11/09/2010

"Vous êtes des dieux vous tous" (24ème dimanche du temps)

Le calendrier liturgique nous fait réentendre la parabole du fils prodigue six mois après que nous l’avons méditée durant le carême. Nous ne l’entendrons plus pendant deux ans et demi. Qu’un texte aussi central soit si peu écouté, et dans une répartition si peu équilibrée, montre les limites de notre actuel lectionnaire.

Je ne reviendrai pas sur le fait qu’il ne s’agit pas tant d’un évangile sur le pardon, contrairement à ce que l’on ne cesse de répéter, mais un évangile de résurrection, de salut : mon fils que voilà était mort et il est revenu à la vie, il était perdu et il est retrouvé. Et si vous n’êtes pas convaincus, l’évangile lui-même répète, histoire qu’il n’y ait pas d’équivoque possible : Ton frère que voilà était mort et il est vivant.

On se rappelle en outre qu’aucun des deux frères ne peut être vivant puisqu’ils sont loin du Père, vivent sans lui, l’un dans l’éloignement géographique, l’autre dans l’éloignement idéologique. C’est à une révolution de l’idée de Dieu que nous mène la parabole. Vous voulez savoir qui est Dieu, semble dire Jésus ? Un homme avait deux fils. Il est le Père prodigue qui inonde l’univers et chacun de son amour, de sa vie. Etre vivants, c’est vivre du don du Père, c’est vivre de sa vie. Non pas survivre, moribonds ou pleins de ressentiments, mais vivre dans l’action de grâce, la jubilation devant la prodigalité du Père.

Si on lit notre parabole dans le contexte du chapitre 15 de Luc comme nous venons de le faire, la joie est encore plus clairement affirmée : Réjouissez-vous avec moi, car je l’ai retrouvée, ma brebis qui était perdue ! C’est ainsi, je vous le dis, qu’il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de repentir. Réjouissez-vous avec moi, car je l'ai retrouvée, la drachme que j’avais perdue ! C’est ainsi, je vous le dis, qu’il naît de la joie devant les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se repent. Il fallait bien se réjouir et faire la fête, puisque ton frère que voilà était mort et il est revenu à la vie, il était perdu et il est retrouvé.

Comment Dieu pourrait-il se réjouir ? N’est-il pas la joie même, le bonheur ? Comment l’Eternel pourrait-il changer de sentiments ? A-t-il seulement des sentiments ? Etait-il triste pour devenir heureux ? Et comment avait-il pu perdre ses enfants ? On ne perd tout de même pas son fils comme on perd une brebis, une pièce de monnaie ou un mouchoir ! Que se passe-t-il donc ?

La mort.

Non pas seulement le péché, mais la mort et la souffrance, la vie qui s’arrête. Comment Dieu peut-il rester Dieu si ceux qu’il a créés à son image connaissent la mort ? Sont-ils encore à l’image de l’immortel ? Ou bien Dieu n’est-il pas éternel ? La mort de l’homme est crise de Dieu lui-même. La mort de l’homme est fin de Dieu lui-même. Un Dieu qui abandonnerait ses amis à la mort ne serait pas digne d’être Dieu, ne pourrait être aimé, ne serait qu’un horrible bourreau, sadique spécialisé dans le supplice de Tantale.

Et voilà ce que Jésus conteste. Voilà ce que nos paraboles veulent empêcher. Le prix à payer pour Dieu ou pour l’image que nous avons de lui est immense. Dieu n’est pas ce que nous pensions, impassible en son éternelle perfection. Il est bouleversé jusqu’à suer des larmes de sang, jusqu’au supplice de la croix, par la perte de ses enfants, par leur mort.

Ainsi, plutôt que de parler de la conversion de l’homme, nos paraboles parlent du changement en Dieu, de sa conversion, de son accès à la joie, à la fête, à la réjouissance. Lorsque nous pensons l’histoire sainte, lorsque nous la présentons à nos enfants, au caté ou en famille, on fait de la création le début de l’histoire. Il y aurait d’abord la création puis la chute et le rachat. Cette vision n’est pas la seule. Pour Irénée de Lyon, la création donne lieu à une longue accoutumance de l’homme à Dieu et de Dieu à l’homme, de sorte qu’enfin, lorsque les temps sont accomplis, dans les temps derniers où nous sommes, le Fils habite chez les hommes pour leur offrir ce que Dieu dès la création avait en vue : que les hommes aient la vie et qu’ils l’aient en abondance.

Et si la conversion, le changement en Dieu nous fait problème, alors il faut radicaliser le discours. De toujours à toujours, de toute éternité, Dieu veut que les hommes vivent de sa vie. De toute éternité il se fait dans le Fils ce que nous sommes afin que nous soyons ce qu’il est. Nous le disons à chaque offertoire : Comme cette eau se mêle au vin pour le sacrement de l’alliance, puissions-nous être unis à la divinité de celui qui a pris notre humanité.

Notre chapitre 15 de Luc annonce le salut, non pas seulement la rémission des péchés, mais la divinisation. Le baptême est l’illumination qui fait de nous des dieux qui vivent de la vie même de Dieu le Père : Vous êtes des dieux vous tous, dit le psaume et Jésus de le citer.

C’est la vocation de l’humanité, de chacun de nous, vivre non pas une nouvelle vie, mais de la vie même de Dieu, être divinisés, enfants adoptés dans le Fils unique, ressuscités par lui, avec lui et en lui.

02/09/2010

Préférer le Christ, haïr ses proches (23ème dimanche)

Qu’est-ce que cela signifie préférer le Christ, le préférer à ses proches ? L’amour est-il encore amour s’il est exclusif ? L’amour n’est-il pas comme le pain au bord du lac, qui se multiplie quand il est partagé ? Il n’est déjà pas humain de confisquer l’amour, on ne voit pas comment Dieu, même premier servi, pourrait se le réserver, à moins de bâtir, comme on l’a trop fait, un visage de Dieu qui ne peut que légitimement conduire à le détester, qui ne peut que, pour le salut même de l’homme, conduire à l’athéisme.

La traduction liturgique essaie de nous faciliter la tâche en gommant l’extrémisme du propos. Pas sûr qu’elle nous rende grand service. Le texte dit : si quelqu’un vient à moi sans haïr son père, sa mère, etc… Que comprendre. Que signifie préférer le Christ, haïr les siens ?

Sont rassemblés dans nos versets des propos de Jésus que l’on retrouve dans le sermon sur la montagne de Matthieu. Ils apparaissent comme une recomposition par la communauté chrétienne primitive et ont peu de chance de constituer comme tels un discours de Jésus. Il est bien étonnant que Jésus qui tourne habituellement son regard et le nôtre vers le Père revendique d’être au centre, réclame qu’on le préfère. Le souci des communautés d’encourager des générations nouvellement chrétiennes à la rupture de la conversion est trahi par ces propos radicaux.

Mais cette explication historique ne suffit pas à désamorcer le scandale de l’exagération mise sur les lèvres de Jésus, cette condition, pour le suivre qui réside dans la haine des siens.

L’exagération nous met sur la voie de propos que l’on dit hyperboliques, de façon analogue à ce que l’on appelle une parabole. Par l’hyperbole, en forçant le trait, on essaye de dire ce qu’on ne peut pas dire par le discours de premier degré, celui de la description. Alors on fait comme exploser la langue pour obliger à ne pas rester prisonnier d’un premier degré dont pourtant on a besoin. Ne regardez pas le doigt de l’hyperbole, mais ce que montre ce doigt.

Alors ce pourrait être l’attitude que Jésus prête aux foules qui le suivent qui est dénoncée. Qu’imaginent les foules de la suite du Christ ? On n’en sait rien. Mais Jésus affirme une radicalité extrême. Soit les foules sont versatiles, et Jésus les invitent à réfléchir avant de s’engager. Ce n’est tout simplement pas possible. Jésus sait que les hommes sont versatiles et que c’est son Père qui s’est engagé à jamais, radicalement, à l’extrême, en leur faveur ainsi qu’en témoigne le fils lui-même en sa mission. Soit les hommes se croient capables d’être disciples, sont, au moins en paroles, prêts à tout. Pas seulement en parole d’ailleurs, et malheureusement ! Les extrémismes sont prêts à tout au nom de Dieu et n’en finissent pas de faire des ravages !

Malheureusement encore, l’extrémisme ne se réduit pas à sa forme violente et terroriste. Nous pourrions penser nous-mêmes que l’on n’en fait jamais assez pour Dieu. Nous pourrions penser qu’il faut être en règle avec Dieu. Cela peut prendre la forme du scrupule religieux, mais il y a peu de chance que la foule qui suit Jésus soit composée exclusivement de scrupuleux. Il s’agit plutôt de notre conscience, bonne ou mauvaise, croire qu’on a tout fait, qu’on est en règle, ou au contraire qu’il faut en faire plus, que l’on ne prie jamais assez, que l’on doit rajouter à la messe une prière à Marie, à l’office un angelus, ou que sais-je ?

Or aimer Jésus ne se mesure pas à ce plus qu’on pourrait encore faire. Aimer Jésus oblige à changer de logique. Ainsi par exemple ‑ et quel exemple ! ‑, l’évidence qu’il faudrait aimer son père, son frère, sa mère, les siens en devient fausse au point que l’on n’est pas plus dans l’erreur à faire de leur haine une condition de la suite du Christ. La proximité des nôtres est trop courte pour être assurément amour du prochain. Aimer Jésus pourrait-on dire, ce n’est pas aimer les siens. Irait-on jusqu’à dire, de façon provocante, aimer Jésus, c’est haïr les siens ? L’amour de Dieu et du prochain est un unique et le seul commandement, prochain dont l’évangile a parlé quelques chapitres plus haut avec le bon Samaritain. Le prochain n’est pas celui qui nous est proche, comme les parents, mais tout homme qui doit pouvoir trouver en nous, comme en Jésus, un prochain. Si les nôtres constituent l’aune de la proximité, n’avons-nous pas drastiquement limité l’amour, ne sommes-nous pas dans le mensonge ? Seule l’exagération pourrait nous déloger de cela. Dans ces conditions, ne faudrait-il pas effectivement, pour suivre Jésus, haïr les siens ?

La suite du Christ est chemin de la croix, dit le texte, un exode, pire un exil. Comme Abraham, il faut quitter son pays et la maison des siens. Quelques jours après que les media ont enfin rendu compte du désaccord de l’Eglise quant à la politique sécuritaire française, en particulier vis-à-vis des Roms, un sondage révèle qu’une majorité de français, y compris parmi les catholiques, estime que l’Eglise est sortie de son rôle. L’évangile continue de rester inaudible. Même parmi les catholiques, on lui résiste. L’amour du prochain est confondu avec la proximité de l’origine, alors qu’elle est celle qui se découvre dans l’exode et l’exil.

Il n’y a rien de spécifiquement chrétien dans l’exigence morale, seulement la radicalité du service de tout homme, puisque, par l’adoption filiale, Dieu notre Père, nous donne chaque homme, même lointain, pour prochain, pour frère. Quand tu aimeras tout homme au point qu’il puisse trouver en toi un prochain, l’amour de tes proches pourra ne pas te détourner du Christ, tu pourras ne pas les haïr. Tant que tu hais l’étranger, même à aimer très puissamment les tiens, tu es dans le mensonge, tu ne peux prétendre être disciple du Christ. Cette parole d’évangile vient bien à propos. Il ne faut surtout pas la relativiser.

28/08/2010

Augustin : Exciter le désir de Dieu

Voilà un an que ce blog est ouvert. J'ai essayé d'y poster un article au moins chaque semaine. En moyenne, il y en eut en fait deux par semaine. Et bien sûr, pour ouvrir une nouvelle année, je ne saurais ne pas donner la parole à saint Augustin.

Pour nous faire obtenir cette vie bienheureuse, celui qui est en personne la Vie véritable nous a enseigné à prier. Non pas avec un flot de paroles comme si nous devions être exaucés du fait de notre bavardage : en effet, comme dit le Seigneur lui-même, nous prions celui qui sait, avant que nous le lui demandions, ce qui nous est nécessaire. […]

Il sait ce qui nous est nécessaire avant que nous le lui demandions ? Alors, pourquoi nous exhorte-t-il à la prière continuelle ? Cela pourrait nous étonner, mais nous devons comprendre que Dieu notre Seigneur ne veut pas être informé de notre désir, qu’il ne peut ignorer. Mais il veut que notre désir s’excite par la prière, afin que nous soyons capables d’accueillir ce qu’il s’apprête à nous donner. […] Nous serons d’autant plus capables de le recevoir que nous y croyons avec plus de foi, nous l’espérons avec plus d’assurance, nous le désirons avec plus d’ardeur.

C’est donc dans la foi, l’espérance et l’amour, par la continuité du désir, que nous prions toujours. Mais nous adressons aussi nos demandes à Dieu par des paroles, à intervalles déterminés selon les heures et les époques : c’est pour nous avertir nous-mêmes par ces signes concrets, pour faire connaître à nous-mêmes combien nous avons progressé dans ce désir, afin de nous stimuler nous-mêmes à l’accroître encore. Un sentiment plus vif est suivi d’un progrès plus marqué. Ainsi, l’ordre de l’Apôtre : Priez sans cesse, signifie tout simplement : La vie bienheureuse, qui n’est autre que la vie éternelle auprès de Celui qui est seul à pouvoir la donner, désirez-la sans cesse.

Désirons toujours la vie bienheureuse auprès du Seigneur Dieu, et prions toujours. Mais les soucis étrangers et les affaires affaiblissent jusqu’au désir de prier ; c’est pourquoi, à heures fixes, nous les écartons pour ramener notre esprit à l’affaire de l’oraison. Les mots de la prière nous rappellent au but de notre désir, de peur que l’attiédissement n’aboutisse à la froideur et à l’extinction totale, si la flamme n’est pas ranimée assez fréquemment.

Augustin d’Hippone, Lettre à Proba

26/08/2010

In memoriam Maurice Jourjon

Le Père Maurice Jourjon est décédé ce lundi 23 août 2010.
Doyen de la faculté de théologie de Lyon, il est de ceux qui ont été des transmetteurs de tradition. Ses maîtres sont un peu devenus ceux de ses étudiants. Le sillon d’une théologie lyonnaise, pour autant que l’expression ait un sens, il l’a creusé et ensemencé à son tour. N’allons pas croire qu’il y a une spécificité théologique à Lyon, ce serait un chauvinisme désuet ou un réflexe identitaire déplacé. Et pourtant, contre une sorte de normalisation y compris de la théologie, due pour le meilleur et pour le pire à la mondialisation et à la centralisation romaine tout autant qu’à la pénurie du personnel théologique dans l’Eglise de France, n’importe-t-il pas d’ancrer une réflexion dans une tradition et de lui reconnaître un style comme une saveur propre.
Point besoin de se ranger sous le drapeau de l’école de Fourvière, puisqu’il s’agit d’une invention polémique autant que malhonnête de censeurs incapables de laisser couler la source vive de la tradition. Et pourtant, sans que la philosophie blondélienne surtout n’ait à ma connaissance vraiment intéressé le travail de Maurice Jourjon, l’école lyonnaise de patrologie a été profondément stimulée par les Sources Chrétiennes, nées entre Rhône et Saône sous l’impulsion en particulier du Père Fontoynont et du Cardinal de Lubac.
Jean-François Chiron, actuel doyen, lors de l’homélie des funérailles, a pris le temps de rappeler le talent pédagogique du patrologue et son engagement œcuménique, notamment en tant que co-président catholique du groupe des Dombes.
Maurice Jourjon, au moins d’après ma légende, avait deux auteurs privilégiés parmi les Pères : Irénée de Lyon et Augustin. Il aimait la fraicheur ante-nicéenne de l’évêque de Lyon, la saveur johannique de sa réflexion, sa vision harmonieuse de l’économie du salut qui s’opposait tant au drame du péché et à la théologie de l’histoire d’Augustin. La langue de ce dernier l’enchantait ainsi que sa christologie, fontaine d’où coule sa théologie des sacrements (il faut encore relire le si beau Sacrements de la liberté chrétienne, paru au Cerf en 1981) et celle du Christus totus, du Christ total, le corps du Christ, l’Eglise, uni à sa tête.
Je me rappelle une invitation du Père Jourjon au séminaire universitaire. C’était à la fin des années 80. Il avait livré cette pépite aux futurs prêtres auxquels il s’adressait. Le plus beau jour de ma vie, commença-t-il, ménageant plein de malice un suspens rhétorique, c’est le jour de… mon baptême.
Voilà exactement l’originalité de la théologie rendue possible par Vatican II, c’est-à-dire par la tradition de l’Eglise. C’est la fin d’un tridentisme étroit et commun. Le plus beau jour de la vie d’un prêtre, c’est le jour de son baptême, quand bien même ce jour, il ne pourrait s’en souvenir. Quel jour plus beau en effet que celui où a été proclamé sur nous par « la parole visible » des eaux baptismales que nous étions les bien-aimés du Père, que nous entrions dans la communauté de ceux qui se reconnaissent frères dans le Sauveur ? Les oraisons de la messe de funérailles d’un prêtre n’ont pas retenu la leçon !

22/08/2010

Rentrée ou sortie...

Peu à peu, les uns et les autres vont rentrer et reprendre les activités ordinaires. Dans le même temps, notre pays se porte mal. Non seulement la crise économique continue de frapper de nombreuses personnes et l’on n’arrive pas à s’en sortir. Non seulement la crise dans les banlieues ne trouve pas d'issue. Mais encore, le climat politique est délétère : que l’affaire Woerth soit un montage médiatique ou une faute politique, une erreur voire un délit, comment ne pas être effrayé quant à ses conséquences sur le discrédit des institutions démocratiques. Le service du bien commun par l’engagement dans les institutions républicaines, si grand, apparaît une fumisterie intéressée. Pas sûr que la sortie de la crise soit proche.

Sortie en revanche pour les Roms et ceux que l’on appelle sans même sursauter des « Français d’origine étrangère ». Une interview par exemple d’un adjoint au maire de Nice me paraît susceptible de poursuites pour incitation à la haine raciale. Le populisme prétend faire diversion, nous prenant pour des ânes et jetant l’opprobre sur d’autres, des frères en humanité. L’archevêque d’Aix, mais aussi le Vatican et le Pape après les évêques de Vannes et de Belfort au nom de la conférence épiscopale et le Cardinal Vingt-trois, son président, dans son homélie du 15 août, ont pris la parole. Ne convient-il pas de leur emboîter le pas ?

Abraham a été appelé a quitter son pays, la terre de ses pères, et tout croyant est désormais un nomade, un immigré. Pour qui cherche Dieu, il n’est plus que terre étrangère. Que notre rentrée poursuive notre exil, soit une sortie, et que notre engagement, ici et maintenant, contribue à un peu plus de justice, de paix et de vérité.

12/08/2010

Lettres à un jeune prêtre. Pietro de Paoli


Je viens de lire, enfin, le dernier livre de Pietro de Paoli, Lettres à un jeune prêtre, Plon, Paris 2010. Je le trouve bien meilleur que les deux précédents, à la hauteur de 38 ans, célibataire et curé de campagne ou de Vatican 2035. La fiction fonctionne bien : Il s’agit de la correspondance d’un évêque à un jeune prêtre. Nous n’avons que les réponses de l’évêque à travers lesquelles on comprend les questions, critiques et convictions du prêtre. A travers la fiction s’exprime le sens de la vie chrétienne aujourd’hui.

Le texte redit en effet le cœur de la foi, en des mots simples ; il refuse de s’arrêter, mieux il conteste les évidences censées caractériser le christianisme selon une vulgate aussi rependue chez les croyants et les autres qu’indigente au point de faire dire à la foi chrétienne le contraire de ce qu’elle annonce. Bref de la bonne théologie sans la technicité de la discipline, ce que l’on est en droit d’attendre d’une homélie ou d’un conseil dans l’accompagnement spirituel.

Si j’en avais les moyens, j’en offrirais un exemplaire à tous les séminaristes malgaches lors de mon prochain séjour, non que la situation du christianisme soit exactement la même, mais la manière de dire le cœur de la foi conserve toute sa pertinence. Si vous souhaitez offrir un cadeau à votre jeune curé ou vicaire, au séminariste en insertion dans la paroisse, et qu’il ne connaît pas déjà le texte, n’hésitez pas !

Il faudrait se demander pourquoi on dit le contraire de ce petit livre dans certains séminaires que je connais, et pas à l’autre bout du monde ! C’est un des aspects que le livre ne fait qu’esquisser, trop rapidement, le drame des dissensions idéologiques dans l’Eglise. Il faut savoir qu’on ne peut pas tout dire en quelques pages et cela donnera à l’auteur de quoi produire son prochain opus. Cependant, faire de la théologie, présenter la foi, est aussi histoire d’engagement, de positionnement. L’auteur n’en disconviendrait pas. Et lorsque l’on se positionne, on ne peut plus être d’accord avec tout le monde. On peut et doit continuer à respecter autrui, à l’aimer, mais l’engagement chrétien, catéchétique est d’ordre politique, d’une politique ecclésiale. Des choses sont fausses, même dites ou mises en œuvre par un pape, des évêques, des prêtres, des laïcs, et ne sont pas que des opinions que je ne partagerais pas et qui auraient droit de citer au nom de la libre opinion. De ce point de vue je ne sais comment interpréter l’épilogue du livre, où il n’apparaît pas clairement qu’il y eut dialogue, écoute.

Je me permets deux réserves encore, ce qui m’ennuie bien tant je voudrais que ces lignes encouragent à lire le livre. Dans un prochain ouvrage, l’auteur s’attaquera peut-être plus frontalement à la condition chrétienne dans le monde aujourd’hui. Non pas seulement des analyses de la situation, mais la signification d’un christianisme de minorité. Il me semble que sa réflexion est trop ecclésiologique voire ecclésiocentrique et qu’il gagnerait à s’aventurer sur le terrain de l’anthropologie. Pourquoi croire ? Pourquoi tant n’en ont-ils pas besoin, et d’ailleurs est-il juste de parler d’un besoin de croire ? Une méditation sur la condition chrétienne comme discipline du perdant, une exégèse des béatitudes. Si nous sommes les disciples d’un perdant, de quelqu’un qui n’a pas réussi sa vie au sens où nous l’entendons dans la conversation courante, qu’est-ce que cela signifie pour ce qui serait la « réussite » du christianisme ? Si c'est la justice du Royaume qui doit être cherchée, et que le reste vient par dessus le marché, pourquoi l'attachement au Christ est-il central ?

Pourquoi enfin cette préface d’un des évêques les plus « communiquant » et parfois au plus mauvais sens du terme (voir le clip de promotion de son disque) ? Il est pourtant clairement dit dans l’ouvrage qu’évangélisation et communication ce n’est pas la même chose, que le problème du christianisme n’est pas un problème de communication. Pourquoi aller chercher une caution ou un soutien épiscopal pour un tel ouvrage ? Je peux imaginer une amitié entre l’auteur et l’évêque en question, mais je pense que sa publicité dessert plutôt le propos, sans que d’ailleurs je ne trouve à redire à cette préface quoi que ce soit, à part cette détestable manie de l’évêque de parler de lui.

30/07/2010

Vanité des vanités (18ème dimanche)

Vanité des vanités, tout est vanité. Pas sûr que le texte soit bien traduit. Ou du moins, il faudrait entendre vanité comme ce qui est vain, vide. Non pas la vanité comme l’orgueil, le défaut moral qui consiste à être plein de soi, mais la vanité comme l’inutile, le caractère vain de toute entreprise, de tout.

L’hébreu dit littéralement, avec le même mot que le nom d’Abel qui signifie buée, si fragile qu’il disparaît à peine être entré sur la scène biblique, buée de buée, tout est buée. Comme cette buée qui sort de notre gorge par temps froid, inconsistante. A peine visible que déjà elle s’efface.

Lorsque nous sommes au monde, que nous ouvrons les yeux, les oreilles, que nos sens sont en éveil, nous parvient la sensation d’un monde. Lorsque nous sommes au monde, nous nous écrions, émerveillés : « c’est ! » comme en réponse aux paroles divines qui suscitent toutes choses : Que la lumière soit, et la lumière fut. Que ce soit, dit Dieu, et « c’est », et c’est bon, même très bon. Il y eu un soir, il y eu un matin.

Et comment dirions-nous autre chose que « c’est » ? Celui qui dit « ce n’est pas » de ce qui est là, est en pleine contradiction. Nous ne pouvons pas dire que le néant existe ou que ce qui existe est néant.

Et pourtant, devant la violence, la mort, les catastrophes naturelles, la longue et lente décrépitude due à l’âge et à la maladie, devant tant de projets audacieux ou non qui ne peuvent voir le jour, comment ne pas dire que la vie de l’homme, et même ce monde, ce n’est rien, ce n’est pas. Oui, vanité. Buée de buée, tout est vain, nos projets de vie, nos amours, nos efforts de paix. Nous passons notre vie à nous battre pour tenter de vivre, et, inexorablement, la mort avance. Qui contesterait la fragilité, l’évanescence, la vanité de quoi que ce soit, qui contesterait que tout est buée ?

Peut-on cependant encore honorer la grandeur de Dieu et la dignité de l’homme, même fragile, à tout considérer comme rien ? Peut-on en revanche, sans nous tromper ni se moquer du créateur, affirmer pleins de forfanterie que « c’est », mensonge qui dénie la douleur de la faiblesse des petits. Impossible d’affirmer, impossible de nier.

Ce n’est pas seulement l’âpreté aux gains qui est stupide. « Fou que tu es, cette nuit même on te redemande ta vie ! » A quoi bon tout cela ? Et pourtant, il faut bien se retrousser les manches pour soutenir le malheureux, quand bien même on n’en voit pas le bout de la misère. Théâtre de l’absurde qui pourrait être le sens de ce Buée de buée, tout est buée.

Se pourrait-il qu’Il soit venu chercher ce qui était perdu (Lc 19,10) ? Qu’il soit venu appeler non les justes mais les pécheurs (Mt 9,13), qu’il ait choisi ce qui est rien pour réduire à néant ce qui est (1 Co 1,28). Non seulement le sang d’Abel le juste qui est comme vengé ou racheté, rendu à la vie, mais de surcroît, ce qui a du prix, ce dont on dit « c’est », bousculé dans le vide du néant par ce qui n’est pas.

Nul dolorisme, nul misérabilisme. La seule solution pour nous tirer du néant où nous sommes et que signe d’avance notre mort : choisir ce qui n’est pas. Laisser là la réussite et le succès, ne pas se préoccuper de garder sa vie, de la sauver. Nouvelle création qui de cette buée inconsistante fait des fils et filles de Dieu. Création ex nihilo, comme l’on dit, de rien. Ce n’est rien, mais parce que c’est ce que Dieu a choisi, « c’est », nous sommes, en notre fragilité, le lieu où reposent sa gloire et sa grandeur : Abel le juste et tous ceux qui sont nés de l’Adam et de l’Eve, du terreux et de la vivante.


Windhauch, Windhauch, das ist alles Windhauch. Es ist der Name Abels : Windhauch ; er verschwindet sogleich. Und doch, wenn wir in die Welt kommen, erstaunt, können wir nur sagen : es gibt, es ist.

Die Schwäche, der Tod, die Leiden, die Naturkatastrofen, unsere Vorwürfe, die besten und auch die dümmsten, was machen wir damit ? Lügen wir nicht wenn wir sagen daβ es sei, daβ es gäbe. Wirklich, alles ist Windhauch.

Sicher, müssen wir den Anderen helfen, auch wenn wir mit dem Bösen nie fertig werden. Dies auch ist Windhauch.

Er ist aber gekommen um zu suchen was verloren ist, um die Sünder zu rufen, nicht den Gerechten. Er hat erwählt was nicht ist, was nichts ist, um das, was etwas ist, zu vernichten. Das Blut Abels spendet neues Leben ; das Wertlose wird wertvoll. Mehr noch, was wertvoll ist, was worüber man sagt „es ist“, werde ins Nichts umgeworfen durch was nicht ist.

Kein Masochismus, kein Pessimismus. Sondern die einzige Lösung um uns aus dem Nichts wo wir sitzen zu erretten : erwählen was nicht ist. Hören wir auf, uns Sorgen zu machen um unseren Erfolg, unser Leben oder unsere Seele. Wer sein Leben retten will, wird es verlieren. Doch, die neue Schöpfung gebärt Söhne und Töchter Gottes aus Windhauch. Schöpfung ex nihilo, wie man sagt, aus dem Nichts.


Vanidad de vanidades, todo es vanidad. Traduciendo bien : Vaho de vaho, todo es vaho. Es la misma palabra que el nombre de Abel, desaparecido antes de ser. Sin embargo, cuando venimos al mundo, admirándolo, podemos solamente decir : hay, es.

La debilidad, la muerte, los padecimientos, las catástrofes naturales, los proyectos buenos o tontos, todo esto y más todavía hacen de nosotros mentirosos si dijéramos “es”, “hay”. No, en verdad, todo esto es vaho, es vanidad.

Seguro, tenemos que ayudar a los que lo necesitan, pero nunca se acaban los dolores y la muerte. ¡ Es todavía vanidad !

Sin embargo vino a buscar lo que era perdido, llamar no a los justos sino a los pecadores. Ha elegido lo que no es para deshacer lo que es. La sangre de Abel recibe la vida, pero por añadidura lo que es precioso, lo de que se dice “es”, es atropellado en el vacio de la nada por lo no siendo.

No caer en el culto del dolor o pesimismo, pero la única solución para sacarnos de la nada donde estamos : elegir lo que no es. Basta con el éxito y el acierto. No nos preocupemos de ganar nuestra vida o salvar nuestra alma, las perderemos. Creación nueva a partir de aquel vaho para dar vida a hijos y hijas de Dios. Creación ex nihilo, como se dice, de nada.


Textes du 18ème dimanche C : Qo 1,2. 2,21-23 ; Col 3, 1-5. 9-11 ; Lc 12, 13-21

24/07/2010

Qu'est-ce qu'un dieu ? (Fête de St Jacques)

Qu’est-ce qu’un dieu, sinon un être supérieur à qui l’on doit honneur et crainte ? L’homme se doit de le servir, ou au moins tente de se le rendre favorable par quelques sacrifices. Plus ces sacrifices coûtent cher, jusqu’au sacrifice du fils premier né, plus le dieu est susceptible d’épargner ses serviteurs.

Le Larousse a décidé de donner deux définitions du mot, selon qu’on l’écrirait avec une majuscule ou non. « (Au singulier ou au pluriel, avec une minuscule, et un féminin, déesse). Dans les religions polythéistes, être supérieur doué d'un pouvoir surnaturel sur les hommes ; divinité. » Suivent deux emplois dérivés, dire de quelqu’un qu’il est un dieu ou que l’argent est un dieu. « Dans les religions monothéistes, être suprême, transcendant, unique et universel créateur et auteur de toutes choses, principe de salut pour l'humanité, qui se révèle dans le déroulement de l'histoire (avec majuscule, considéré comme un nom propre). »

La chose est curieuse, bien ethnocentrique. On ignore tout des religions orientales. Pourquoi distinguer ici les religions polythéistes et monothéistes ? Dieu serait un mot des religions et non un mot de la langue de tous les jours. Et que dire de l’athée, pour qui Dieu serait, par exemple, le fruit de l’imagination humaine qui sert comme explication des choses, source de la morale et des règles sociales.

Et vous, quelle définition donneriez-vous ? Résisteriez-vous à parler de Jésus pour rester neutre et objectif ? Mais peut-on parler du coucher de soleil sur la mer sans s’y impliquer complètement de sorte que la définition dite objective, scientifique « effet de la rotation de la terre qui correspond au moment où, pour un endroit de la Terre, le soleil n’est plus visible », échappe complètement à ce dont il s’agit de parler.

Si pour le coucher de soleil on ne peut que s’impliquer, combien plus s’il s’agit de parler des autres, de ceux qu’on aime, et de Dieu aussi. Parler de Dieu sans s’impliquer, c’est à coup sûr parler d’autre chose. Imaginez un conjoint qui parlerait de son conjoint sans dire qui il est pour lui, mais seulement en énumérant les mentions de l’état civil. Son propos serait mensonge bien qu’il n’ait rient dit de faux.

Et pourtant nos définitions de dieu sont aussi discréditées à être le fruit d’un témoignage, le déballage de nos tripes. On le comprend d’ailleurs ; il est une tyrannie de l’émotionnel qui vous prend en otage, vous empêche de contester ou de discuter, vous oblige poings et mains liés à accepter ce qu’on vous dit ou à vous taire.

Comment s’en sortir ? Comment parler de Dieu si le définir objectivement c’est en faire autre chose que ce qu’il est, si s’impliquer personnellement dans sa définition, c’est risquer d’enfermer dans les rets de notre sensiblerie ?

Avec Blaise Pascal, nous pourrions proposer que seul Dieu parle bien de Dieu. Nous n’allons tout de même pas dé-finir, délimiter Dieu ! Il faudrait qu’il s’offre à nous, qu’il se dévoile, au moins un peu. Ce n’est pas l’homme qui dit Dieu, c’est Dieu qui parle. Et Dieu dit, faisons l’homme à notre image. Et il en fut ainsi. Il y eut un soir, il y eu un matin, sixième jour.

Ce sera pour une autre fois de réfléchir sur la possibilité pour nos oreilles de chair et de sang d’entendre une parole de Dieu. Evidemment, Dieu ne parle pas comme vous et moi. Seuls les illuminés l’entendent ainsi. Mais si nous écoutons Jésus, alors, tout est renversé de nos savoirs. Jésus n’est pas venu pour être servi mais pour servir. Si sa grandeur dit le divin, elle n’est jamais aussi élevée que dans l’abaissement du serviteur, de l’esclave.

Et si c’était cela que nous trouvions dans notre définition de Dieu : La grandeur, si vous voulez, au service du bonheur des hommes. Le pouvoir, si vous voulez, au service de la vie des hommes, quitte à passer la tenue de service, quitte à prendre le rôle de l’esclave.

C’est aussi parce que nous continuons à penser comme les chefs des nations païennes qui commandent en maître et les grands qui font sentir leur pouvoir que tant de ceux avec qui nous vivons, que nous aimons ne peuvent être disciples de notre Dieu.

Ils ont bien raison d’être athées, si c’est le moyen de congédier les horribles définitions de dieu par lesquelles nous avons commencé. Moi aussi je suis athée de ces dieux là. Point de sacrifice pour se concilier la divinité ou pour expier. Non, mais un Dieu qui se donne pour que les hommes aient la vie, qui se fait le serviteur, l’esclave de notre bonheur et de notre joie.


Textes de St Jacques Apôtre, Patron de l'Espagne, Année jubilaire à Compostelle: Ac 4,33. 5, 12. 27-33. 12,2 ; 2 Co 4, 7-15 ; Mt 20, 20-28