabie Saoudite ? Certes c'est une question, mais dans le débat sur les minarets, c'est un argument spécieux. Justifier ou même seulement tenter de comprendre le rejet ou du moins la marginalisation de l’Islam ne peut se faire en arguant de l’intolérance d’autrui.

De la même manière, d'un seul coup, comme une évidence, nos pays seraient catholiques et l'Islam y introduirait une nouveauté contraire ou au moins étrangère à notre identité. Mais enfin, où sont-ils donc ces catholiques dans nos pays ? Qui entretient le mythe de l’Europe chrétienne ? Je n’en vois pas autant de catholiques dans nos pays. Quant aux catholiques, eux, ils ont plutôt exprimé leur désaccord à propos de l'interdiction des minarets et des signes religieux. Ce sont les agnostiques ou les non-croyants qui plébiscitent, si l'on peut dire, le référendum. C'est un peu facile de faire comme si on était encore chrétien seulement lorsqu'il s'agit d'être intolérant.

30/11/2009

Les minarets suisses

Le résultat de la votation suisse, dont on pressent qu’il serait vraisemblablement le même dans bien d’autres pays d’Europe, ne cesse d’interroger. On a ici ou là souligné, comme pour le justifier, le fait qu’en pays Arabo-musulmans notamment, il est souvent bien difficile pour les chrétiens (ou les croyants d’autres religions) d’avoir des lieux de cultes. Ce faisant, on confirme l’impression que me laisse ce referendum : les Européens pensent donc fondamentalement comme ceux qu’ils décrient, les Musulmans des pays Arabes ou des bordures de l’Asie. Nous voilà tous au même niveau ! Je me garderais bien de qualifier ce niveau et abandonne à chacun le soin de le faire.

Mais alors, la prétendue supériorité de l’Occident qui s’oppose au soi-disant obscurantisme islamique n’est qu’une chimère. Tous dans le même sac. Que Mme Le Pen ne soit pas plus tolérante qu’un Iman intégriste n’étonne finalement personne. On regrette juste qu’elle entraîne tant de monde avec elle. Où sont-ils les beaux esprits, ouverts, abreuvés dès le sein maternel du laid des Lumières ou nourris de l’évangile qui commande d’accueillir l’étranger ? "Il n'y avait pas de place pour eux dans la salle commune."

Si jamais l’on voulait participer à un peu plus d’humanité sur cette terre, ce n’était sans doute pas en rendant la monnaie de leur pièce aux intransigeants, qui de fait existent et on ne peut que déplorer leur aveuglement, leur violence et leur haine de l’autre, comme dans une sorte de caprice puéril et mesquin. La peur, ou plutôt le jeu à se faire peur, est mauvaise conseillère. Malheureusement le terrain des relations internationales sur lequel s’est joué le référendum n’est pas un jeu d’enfants.

Reste à encourager ceux qui, ici comme là-bas refusent d’être mis dans le même sac que leurs propres concitoyens ou coreligionnaires. Si ce référendum pouvait leur donner encore un peu plus de raisons de se rencontrer, où qu’ils demeurent, pour manifester que si tous les hommes se ressemblent, cela peut parfois aussi être dans la recherche de la paix et le sens de l'hospitalité, notamment en faveur de l’étranger.

28/11/2009

Redressez-vous, relevez la tête. (Avent, 1er dimanche)

Voilà une nouvelle année liturgique et nous commençons par la fin la lecture de l’évangile de Luc qui nous accompagnera pendant un an. Vous me direz, pourquoi pas commencer par la fin, mais reconnaissez que cela n’aide pas à comprendre le texte. D’autant que Luc avait pris soin de rédiger une introduction à son texte, les deux chapitres sur l’enfance de Jésus qui organisent, comme une ouverture d’opéra, les thèmes principaux du reste de l’œuvre.

En commençant par la fin, ou presque la fin du texte, la liturgie insiste il est vrai sur une question d’actualité, celle du mal. Car c’est toujours d’aujourd’hui, hier comme demain, que les catastrophes naturelles nous effraient, nous acculent à poser la question du sens de l’existence humaine. Si, comme des éphémères, nous pouvons être balayés de la surface de la terre par le fracas de la mer et de la tempête, raz de marée ou cyclones, à quoi bon ? A quoi bon vivre, à quoi bon se battre, à quoi bon la solidarité ? Ne vaut-il pas mieux jouir des quelques occasions propices et s’en tenir à cela ?

Juste avant de tomber sous les coups, d’expirer dans les souffrances, suspendu au gibet (c’est sa passion aux chapitres 22 et 23), Jésus à la fin de notre chapitre 21, exhorte ses disciples. Les signes dans le soleil, la lune et les étoiles, l’affolement à mourir de peur, ne sont pas le dernier mot de la création et de l’homme. Ils ne sont que signes.

Dans quelques versets seulement, l’homme, Jésus, sera broyé par la souffrance. Au jardin d’agonie, raconte Luc, pris d'angoisse, sa sueur devint comme des caillots de sang qui tombaient à terre. Un peu après, alors qu’il devrait faire grand jour puisque c’était déjà presque midi, il y eut des ténèbres sur toute la terre jusqu’à trois heures, le soleil ayant disparu. Alors le voile du sanctuaire se déchira par le milieu ; Jésus poussa un grand cri et expira.

Et pourtant, quand ces événements commenceront, redressez-vous et relevez la tête, car votre rédemption approche.

L’année liturgique s’ouvre sur un impératif : soyez des hommes et des femmes debout. Soyez, pourrait-on aussi dire, des disciples de Jésus debout, vivants, malgré les assauts de la mort. Vivre la tête levée, non seulement pour attendre un signe du ciel, pour crier une prière, mais parce que la présence de Jésus dans notre humanité, ce que nous célébrerons à Noël, rend à l’homme toute se fierté, et plus encore. Les fils d’hommes, malgré tout, ne peuvent aller les yeux baisser comme l’esclave devant son maître, comme la victime devant le bourreau, comme l’innocent devant le mal ; les fils d’hommes relèvent la tête parce qu’ils reçoivent l’adoption qui fait d’eux des enfants bien-aimés du Père, des fils et filles de Dieu.

Ainsi, vous vivez mal le fait que le christianisme perde du terrain dans la société ? Vous êtes blessés de ce que vos proches, vos enfants, vos frères et sœurs, ne partagent pas ce qui vous est le plus cher, la foi ? Vous constatez que ceux que vous aimez ne partagent pas votre attachement au Christ ? Redressez-vous, relevez la tête, non pour partir en croisade. Mais tout cela n’est pas plus effrayant que le fracas de la mer et de la tempête.

Soyez les sentinelles du Royaume qui veillent pour que l’homme, tout homme, tous les hommes, demeurent debout. Veillez, priez. Ne vous importe pas de savoir qui sera chrétiens ou non. Vous incombe de tenir votre mission, l’annonce, ne serait-ce que par votre attachement au Christ, que la vocation de l’homme, de tous les hommes, c’est d’être debout parce que, même abattus, surtout abattus, les hommes sont déjà relevés par celui qui vient. Il s’agit de paraître debout devant le fils de l’homme.

Veiller, prier, ce n’est pas espérer que le monde changera, comme par magie. Cela, c’est à nous de le faire, en luttant pour plus de justice, de partage et d’égalité. Veillez, priez ; c’est une manière, une des meilleures avec l’amour du frère, de tenir debout pour prophétiser le relèvement de tous. Peut-on d’ailleurs parler de prophétie ? Ne faut-il pas plutôt parler de mémoire, car il est déjà venu et dans son relèvement d’entre les morts, notre relèvement est acquis. Mais celui qui est déjà venu est aussi celui que nous attendons, celui qui vient, celui qui est béni. Il est le toujours venant, tant qu’il y aura des hommes et des femmes à remettre debout. Oui, béni soit celui qui vient au nom du Seigneur !

Textes du 1er dimanche de l’avent : Jr 33, 14-16 : 1 Th 3, 12 – 4, 2 ; Lc 21, 25-36

21/11/2009

Rendre témoignage à la vérité (Christ-Roi)

Alors, tu es roi ? Pilate semble aussi perplexe que nous devant une telle royauté. Et Jésus explique l’étonnement : Ma royauté ne vient pas de ce monde. Pas étonnant que l’on ne voie pas bien de quoi il s’agit, d’autant que nous n’avons que peu idée de ce que pourrait être ce qui n’est pas de ce monde.

Bien sûr, le titre royal est une clé de lecture du Premier Testament ; il permet, partant, une christologie. Bien sûr, nous parlons du règne de Dieu, dans le Notre Père. Bien sûr, nous parlons de bâtir ou de manifester le royaume, le royaume des cieux. Bien sûr, à chaque baptême, l’onction atteste de ce que désormais, le nouveau chrétien, à la suite du Christ, est prêtre, prophète et roi. Mais cette thématique royale nous aide-t-elle vraiment à rendre compte de notre foi ?

Qu’est-ce que le texte d’aujourd’hui dit de la royauté ? Peut-on avec nos quelques versets seulement dire quelque chose de la royauté ? Je suis venu dans ce monde pour rendre témoignage à la vérité. Voilà ce que serait l’indice ou la signature de la royauté de Jésus : rendre témoignage à la vérité.

Alors, le roi n’est pas un puissant, mais quelqu’un qui est au service d’une mission : rendre témoignage à la vérité. Le texte précise (je suis ici la traduction de la Bible de Jérusalem) : je ne suis né, je ne suis venu dans le monde que pour rendre témoignage à la vérité. Jésus a reçu mission et n’en a pas reçu d’autre que celle-là. Il est né et venu, non pour gouverner ou être servi, mais pour servir en rendant témoignage à la vérité, pour se dévouer au service de la vérité.

Rendre témoignage, le verbe employé c’est bien sûr celui qui dit le martyre. Rendre témoignage à la vérité ne peut se faire que par l’exposition de soi, fût-ce au prix de la mort. Non qu’il suffise de martyrs, fanatiques ou kamikazes pour qu’une cause soit juste ou vraie, pour que ce qui est attesté soit vérité, mais qu’une cause qui n’appellerait point de martyrs ne serait pas digne d’intérêt, ne pourrait prétendre à la vérité.

Qu’est donc cette vérité dont on n’imagine pas qu’elle puisse être démontrée puisqu’elle n’est attestée qu’au risque du martyre ? C’est celle de celui qui donne sa vie pour ses amis. Pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. La vérité dans laquelle Jésus est engagé de façon vitale s’identifie à la vie-même de Jésus.

Qu’est-ce que la vérité ? C’est la question de Pilate ; elle fait immédiatement suite à notre texte. Le potentat ne reçoit point de réponse car Jésus est à son procès comme la brebis que l’on conduit à l’abattoir, il n’ouvre pas la bouche. Le lecteur de l’évangile quant à lui se rappelle ce qui lui a été dit quelques chapitres plus haut : Je suis le chemin, la vérité, la vie.

Vous voulez savoir ce qu’est la vérité ? Regardez ce qu’en montre Jésus, une vie donnée par amour, une impossibilité de ne pas attester le prix de tout homme aux yeux de Dieu : Je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité. La vérité n’est pas un message, un savoir, un catéchisme, un credo ; elle est ce dont Jésus s’engage à rendre témoignage jusqu’au martyre : Dieu aime inconditionnellement l’humanité.

Pourquoi alors parler de royauté ? Parce que ce à quoi Jésus fait accéder l’humanité en rendant témoignage, parce qu’une vie donnée par amour pour ses amis, c’est royal, c’est la voie royale de l’humanité, c’est la manifestation de l’humanité dans sa grandeur souveraine. Tout est ici davidique. L’annonce comme mission ou prophétie, messianique, d’une humanité comme grandeur depuis l’horrible du péché, le nôtre comme celui du fils de Jessé, jusqu’au chant de louange adressé au créateur qui donne de pouvoir lui rendre grâce. La grandeur de l’humanité est justement de pouvoir chanter l’action de grâce, de pouvoir non pas être soumise à un dieu terrifiant, mais de vivre dans et de l’amour de Dieu.

Il y a la vérité de ce monde, et elle est vraie, bien sûr : la dignité de l’humanité, sa grandeur. Il y a la vérité qui n’est pas de ce monde et dont Jésus rend témoignage : quelle que soit par ailleurs sa grandeur, l’humanité est révélée en sa souveraineté par l’annonce de ce que Dieu aime les hommes. Les disciples ne savent rien de plus qui serait vérité de l’humanité et dont manqueraient les autres. En effet, l’on n’est pas moins homme à ne pas croire. Et cependant la vérité dont Jésus témoigne n’est pas optionnelle ou superflue. Elle relève de l’excès, de la gratuité, de la grâce. Elle exprime non le sens de l’humanité, mais ce qui excède le sens : l’humanité est royale, de la royauté de celui qui lui révèle que, quoi qu’il arrive, elle est aimée de Dieu.

Si le Christ est roi, c’est-à-dire témoigne de la vérité, c’est parce qu’il manifeste l’excès qui échoit à l’humanité quand elle apprend que Dieu lui-même l’aime.

Texte du dimanche du Christ-roi de l’univers : Dn 7, 13-14 ; Ap 1, 5-8 ; Jn 18, 33-37

14/11/2009

"Mes paroles ne passeront pas" (33ème dimanche)

Ce monde est magnifique. Les gens peuvent y être heureux, follement heureux. Ils peuvent s’aimer, vivre ensemble, jouir de l’existence.

Ce monde est terrifiant. Les gens peuvent y être malheureux, dramatiquement malheureux. Ils peuvent se détester, faire la guerre, perdre le goût de vivre.

Ce monde est ambigu. Est-il bon ou mauvais ? Superbes paysages ou catastrophes naturelles, fraternité ou violence, plaisir ou pénurie.

Ce monde promet beaucoup mais semble incapable de tenir ses promesses. Ne s’agit-il pas d’une vaste farce, d’une fumisterie ? Ne sommes-nous pas condamnés au goût du bonheur que pour savoir qu’il nous est fondamentalement interdit ? Tantale et son supplice sont-ils notre destinée ?

Faut-il ne voir qu’une illusion, un nuage de fumée, un mirage ? La consistance du monde n’est-elle qu’un peu de buée, un rien ? Comme dit le psaume : L’homme est semblable à un souffle, ses jours sont comme l'ombre qui passe (144, 4).

De toutes ses forces, la raison se dresse contre l’absurde et le non sens. Pourtant, si l’homme n’est rien, si ce monde n’est qu’illusion, si tout est vain ‑ comme dit aussi l’Ecriture, Vanité des vanités, tout est vain, tout est buée ‑ nous ne pourrions même pas le dire. Comment dire que tout est rien, si rien n’est ? Mais la raison a-t-elle seulement un sens dans ce monde ? La raison est-elle raisonnable ?

Devant cette promesse comme non tenue d’un monde consistant qui permette à l’homme la joie ‑ non pas de temps en temps, petits plaisirs, trop petits, première gorgée de bière, caresse trompeuse, sans autre signification que celle de guilis ‑, il est sans aucun doute possible de désespérer, ou de se résigner, plus ou moins cyniquement. L’espérance apparaîtra plutôt comme un bel idéalisme, coupable, une consolation, au mieux analgésique.

Le confort, l’opulence et la relative sécurité de nos sociétés nous font oublier l’alternative implacable. Que l’on vienne à manquer du minimum vital et que l’on souffre de la faim, de la guerre, de la violence et de la maladie, et comme Job nous dirons : Vraiment la vie de l’homme sur terre est une corvée (7,1)

Ainsi, une fin peut-être attendue. Elle peut être espérée pour achever cette horreur ou pour que soient enfin tenues les promesses d’une joie éternelle. On comprend que la figure de ce monde puisse passer (1 Co 7,31) ; on l'attend même ! Et Jésus en annonce l’imminence. La parabole du figuier devrait nous instruire.

Mais peut-être pas exactement comme prévu. Car c’est un été qui s’annonce, et non la catastrophe; le temps des fruits s’avance. Le figuier ne donne plus seulement les feuilles dont nous cachons une nudité qui nous effraie, une fragilité impossible, comme Adam et Eve, comme l’homme et la vivante ; l’arbre produit un fruit à la chair écarlate comme le sang, au goût délicat comme la caresse et la vibration du souffle de vie.

Le texte ne tremble pas. Il affirme sans justifier, dans une sorte de certitude naïve ou irresponsable, que l’été est arrivé, que le temps des fruits est là, que ce monde dont on peut désespérer est sur le point d’offrir enfin une fécondité aussi suave que ce que toutes les harmoniques érotiques de la figue laissent deviner. Comment annoncer un tel été, un tel jardin des délices ? Car c’est bien pour nous qu’une telle prophétie est faite, si c’est nous qui devons être instruits par la parabole du figuier.

« Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas. » La certitude devient prétention arrogante. Un nouveau monde adviendra, en lieu et place de ce monde et son ambiguïté. Il faudra que cette génération passe, et le ciel et la terre. Mais la certitude n’est pas de ce monde. Elle nous advient d’une autre solidité : celle de la parole. Le psaume l’avait déjà annoncé : Pour toujours ta parole, Seigneur, se dresse dans les cieux (118, 89)

Comment faire de sa parole ce sur quoi s’arrime notre vie, notre espérance, notre joie, notre persévérance et notre confiance dans les épreuves ? Comment nous laisser emporter par l’assurance qui est la sienne et fonder notre vie sur sa parole ?

Nous ne savons rien ou pas grand chose. Pas même quand nous finirons, quand viendra l’heure. Mais nous savons plus : sa parole ne passera pas. Sa parole, ce n’est pas le livre, mais lui, que les textes par les traces de son passage indiquent aussi discrètement que demeure arrogante la prétention à une vérité éternelle : Mes paroles ne passeront pas.

Ses paroles, c’est la vie, c’est lui, rendant à nos vies la plénitude de promesses d’un jardin des délices que la création jamais ne parvint à être. Est inscrit dans cette génération, comme le bourgeon dans la prophétie de l’été qu’est le printemps, un monde enfin digne de l’homme.

Texte du 33ème dimanche : Dn 12, 1-3 ; He 10, 11-18 ; Mc 13, 24-32

07/11/2009

Générosité ou indigence ? (32ème dimanche)

Tout donner. Est-ce possible ? Cette veuve que Jésus propose en exemple car elle a donné tout ce qu’elle avait pour vivre, cette veuve, comment peut-elle avoir tout donné et vivre encore demain ? Où Jésus l’a-t-il trouvée ?

Qui plus est, il suffit de voir ceux qui, ici, à Barcelone, plongent dans les containers à poubelle, ceux qui n’ont rien, pour qu’il soit particulièrement scandaleux d’encourager à la pauvreté radicale. Et comment, avec des enfants à charge, tout donner ?

Mes voyages à Madagascar m’ont obligé de constater qu’il ne fallait peut-être pas raisonner ainsi. Et ce n’est pas seulement la logique du profit qui est remise en cause ; ce sont nos habitudes, notre échelle des valeurs, notre logique même la plus humaniste. Je n’idéalise pas une autre culture. Les problèmes là-bas sont nombreux. Je suis obligé de constater que l’on peut penser et vivre autrement, que l’on peut ou parfois l’on doit tout donner. Les quelques versets de l’évangile de ce jour semblent eux aussi opposer deux logiques.

Ainsi, dans une ethnie malgache, lors de la fête des funérailles d’un défunt, on doit dépenser tous ses biens, ne serait-ce que pour accueillir les nombreuses personnes qui viennent parfois de loin pour la cérémonie. Il ne reste plus rien même si l’on doit gaspiller. On tue tous ses bœufs, qu’il en ait eu deux ou quarante. La veuve et les enfants auraient bien fait d’en garder un peu. Mais c’est une autre logique qui importe.

C’est la reconnaissance de la fragilité de l’homme dans ce monde, et les cyclones le rappellent régulièrement à la population, au moins sur les côtes ; la fragilité de l’homme ne sera pas supprimée parce que l’on aura mis de l’argent de côté. Vivre comme un homme, c’est attendre de la nature, des dieux, de Dieu, qu’ils donnent. La confiance et l’accueil de ce qui adviendra, une foi en la providence, voilà qui caractérise l’homme. Que sommes-nous pour oser a contrario vouloir mâter la nature et lui faire produire des fraises en hiver ? L’homme tient sa grandeur, sa fierté des échanges, il n’est pas maître. Cela l’enchante de n’avoir pas à se laisser dicter son comportement par la nécessité, par les lois économiques. Cela l’enchante d’être libre pour accueillir et être soi.

Quand les amis ou les voyageurs sont de passage, on partage, parce que vivre, c’est vivre ensemble. Non seulement, demain ce sera notre tour d’être reçus, mais peu importe demain. Ou plutôt importe davantage la rencontre que l’acquisition des biens. La famille arrive, un étranger s’arrête, et l’on cesse toutes les activités, tous les travaux. Ce qui fait la richesse, la joie, la grandeur de l’homme, c’est l’accueil de l’autre. Ne pas l’accueillir serait ne plus exister socialement, ne plus exister du tout. Qu’est un homme seul, surtout dans un pays où la nature n’est pas seulement généreuse, mais aussi violente et hostile ?

La question est de savoir ce qu’est une vie humaine, une vie réussie. Et même à nous qui ne définissons pas la réussite de la vie par l’accumulation des richesses, les Malgaches, par exemple, opposent une autre logique. Exister, c’est exister socialement, c’est exister dans l’échange, dans le don et le contre-don.

Nous serait-il possible de privilégier l’apprentissage de la fragilité et de l’accueil, la connaissance de la Providence. Je ne dis évidemment pas que nous devrions purement et simplement changer de logique et opter pour celle des Malgaches, par exemple. Ce serait bien naïf et coupable. Mais enfin, si plus personne d’entre nous n’ose parler de la Providence, n’est-ce pas le signe d’une vraie difficulté ? Et la pauvre veuve de l’évangile n’est-elle pas, plus que celle qui donne tout, l’exemple de la fragilité vécue comme une force, la force de pouvoir compter sur la providence de Dieu et la générosité des autres ?

Nous sommes tellement éduqués dans une logique de la générosité, qui a sa valeur c’est incontestable, que nous trouvons dans la veuve un modèle de la générosité, certes, et non pas un modèle de la radicalité qui nous paraît impossible, inepte. Apprendre la générosité y compris à nos enfants, mais comment apprendre l’attente providentielle, comment apprendre à vivre comme des mendiants. L’on est encore maître de soi lorsque l’on donne, bien moins lorsque l’on reçoit. Et si être chrétien, c’était cela, comprendre la vie comme reçue, comme un don, une grâce. Même quand nous venons dire merci, rendre grâce, faire eucharistie, nous tendons les mains pour recevoir le pain. Pour dire merci, il faut accepter de recevoir, voilà la prodigalité du Père, la Providence.

Si nous récitons le benedicite nous ne saurions le faire comme un rite presque devenu insignifiant, mais comme l’expression, au moment de recevoir la nourriture, de ce que toute l’existence est comme ce moment, don reçu et présence à autrui.

Si nous communions en tendant les mains, c’est que nous sommes des mendiants. C’est que nous ne pouvons pas compter sur nous, non que nous ne serions capables de rien, mais qu’être disciples de Jésus, c’est justement, faire de son Père et notre Père, la source de notre existence. La veuve de l’évangile est la parabole de Jésus, de ce qui va lui arriver dans deux chapitres, le don de sa vie parce seulement du Père et des frères, il peut espérer recevoir la vie sans limite. La veuve est la figure de l’Eglise pour autant qu’elle sait se laisser convertir par son Seigneur, qui offre tout ce qu’elle a parce qu’elle sait bien que sa vie, elle la reçoit

Texte du 32 dimanche : 1 R 17, 10-16 ; He 9, 24-28 ; Mc 12, 38-44