Pourquoi une mort est-elle nécessaire à la vie de tous ? Comment la mort d’un homme peut-elle être la source de vie pour tous ? Comment par sa mort, le Christ nous fait-il vivre ?
On voit comment la mort d’un homme peut éviter que d’autres soient tués. C’est ce que dit l’évangile : il vaut mieux qu’un seul meure plutôt que tout le peuple (Jn 1149 et 1813). Mais une telle mort, celle de la victime expiatoire, cela ne fait pas vivre, cela évite seulement à d’autres de mourir.
Ainsi lorsque Maximilien Kolbe donne sa vie à la place de Franciszek Gajowniczek, il lui évite la mort, là, au camp, en 41, mais l’homme mourra comme tous. Ce n’est pas cela que nous disons lorsque nous confessons que par la mort d’un homme, tout homme reçoit la vie, ainsi que l’affirment la lettre aux Romains ou celle aux Hébreux : il fallait que par la grâce de Dieu, au bénéfice de tout homme, il goûta la mort (He 29 et Rm 517-21) Nous le disons sans cesse, c’est pour nous que le Christ a souffert (1 P 221), pour nous les hommes et pour notre salut.
Il est possible de compter le christianisme parmi les religions ; avec elles il serait convaincu que, de même qu’une victime expiatoire calme la colère divine, de même Jésus peut calmer la colère du Père et retenir son bras vengeur. Cela ne fait pas encore que l’on revienne de la mort. Plus grave encore, lorsque l’on parle de victime propitiatoire, de victime offerte pour plaire à Dieu de telle sorte qu’il nous soit propice, ne confesse-t-on pas que la mort du fils calme le courroux divin et détourne Dieu du projet de faire mourir les hommes ? Quelle profession de non-foi ! Comme si c’était le projet de Dieu que les hommes meurent !
Cette théologie, ou plutôt cette mythologie, de la victime qui satisfait Dieu n’est pas recevable. Reste notre question : comment la mort de Jésus sauve-t-elle tous les hommes de la mort ?
Lorsque l’évangile de Jean compare Jésus élevé de terre avec le serpent d’airain jadis dressé dans le désert, nous avons peut-être une piste. Ce qui fait vivre a même forme que ce qui avait fait mourir. Il n’y a plus substitution mais identification. Celui qui fait vivre est identique à ceux à qui il donne la vie, pire, c’est-à-dire plus exactement, celui qui fait vivre a la forme de ce qui fait mourir, le péché, le défi de Dieu, le mal. Au point que dans une formule pour le moins surprenante, Paul écrit : Celui qui n’avait pas commis le péché, Dieu l’a fait péché (2 Co 521). Dieu a fait de Jésus le péché. Jésus est identifié au mal, et ce mal c’est aussi le mal moral du péché, mais c’est tout mal, même la mort qui sert à parler du péché. Lorsque Paul s'exprime ainsi, il n’a presque rien à changer au chant du serviteur d’Isaïe (Is 52-53), juste à trouver une autre issue que la substitution et l’expiation à peine présentes chez le prophète.
Dieu l’a fait péché, Dieu l’a mis en forme de péché. Jésus est fait mort, non seulement tué, mais source de mort ainsi que, dans le désert, les serpents à la morsure brûlante. Jésus prend la place de ce qui détruit la vie. Jésus prend la place de l’abject. Le prophète l’avait dit : « objet de mépris, abandonné des hommes, homme de douleur, familier de la souffrance, comme quelqu’un devant qui on se voile la face, méprisé, nous n'en faisions aucun cas. » C’est incroyable cette histoire.
Mais alors, si c’est la mort elle-même qui est crucifiée, est-ce que la mort n’est pas définitivement tuée ? Ne fallait-il pas attraper la mort pour la détruire ? La grande faucheuse, en mettant la main sur Jésus ne savait pas ce qu’elle faisait. Tel est pris qui croyait prendre. Mort où est ta victoire ? (1 Co 1555)
Si Jésus connaît la mort, s’il descend aux enfers, c’est la force de la vie de Dieu qui est entraînée dans le gouffre, c’est Dieu lui-même qui est happé par le gouffre. Dieu, la source de vie, sera-t-il englouti par et dans la mort ? Ou bien sa force, déposée en Jésus, fera-t-elle éclater la mort, la dissoudra-t-elle, la réduira-t-elle à rien ?
La foi que nous mettons en Jésus oblige qu’il soit Dieu lui-même, car si la mort peut-être détruite, c’est seulement par Dieu. C'est parce que Jésus est vivant aujourd'hui, qu’il est reconnu Dieu lui-même car qui d’autre que Dieu pourrait détruire la mort ? C’est apocalyptique. Nous ne pouvons que voir comme dans un miroir (1 Co 1312) parce que l’heure n’est pas achevée de la récapitulation. Nous ne pouvons que constater que celui qui est mort a redonné vie à la communauté que sa mort avait réduite au silence, calfeutrée dans l’effroi et la mort comme en un tombeau plutôt qu’en une maison aux portes et fenêtres closes.
Jésus ne s’est jamais dit Dieu, ni même Fils de Dieu ou messie. Il a plutôt refusé les titres et ceux qui voulaient le faire roi. Mais si la foi chrétienne, si vite après sa mort a osé reconnaître en lui le Fils premier né, n’est-ce pas parce que rien de ce qu’il annonçait de Dieu n’était possible si la mort elle-même n’était pas détruite, si ce n’était pas Dieu lui-même qui engageait le grand combat détruisant la mort elle-même : le dernier ennemi détruit c’est la mort (1 Co 1526). C’est parce qu’il est le premier-né d’entre les morts qu’il est confessé comme le fils qui donne la vie. C’est parce qu’il est le fils que sa mort, celle d’un homme, donne à tous de vivre.
Si nous confessons que Jésus est revenu de la mort, c’est parce qu’aujourd’hui comme hier, des hommes et des femmes marchent en cette vie comme si le Vivant les avait déjà introduits à la vie nouvelle, comme si la vie nouvelle était déjà commencée.


Comment ne pas être excédé par la recherche de la gloire, surtout lorsqu’elle devient celle de l’Eglise. Pensez qu’au fronton de la basilique vaticane, c’est le nom de Paul V Borghese qui est au centre. Le prince des apôtres auquel l’édifice est dédié n’occupe que les marges de l’inscription. Exemple parmi bien d’autres. Caravage n'a sans doute pas vu cette façade achevée quatre ans après sa mort. Il avait vu le dôme grandiose qu'avait conçu Michel-Ange.
A Sainte Marie du Peuple, la conversion de Paul. Au centre, un sabot de cheval. Regardez comment court la Parole, autrement qu’à faire la gloire de ses hérauts. En face, le martyre de Pierre. Le prince des apôtres est comme caché par le postérieur d’un de ses bourreaux et le pied sale de celui qui le cloue au bois.
Vous préférez Saint Louis des Français et le cycle de St Matthieu ? Pierre, l’Eglise qui a reçu mission de montrer le Christ peut y mener qu’à condition de le cacher. Cruel dilemme que l’on a oublié de méditer. Et pendant ce temps, les jambes des changeurs et publicains, le sexe de Matthieu à y regarder de près, s’exhibent sans rien révéler aux voluptueux, quoi qu’il en soit de leur engagement au célibat continent.
Il faut aller à la galerie Borghese pour voir une des théologies mariales les plus justes jamais peintes ? C’est la Vierge à l’enfant, Marie avec son fils, la Mère de Dieu comme disait le Concile d’Ephèse (431) qui écrase la tête de l’antique ennemi. Mais non. L’enfant appuie sur le pied de la mère. Seul le Christ détruit la mort et associe la mère, l’humanité, à sa victoire, non parce qu’elle en serait seulement bénéficiaire mais qu’elle est, par ce fils de sa chair, elle-même victorieuse. Tout n’est-il pas dit de confession de foi christologique ?
On ne saurait tout commenter ni même évoquer : les toiles du palais Barberini avec le Narcisse dont je crois que l’attribution est discutée mais qui renvoie un drôle de miroir à la recherche de la gloire ; les toiles du palais Doria-Pamphili ou du musée capitolin, en particulier les deux Baptiste que l’on a dernièrement préféré appeler Isaac, si proche de l'amour vainqueur. L'ascétisme en prend un coup!
Caravage a la réputation d’une vie peu recommandable (insultes, agressions, meurtre, luxure). Est-ce par ce qu’il ne pouvait pas se prendre pour un juste qu’il était disciple du Seigneur de miséricorde ? C’est chez lui comme si souvent, ce que le bourgeois ou le dévot peuvent comprendre : le contraire de la sainteté, ce n’est pas le vice, mais la vertu. Il est heureusement des hommes qui ne confondent pas la sainteté et la perfection morale, qui savent que ce à quoi ils sont appelés n’est pas à leur portée, mais un don, qui ne réduisent pas la sainteté à ce dont ils seraient capables, condamnant leur vie et même leur foi à la mesquinerie. Est-ce pour cela qu'il aime à peindre les gens peu fréquentables ? Il est l'un deux, il les aime sans s'absoudre lui-même. A cet égard, la comparaison des deux scènes d'Emmaüs mérite que l'on s'y arrête. Il y a la stupeur de la première, avec ses couleurs et l'opulence de sa table. Seule la nature morte dit la mort, vanité reprise des toutes premières toiles. La seconde est plus sobre, la palette moins chaude. Il y a seulement un peu de pain. Une femme, une servante, a rejoint l'aubergiste. Le Christ semble s'effacer, sa chevelure se fond dans l'ombre d'où jaillissent les visages des serviteurs, des pauvres. Ne sont-ils pas eux le Christ, celui-là même que l'on sert et reconnaît dans la fraction du pain ?
(la Madone de Lorette met les pieds des gueux à la hauteur du nez du célébrant à St Augustin), la théologie (les pèlerins d’Emmaüs, l’apparition à Thomas, le baiser de Judas), la critique de l’étroitesse humaine, critique nourrie d’une compréhension elle aussi humaine, mais en un tout autre sens, de l’évangile. La grandeur de l’humanité, cette vertu dont on voudrait qu’elle donne son nom à l’espèce et non l’inverse, s’oppose à l’humain trop humain si détestable (le sacrifice d’Abraham, Judith et Holopherne, La diseuse de bonne-aventure, David avec la tête de Goliath)