21/01/2015

Musique contemporaine et liturgie selon Vatican II

Ci-dessous le texte d'une courte intervention lors d'une journée d'études à la Casa de Velázquez (Madrid) le 19 janvier 2015.



Célébration liturgique et genre musical

Un dialogue constant du Moyen Âge au temps présent

 






400 ans de l’œuvre Saint Louis
L’œuvre Saint Louis fêtait d’octobre 2013 à avril 2014 ses 400 ans. Une petite infirmerie avait été voulue en 1613 pour accueillir les Français de Madrid, souvent d’assez pauvres ouvriers, sans recours lorsque la maladie les rattrapait.
Au fil du temps, l’œuvre s’est développée et réunit aujourd’hui un établissement scolaire de 1200 élèves, de la maternelle au bac, une résidence de personnes âgées d’une soixantaine de studios, et la paroisse catholique francophone du diocèse de Madrid.
Différents événements (conférences, célébrations, réceptions, concert, publication, partenariats, dons, etc.) ont marqué cet anniversaire. Il fallait aussi trouver un cadeau ! Il y en eut deux. Une toile de Macha Chmakof, La Pentecôte, alors que nous sommes en plein cinquantenaire du Concile Vatican II, et le Diptyque de Vincent Trollet. Mais entendons-nous, lorsque je parle de cadeau, il ne s’agit pas de bibelots, histoire de ne pas arriver les mains vides ; il s’agit d’offrir à la communauté des fidèles des moyens pour ce qui lui tient à cœur autant que la solidarité avec les plus démunis, sa prière.



Art et pastorale
Pour l’Eglise, commander une œuvre à des artistes aujourd’hui, c’est d’abord compter sur leur engagement et leur générosité. Une paroisse, ou l’œuvre Saint Louis, n’ont pas les moyens de payer à leur juste prix le travail des créateurs et des interprètes. On va mendiant, on ose solliciter, s’appuyant sur les relations d’estime réciproque que l’on a essayé de tisser. Les artistes comme tout homme ‑ leur vie, leur travail, leurs activités ‑ sont ceux au service de qui l’Eglise a été postée par son Seigneur, qu’ils soient croyants ou non, quelles que soient leurs opinions. L’écoute et la marque d’estime sont des chemins privilégiés par où l’évangile conduit l’Eglise.
Donner à voir, à écouter notre monde. L’artiste ne sait pas mieux que les autres. Mais ce qu’il perçoit du monde, de l’homme, il le rend. A écouter ou à regarder son travail on voit un peu de ce que l’on n’avait pas vu ou entendu. Il ne suffit pas d’avoir des yeux pour voir ou des oreilles pour entendre (Cf. Mt 13, 10-17) !
Il s’agit d’écouter d’abord, de voir. Se livrer aux sens. « Nihil est in intellectu quod non sit prius in sensu. » L’adage médiéval explicite ce qui en de nombreuses langues est plus qu’une homonymie, des sens au sens. L’art par son adresse aux sens agit sur l’auditeur et, dans la liturgie, le dispose à ce que célèbre l’assemblée. Malgré le peu de familiarité avec la musique contemporaine, le Diptyque de Vincent a, pour ce qui est observable, agit sur l’assemblée. Celle-ci, assez bruyante lors de la clôture du 400ème anniversaire, avec de nombreux enfants, a été conduite au silence par la musique tant pour entrer dans la célébration que pour la communion. L’art ouvre aussi au sens ou pour le moins interroge, convoque au sens, je veux dire, ce qu’est l’homme et sa vie.
Ne pas s’essayer à l’art contemporain (on n’y comprend rien, ce n’est pas beau, c’est de la fumisterie, etc., etc.) c’est se priver d’une offre ‑ et quelle offre ! une offrande ‑ pour entendre et voir notre monde, ses joies, ses espérances, ses tristesses et ses angoisses.
L’Eglise en ses membres n’est pas plus que la moyenne attentive à l’art qui se fait, elle y statistiquement aussi fermée. Elle n’a cependant jamais tout à fait déserté ce terrain. Ne serait-ce que parce que plusieurs des siens étaient eux-mêmes artistes.
Ainsi j’ai demandé à Vincent d’écrire une musique. On aura compris qu’il ne s’agit pas de donner un air de fête, de faire joli. Il s’agit, de solliciter un sentir du monde (aisthesis) pour prier. La musique au service de la prière, comme elle l’a si souvent été, peut-être son lieu de naissance.


Musique liturgique
Doit-on parler de musique sacrée ? D’art sacré ? C’est dangereux. L’agnus de la Messe du couronnement de Mozart devient un air de la comtesse dans les Noces de Figaro. Le réemploi d’un thème religieux dans une pièce profane existe aussi. Surtout, avec l’évangile, la notion de sacré est mise en péril. Si Dieu se fait homme pour que l’homme vive de sa vie, divine, la séparation, caractéristique du sacré et du profane, est renversée. C’est d’ailleurs ce qui permet de comprendre comment la plainte d’une femme qui se découvre trompée puisse reprendre les mots de la messe : toi qui enlèves le péché du monde, prends pitié de nous (Cf. Jn 1,25). Cela n’en est que plus bouleversant.
Parlons plutôt de musique liturgique. C’est moins contestable. La musique liturgique a connu en France depuis cinquante ans une évolution impressionnante. A la fin du second Concile du Vatican, déjà un peu avant, il a fallu créer tout un répertoire. Evidemment, de l’immense travail de création musical et littéraire, tout n’atteignit pas la qualité requise. Mais aujourd’hui, l’on dispose d’un répertoire de qualité. Les Allemands, qui avaient fait ce travail antérieurement, à cause ou grâce à la Réforme et l’usage du choral, se trouvent devant un répertoire qui a beaucoup vieilli. Les textes en particulier sont souvent poussiéreux, vieillots, porteurs d’une théologie peu renouvelée. Les textes français, dans leur volonté de rejoindre l’actualité, ont pu perdre très vite leur pertinence, trop datés. Mais de véritables poètes ont contribué au répertoire ; je ne citerai que Patrice de la Tour du Pin, Didier Rimaud, Marie-Pierre Faure.
D’un point de vue musical, plusieurs influences se sont fait sentir, notamment celles du jazz et du spiritual, voire de la variété. Le style rondeau, couplets-refrain, a été évidemment privilégié, plus facile pour une assemblée, au risque de mettre en avant la chansonnette. Mais des compositeurs se sont imposés, parmi lesquels Joseph Gélineau, Jo Akepsimas, Claude Duchesneau et Jacques Berthier.
Avec le déploiement des communautés nouvelles, on ne peut pas dire que le souci de la qualité littéraire et musicale ait été pris en compte. Plusieurs compositions ressemblent davantage à l’exercice des veillées scoutes où il faut chanter un texte sur la musique d’une comptine ; les paroles sont ici tel verset biblique ou extrait du Catéchisme. L’absence d’isorythmie d’une strophe à l’autre rend l’adaptation du texte à la musique hasardeuse, au mépris de la langue, des temps forts et faibles, etc. Ont été quasi exclusivement retenues des harmonies simples, des mélodies réconfortantes et entêtantes. Dans un monde souvent perçu comme hostile, s’imposent le néo-byzantin, plus ou moins doucereux, aucune dissonance ; dans un monde déchristianiser, il faut affirmer voire marteler la vérité. C’est le règne de l’harmonie au sens le plus obvie, qui ne pose pas de questions et rassure voire berce, des mélopées obsédantes qui s’imposent comme des rengaines. (Cf. le vade-mecum pour la composition de chants liturgiques diffusé en septembre 2014 par Mgr Aubertin et le Service national de pastorale liturgique et sacramentelle.)
La musique contemporaine, après l’éclatement de l’harmonie classique tout au long du XIXe, voire sa disparition avec le sérialisme, n’est de fait pas d’un abord facile, tant techniquement qu’affectivement. Quelques compositeurs cependant n’ont pas eu peur d’inventer des moyens pour qu’elle puisse trouver place dans la liturgie et guider la prière, convaincus de ce que ce qu’elle exprimait permettait à la prière de prendre chair, gorge et intelligence. Je pense par exemple à Gaston Litaize, Christian Villeneuve, Marcel Godard, Jean-Michel Dieuaide, Xavier Darasse, Henri Dumas, Jean-Louis Gand, etc.
La liturgie doit faire sien l’art qui s’invente aujourd’hui, non seulement, comme je l’ai déjà dit, pour s’approprier un monde mais encore pour que ce que nous vivons de ce monde devienne la chair de la prière. Est-ce à dire que la variété aurait sa place à la liturgie ? Sans aucun doute, si la variété n’est pas réduite à la soupe prédigérée et commerciale, mais est l’expression d’une musique populaire. En ce qui concert la E-Musik, comme on dit en allemand, cela suppose une éducation à l’écoute. Et l’Eglise a encore ce rôle à jouer, accompagner les chrétiens et inviter tous ceux qui le souhaitent à accéder à une expression poétique de l’existence. L’humanisation est évangélisation, et sans la poétique du sens, la lecture des Ecritures est quasi impossible.
Le compositeur pourra, ainsi que Vincent l’a fait, réserver une partie assez simple à l’assemblée et utiliser des musiciens, choristes ou instrumentistes, professionnels ou non, pour articuler son langage propre.


La liturgie selon Vatican II
Pour composer aujourd’hui de la musique liturgique, on ne saurait ignorer ce qu’est la liturgie catholique d’aujourd’hui, son abandon de facto du latin et l’usage des langues vernaculaires, mais plus encore sa théologie, notamment la participation active des fidèles.
La liturgie a été grandement retravaillée depuis cinquante ans et le décret conciliaire Sacrosantum concilium du 4 décembre 63. La restauration la plus centrale me semble résider dans la participation active des fidèles (SC 11, 14, 30-31) et du rôle privilégié du chant pour cette participation. On n’assiste pas à la messe ; elle est l’action de peuple (liturgie) de Dieu. La prière n’est pas un acte d’individus, même rassemblés. Le modèle de la prière est la prière communautaire, à commencer par la célébration eucharistique. En conséquence, le prêtre ne célèbre pas la messe et encore moins sa messe ; c’est l’Eglise qui célèbre l’eucharistie, « les fidèles offrant la victime sans tâche, non seulement par les mains du prêtre, mais aussi ensemble avec lui » (48). Le « nous » de la prière eucharistique, et de toute liturgie, est celui de l’assemblée.
Je retiens de la Présentation générale du Missel romain (2003) ce qui concerne le chant d’entrée et le processionnal de communion, puisque ce sont les deux pièces que Vincent a travaillées.
« Le but de ce chant [d’entrée] est d´ouvrir la célébration, de favoriser l´union des fidèles rassemblés, d´introduire leur esprit dans le mystère du temps liturgique ou de la fête, et d´accompagner la procession du prêtre et des ministres. » (n°47) « Pendant que le prêtre consomme le Sacrement, on commence le chant de communion pour exprimer par l´unité des voix l´union spirituelle entre les communiants, montrer la joie du cœur et mettre davantage en lumière le caractère "communautaire" de la procession qui conduit à la réception de l’Eucharistie. Le chant se prolonge pendant que les fidèles communient » (86). Le chant de communion est donc un processionnal, qui n’exclut pas une pièce ensuite, mais qui n’est lui nullement optionnel.
Doit être repris par le chant ce que dit la prière eucharistique, comme un des moyens de la participation active des fidèles. « Quand nous serons nourris de son corps et de son sang et remplis de l’Esprit Saint, accorde-nous d’être un seul corps et un seul esprit dans le Christ. » (PE III)
A propos de la langue, il importe que le texte soit compris et pour cela que le génie de la langue soit respecté. Il ne s’agit pas ici d’un seul tridentinisme, mais surtout et encore de la possibilité de participer. La parole et la Parole de Dieu doivent être comprises, même si la liturgie, et encore moins l’art, ne se réduisent à une compréhension notionnelle.
« Ma première conviction, disait Marcel Godard en 2007, est que le chant liturgique ne portera son fruit d’action de grâce ou de supplication que s’il est lié à la Parole, comme une main est liée à l’autre. À tel point qu’il faudrait presque dire que la Parole est la main principale et la musique la main secondaire qui est là pour informer l’autre, la dilater, la colorer, la rendre lyrique. La musique du chant liturgique joue un rôle de servante. Ma deuxième conviction est que la langue française a son génie propre. L’accent n’est pas à confondre avec l’appui rythmique, celui de la scansion, qui est détestable s’il est exagéré. "Le ridicule de la scansion, a écrit Paul Valéry, est de réduire la musique à la barre de mesure quand la musique consiste à faire oublier la mesure". L’accent, lui, soulève le mot, rend expressif les groupes de mots. Il n’est pas pertinent (i.e. immuable). Sous l’effet de l’émotivité, de la persuasion, de la conviction, l’accent peut se déplacer. Il sera souvent l’accent d’attaque, comme chez Paul Claudel et Arthur Honneger. Ma troisième conviction est que les présupposés essentiels à toute création liturgique sont une Eglise vraiment évangélique, une vie communautaire engagée, une foi désinstallante, le courage et la spontanéité de l’expérimentation. » (Interview donnée à la revue Caecilia)
On devra ensuite, autant que possible, montrer l’unité organique de la liturgie qui n’est pas une succession de rites ou de rubriques. La liturgie n’est pas une chose sacrée de laquelle le peuple doit se tenir éloigné. Elle est l’action, structurée de façon dynamique, dans laquelle la parole devient sacrement (St Augustin). Les Ecritures ne sont pas une préparation plus ou moins optionnelle à la consécration ; la liturgie de la parole (SC 24, 35, 51-52, 56, 90-92) constitue une partie d’un unique acte de culte, auquel doivent aussi concourir les chants (SC 30, 112-121), gestes, monitions et prières. Les deux moments que prend en charge le Diptyque de Vincent souligne l’unité de l’acte liturgique eucharistique. Le fait de faire entrer les choristes au début de la procession des ministres, tout en chantant, appelle la procession de l’assemblée qui pareillement s'avancera, pour recevoir la communion.

Voilà dans quel esprit j’ai dialogué avec Vincent, que je remercie d’avoir accepté d’entendre ces impératifs théologiques et pastoraux, pour que sa musique trouve place dans la liturgie, et plus encore, se fasse l’expression de la prière de l’assemblée ou donne à l’assemblée de participer activement à la prière de l’Eglise.
   

17/01/2015

Rien n'assure la vérité de la foi (2ème dimanche du temps)



La liturgie de ce jour, comme la catéchèse en général, fait de notre première lecture un récit de vocation. C’est le rapprochement de l’appel de Samuel avec l’appel des premiers disciples qui nous mène sur cette voie interprétative. C’est dommage par ce qu’aucun des deux textes n’est un récit de vocation. Que l’on se trompe sur une nomenclature n’est pas important si cela ne chagrine que les spécialistes. Il en va autrement, si cela empêche de comprendre les textes !
Que se passe-t-il dans le soi-disant appel de Samuel ? Une apologie de la parole de Dieu. Le héros du texte, ce n’est pas Samuel, c’est la parole. La parole se fait entendre, plus fort que tout, et en l’occurrence, plus fort que l’institution sacerdotale, plus fort que la surdité du prêtre Eli qui met un moment à comprendre.
Le livre de Samuel met en scène l’incapacité sacerdotale, la pourriture sacerdotale. L’anticléricalisme n’a pas attendu Charlie Hebdo ! Vous n’avez qu’à voir. Les fils d’Eli, ceux qui vont lui succéder, sont des pourris, pourris jusqu’au trognon. Que faire, quand c’est la religion, ceux qui parlent en son nom, qui la pervertissent ? On n’aurait pas pensé trouver tant d’actualité dans ce vieux livre (difficile à dater, fait de reprises successives depuis le IXe siècle jusqu’à l’Exil, date de l’état final) !
Les prêtres sont pourris. Les rois, Saül et même David, sans parler des successeurs, même topo. Il faut que ce soit Dieu lui-même qui intervienne, par sa parole. Le prophète serait, comme héraut de la parole, celui auquel on pourrait se fier. L’épiphanie de la parole plus que la vocation de Samuel, c’est l’affirmation que rien n’est assuré en matière religieuse. Le roi et le prêtre trahissent.
Pour l’heure le prophète, avec Samuel, avec l’innocence de l’enfant, tire son épingle du jeu. Mais il y a aussi de faux prophètes. Rien n’assure la parole de Dieu, la vérité de la foi. Prêtres, prophètes et rois, tous sont renvoyés à leurs péchés. Question encore terriblement actuelle : Qui parle bien de Dieu ?
Si l’on en vient à l’évangile, pareillement, il faut se méfier des apparences. On est au chapitre 1 de Jean, on ne sait encore presque rien de Jésus. On n’en est pas à présenter d’autres personnages, d’autant que l’on ne nous dit pour ainsi dire rien de Pierre et André ; on n’a même pas le nom du troisième disciple !
Pas plus que Samuel, les disciples ne sont au cœur du texte, mais Jésus. C’est lui qui attire, intrigue et change les noms. C’est lui, la parole, qui invite à venir et voir, auprès duquel on demeure. Alors que l’on sait qu’il n’y a rien de plus ambigu que la prophétie, mieux vaut se garder d’affirmer péremptoirement. Ainsi, le texte est tout entier construit sur des quiproquos pour éveiller l’attention, pour que l’on se méfie d’avoir trop bien compris.
Je lis et relis ces textes dans le contexte des débats, discussions, ou dialogues de sourds suite aux attentats. A qui la faute ? C’est quoi l’intolérance religieuse ? Ou commence l’intégrisme ? Nous devons entendre, aussi dur que ce soit, que nos religions portent la violence, parce qu’elles portent ce qui nous est le plus cher, le plus archaïque aussi. La critique, même caricaturale, même injuste est une des armes pour désarmer les religions, nous en libérer. On a oublié que la religion faisait et fait peser son joug. Certes elle peut aussi libérer, être artisan de paix.
Mais nous ne sommes pas sots au point de penser que les athées sont plus ouverts, plus libres, comme si le salut se trouvait dans la laïcité ! Le laïcisme aussi est une religion, c’est le comble, qui proclame : « Hors de la laïcité pas de salut ! » L’ignorance ‑ je ne parle pas même de mépris ‑ du fait religieux est non seulement une erreur politique, mais une idiotie. Il y a du religieux dans le monde. Il pose les questions, dans tous les sens, soit qu’il suscite le débat, soit qu’il fasse problème.
C’est quoi notre valeur suprême à nous ? La liberté, la liberté d’expression, comme on l’a entendu ces jours ? Certains répondent non, mais j’ai peur que ce soit pour mieux laisser libre cours aux puissants et à l’argent. Le libéralisme est une religion qui se porte fort bien, merci pour lui. C’est incroyable, on peut même tuer par amour ! Alors, c’est quoi, notre valeur suprême ? Et si c’était de ne pas en avoir, non par cynisme ou nihilisme, mais pour laisser ouvert au vent de l’Esprit, la charge de nous orienter et nous conduire, pour nous interdire de n’en idolâtrer aucune.
Les quiproquos de l’évangile ouvrent un chemin, sur lequel on est invité à s’engager, les enthousiastes comme André, à l’affut de la nouveauté, et les types à la tête dure, dure comme Pierre. Venez voir ! On se garde bien de répondre car on ne sait qui est Jésus qu’à le chercher, qu’à lui courir après, comme le disciple que Jésus aimait, nous, à la fin du même évangile. Nous sommes des nomades de la vérité. Dans le désert, c’est l’eau pour vivre qui fait se déplacer. Dans la foi, c’est la parole de vie qui fait se mettre en route, n’en rester jamais au port d’attache des certitudes. La parole se dit dans un souffle, dans le vent. On ne l’entend pas entre les murs d’un bunker, derrière la clôture d’un monde protégé et sécurisé, ou la protection idéologique d’un dogme, religieux ou laïc.

10/01/2015

Plongés dans la mort (Baptême du Seigneur)


Voilà une question pour les enfants du caté. Le baptême que Jésus a reçu des mains de Jean, comme nous l’avons entendu, est-il le baptême que nous autres avons reçu ?
Evidemment, non. Car notre baptême est plongeon (c’est ce que veut dire baptême) dans la mort de Jésus pour le suivre en sa résurrection. Nous sommes morts avec lui pour renaître avec lui. On ne voit pas comment Jean aurait pu plonger ceux qui venaient à lui dans la mort et la résurrection de Jésus, qui était encore bien vivant. On ne voit pas comment Jésus aurait pu être plongé dans sa propre mort autrement qu’en sa passion.
Aussi, le rite de purification que Jésus vient recevoir au milieu des siens n’a pas grand-chose à voir avec la mort que nous traversons comme les fils d’Israël passèrent la mer. Lorsque l’on baptise en enfant en Orient, on lui passe la tête sous l’eau en le plongeant dans la cuve baptismale. Il pleure, évidemment, comme au jour de sa naissance. Quand on baptisait les adultes dans l’Eglise ancienne, on leur enfonçait la tête sous l’eau. En ressortant, plus ou moins à bout de souffle, ils disaient Je crois et reprenaient souffle.
L’actualité terrible de ces jours, mort, sang et feu… Comment dire ? Ce n’est plus une question pour les enfants du caté. Il vaudrait mieux se taire. Mais on ne va pas laisser un silence de mort l’emporter. Notre monde est en guerre, il l’a peut-être toujours été. Il est en feu, disait Thérèse de Jésus.
La violence de la haine et du fanatisme, de l’extrémisme, voilà ce qui nous a sauté à la gueule ces trois jours, de mercredi à vendredi. Du sang, des vies brisées, des paroles et des voix que l’on n’entendra plus, des visages et des dessins que l’on ne verra plus, des corps que leurs proches ne serreront plus dans leurs bras. Il est mesquin de savoir si « nous pleurons ceux qui nous ne faisaient pas rire ». Nous pleurons, point.
Le Christ par amour de ce monde, même violent, le monde qui nous fait horreur… (je ne sais terminer ma phrase). N’oublions pas que « nous sommes les disciples d’un type qui a été victime de l’intégrisme religieux », du fanatisme et des basses œuvres politiciennes. Et nous avons été plongés dans sa mort, comme nous sommes submergés par l’horreur.
Pour la dignité de tout homme, les victimes, nous tous, et même les agresseurs, Jésus a été livré à la mort. Nous avons été plongés dans cette mort, comme nous sommes submergés par l’horreur. Affligés, atterrés, effondrés. « Pleurs et rage. »
Avec la haine de ces jours se rappelle à nous que la mort nous habite et notre monde. Il ne s’agit ni de se consoler ni de relativiser l’horreur qui nous ébranle. Il s’agit de n’oublier personne au moment où la violence nous surprend. On massacre dans tant de pays ; ce sont si souvent les plus faibles les premières victimes de la haine ; violence de nos modes de vie qui participent à l’humiliation, au maintien dans l’esclavage de la pauvreté… Oh là… il faut se taire. Mais non, la mort n’aura pas le dernier mot. Nous avons été plongés dans la mort de notre Seigneur, et nous pleurons, pris d’une violente colère pour ne pas sombrer.
Ai-je le droit ainsi, de parler de la mort de ceux qui sont tombés sous les balles, dix-sept personnes, de penser à leurs familles et amis, de leur adjoindre les trois fous furieux qui se pensaient plus purs que tous, qui pensaient tout savoir sur la justice et sur Dieu ? Ai-je le droit de parler d’eux et de dire le baptême ? Récupération ? Il faut se taire… Mais non.
Qu’est-ce que cela veut dire être plongés dans la mort de Jésus, être baptisés, en ces circonstances ? Les Scouts et Guides de France, avec leur message sur internet, nous ont peut-être offert la meilleure explication en citant François d’Assise : « là où se trouve la haine, que je mette l’amour. »
L’élan de solidarité international, la présence en ce moment à Paris des chefs de gouvernement de l’Europe, ne sont pas que, ni d’abord, un profond réconfort. Ils sont le témoignage rendu à l’idée qu’ensemble nous avons de la dignité de tout homme, même salaud. « Là où se trouve la haine, que je mette l’amour. » N’est-ce pas de Jésus, un peu, beaucoup, à la folie, passionnément, en sa passion, que nous la tenons cette dignité ?
Le baptême est l’inscription en nos chairs de la résurrection de Jésus, celui qui nous relève, nous remet debout, même abattus, qui que nous soyons, quoi que nous pensions. Voix du Père : « Tu es mon fils bienaimé » (comme la fin est difficile à prononcer en ces jours :) « en toi je trouve ma joie ».
Les meurtriers de ces jours ne sont pas des pauvres types manipulés ou psychotiques. Ce sont des guerriers. Ce sont des ennemis. Et de qui ? Est-ce seulement notre statut de victimes qui fait dire qu’ils sont les ennemis de la paix, les ennemis de l’Islam aussi, les ennemis des religions, de la dignité humaine ? Je ne le crois pas. La violence a décapité Jean, crucifié Jésus, laisser mourir tant d’anonymes, exécuté Mgr Roméro, dont le Vatican vient de reconnaître la mort au Salvador en 1980 comme un martyre, l’abattage des dix-sept de cette semaine… la liste est sans fin. « Pleurs et rage. »
« Là où se trouve la haine, que je mette l’amour. » Voilà notre profession de foi, aujourd’hui, comme hier et demain. Voilà où nous convoque notre baptême.


02/01/2015

La vérité et la faiblesse de l'enfant (Epiphanie)


Avec la fête de l’épiphanie, le Dieu d’Israël est annoncé comme Dieu pour tous les peuples. Il y a certes longtemps qu’Israël considère son Dieu comme unique. Dès lors que son sauveur est reconnu comme le créateur, durant l’épreuve de l’exil, son Dieu est le seul Dieu. On ne voit pas qu’il puisse y avoir plusieurs créateurs !
Avec la fête de l’épiphanie, un pas de plus est franchi. Non seulement, le Dieu d’Israël est l’unique, mais il est Dieu pour toutes les nations. L’enfant que visitent et vénèrent les mages n’est pas le dieu d’un peuple, d’un clan ou d’une famille, mais celui qui rassemble l’humanité en une seule famille.
Avec la fête de l’épiphanie, unicité et universalité vont de pair. C’est du jamais vu. Si l’on cherche des ruptures de civilisation, en voilà une !
Matthieu met en scène cette affirmation théologique au début de l’évangile, avec le récit des mages, plutôt qu’à la fin, devant le tombeau vide, triomphe de la résurrection. A la fin de l’évangile, il n’y aura pas de reconnaissance par l’ensemble des nations contrairement à la crèche. Il y aura en revanche le commandement d’aller baptiser toutes les nations. Il y a dans le symbolisme des mages plus que dans le commandement d’aller par toute la terre. Par quelques uns, le monde entier s’incline devant l’enfant : l’unique est reconnu par tous et pour tous. A la fin, il n’y a pas grand monde pour reconnaître l’universalité du ressuscité.
Je me laisse surprendre par ce décalage entre l’annonce déjà réalisée, dans le prologue de l’évangile, et une réalisation à venir, qui réside dans une annonce, à la fin du même évangile.
Pour dire l’universel, pour dire que Jésus est le sauveur du monde, salvator mundi, il faut être prudent. Comment ne niera-t-on pas les différences et la particularité de chacun s’il y a un seul Dieu pour tous ? Babel n’est pas loin, et les dictatures, depuis les tyrannies politiques jusqu’à celles de la pensée unique, du politiquement correctement et de la mode. Avec la vérité, la prudence est de mise car la vérité dépasse tout ce qui prétend l’atteindre.
La vérité échappe à l’histoire. Matthieu préfère ici le mythe à l’histoire. Même si Jésus est le sauveur dans l’histoire, pour le reconnaître comme le salut du monde ‑ Dieu-sauve, c’est  son nom ‑ il faut autre chose que la collation de faits, aussi importants soient-ils.
La vérité échappe à qui pense la posséder parce que la vérité est mensonge lorsqu’elle s’impose par la force. On dit faux lorsque l’on hurle la vérité, on dit faux quand on l’impose plus fort que la charité. On est serviteur de la vérité, sans puissance, ou bien on la trahit, comme un menteur. La vérité de l’évangile, l’universalité de l’unique sauveur, se dit avec les mages, parce que c’est un enfant qui est, pour eux comme pour les bergers, le signe de ce Dieu. Il ne faudrait surtout pas faire de la résurrection un triomphe fracassant, happy end et revanche si ce n’est vengeance !
Dieu dans la faiblesse de l’enfant. Quelle conversion de Dieu, de nos conceptions de Dieu. Et si l’on n’était pas convaincu de la chose, Matthieu insiste : premièrement, il expose la confession de foi de façon cryptée, pour qu’elle n’écrase personne, l’or, l’encens et la myrrhe pour le roi, Dieu et homme. Il raconte deuxièmement l’épisode, tout aussi fictif, du massacre des innocents, des enfants martyrs. La violence comme le mensonge se déchaîne. Elle s’est déchaînée au cours de l’histoire dans et par la faute de l’Eglise à qui il est arrivé de s’imposer en force plutôt que de servir le chemin, la vérité et la vie. On n’assène pas la vérité de l’évangile en criant, en défilant dans les rues. Ils la disent autrement et vraiment ceux qui meurent en Irak ! Aussi juste que soit la théologie de Benoît XVI, l’image de défenseur inflexible du dogme qui lui était attachée l’a handicapé pour dire la vérité de l’évangile à toutes les nations ; manquait sa vulnérabilité bien si peu compatible avec l’infaillibilité.
Qu’est-ce qui change les hommes, qu’est-ce qui change les cœurs, qu’est-ce qui fait reprendre la route par un autre chemin, qu’est-ce qui provoque la conversion ? Assurément, la manifestation de l’universalité de l’unique Dieu. Mais si ce Dieu était apparu dans sa gloire, avec tout son poids, qui en impose, il n’aurait eu aucun disciple seulement des esclaves.
Qu’est-ce qui change les hommes et les cœurs, qu’est-ce qui fait reprendre la route par un autre chemin, qu’est-ce qui provoque la conversion ? La faiblesse de l’enfant, la déréliction du crucifié. Nous sommes les disciples de cet homme.





Seigneur Jésus, roi de vérité, tu confies à tes disciples de témoigner devant tous de l’amour du Père. Les Eglises portent ce trésor comme des poteries sans valeur. Donne-leur de s’aventurer sur les chemins de la douceur et du pardon, à la rencontre de tout homme.
Seigneur Jésus, roi de paix, ta présence en notre monde déchaîne haine et violence, alors que tu es venu annoncer à tous les peuples une humanité fraternelle, enfantée par ton Père et notre Père.
Seigneur Jésus, roi d’humilité, tu te fais proche de tout homme par ta mort comme un paria. Donne à chacun de te découvrir à ses côtés, les malades, ceux qui passent la mort, les victimes des guerres et de la violence, les migrants dont on a tant parlé cette semaine…
Seigneur Jésus, roi de faiblesse, donne à notre communauté de s’abandonner à ta seule confiance, laissant toutes les sécurités pour te ressembler davantage.