10/07/2020

Le semeur et le fardeau léger (15ème dimanche du temps)

Dimanche dernier, je suis allé un peu vite en besogne à propos du fardeau léger. J’avais l’intention d’y revenir aujourd’hui. Mais voilà que la liturgie saute tout le chapitre 12 de l’évangile dans la lecture soi-disant continue. Parle-t-on encore de la même chose ?

Avec la parabole du semeur comme on l’appelle, alors que l’interprétation en fait une parabole des terrains, la bonne nouvelle se fait entendre d’une façon extraordinaire. A ce point que nous en détournant le sens pour être bien sûr de ne pas entendre l’inouï de l’évangile.

« Il est sorti, le semeur pour semer. » Curieuse phrase. D’abord le verbe, la sortie, comme ce sera le cas dans une autre parabole de Matthieu, celle des ouvriers qui ne trouvent un emploi qu’à la onzième heure. Le maître ne cesse de sortir, au matin, et toutes les trois heures. Aller à la rencontre, sortir de soi, donner le salaire, qui n’est pas rétribution mais ce dont a besoin pour vivre, donner de quoi vivre, donner la vie.

Ainsi donc sort le semeur.

Mais voyons, est-ce un métier, semeur ? Est-ce un état ? Peut-on être semeur sans être moissonneur ? C’est le paysan, l’agriculteur qui sort pour semer. D’ailleurs, l’évangile se contraint au pléonasme : il sort, le semeur pour semer. Que voulez-vous qu’il fasse d’autre, le semeur, que de semer ?

Semer, cela prend quelques journées dans l’année. Le reste du temps on fait autre chose, on laboure, on sarcle, on désherbe, on attend que cela pousse, on moissonne. Mais un semeur à temps plein, ça n’existe pas. Cela ressemble à une source qui coule sans cesse, sans cesse non seulement se renouvelle mais renouvelle toute la rivière de ses eaux.

L’homme qui nous est présenté n’est intéressé qu’à semer. Il ne s’occupe pas de la récolte, tellement peu, qu’il sème n’importe où. Qui irait jeter du grain dans les ronces, la caillasse, ou un chemin ? Pour un semeur, quelqu’un du métier, il n’est pas doué le type !

A moins que la folie économique du don aux ouvriers de toutes les heures, jusqu’à la onzième ne commande aussi celle du semeur. Donner, donner, donner, sans compter. Donner largement, répandre sa générosité même là où tous savent qu’il n’y a rien à attendre.

Voilà pour le semeur. Il est don. Il est source, origine ; il jette la semence pour que tout sans cesse commence, puisse commencer.

Si la semence est la parole comme le dit le commentaire, le semeur est celui qui prononce, non au début, mais à l’origine, toujours, la parole qui fait lever, la parole qui rend possible, la parole féconde.

Au commencement, une parole qui est don. Au commencement, nous le savons, l’amour, parole qui est don. Un commencement, je le redis, qui n’est pas hier dans la nuit des temps, mais à la source, sans cesse. La source permet bien de comprendre la différence entre le commencement et le début. Si elle s’arrête, la rivière s’épuise. Il faut donc que la source coule sans cesse. Elle est le commencement de la rivière, non comme son début, quelques goûtes ou litres ; elle ne cesse d’alimenter la rivière.

Alors, le fardeau léger ? Quel rapport ? Eh bien, si nous entendions au commencement de nos vies, à la source sans cesse renouvelante de nos vies, un don, une parole, un amour, nos vies de ne seraient-elles pas légères ? Si l’amour est à l’origine, si l’amour irrigue notre vie, celle-ci n’en sera-t-elle pas libérée de toutes les lourdeurs, mêmes écrasantes à l’agonie, que les circonstances imposent ?

Le fardeau de Jésus a été lourd et le demeure, la mort en croix. Mais par le don, surabondant, par l’amour plus fort, il y a autre chose que le fardeau, au point de le rendre, même insupportable, de peu de poids. Tous en bénéficient tant le semeur a semé largement. Ceux qui sont écrasés et se refusent au chaos l’apprennent par le manque. En recevant l’amour, par l’amour donné, semé comme le grain du semeur, à profusion, « l’abîme n’est pas tout-puissant ». Le fardeau a de quoi être allégé.

09/07/2020

Il est bon que tu vives. Pour des funérailles

De la rencontre pour préparer cette célébration, je retiens deux points. Il y a des croyants et des non-pratiquants, voire des non-croyants. Croire est chose bien difficile. Même l’homme ou la femme de foi est saisi par le doute, c’est pourquoi l’espérance est plus accessible que la foi. Péguy avait écrit sur l’espérance qui étonne Dieu. Aussi avons-nous choisi un texte sur l’espérance, et un autre sur la foi… ou la non-foi (Rm 5, 5-8 ; Jn 20, 24-29)
Est-il si sûr que la foi soit impossible, si difficile que même le disciple décidé de Jésus en vienne à douter ? Qu’appelle-t-on croire ? S’agit-il d’affirmer des choses qui défieraient la raison et l’expérience : conception virginale, résurrection, transsubstantiation, Trinité, etc.

L’évangile en perdrait tout sens, et il faut sans doute se réjouir de ce que si peu se disent croyants. C’est peut-être la chance de l’évangile pour qu’on l’entende aujourd’hui.

Thomas, comme les dix autres, est enfermé, barricadé. Qui ouvrira une issue ? Qui les libèrera de leurs certitudes et de leur entêtement : « Non, je ne croirai pas. »

La foi, c’est l’écoute d’une parole originelle : cela ne vient pas de nous mais nous advient, sans que l’on sache d’où ni comment. Foi, confiance en une parole originelle : il est bon que tu vives. Qui pourra l’entendre ? Malgré le mal et la maladie, malgré la violence et la dépendance, malgré le mal que tu as commis, il est bon que tu sois là.

Qui d’entre nous peut, sans flagornerie, accueillir cette parole transmise, rendue audible, par tous ceux qui nous ont aimés et nous aiment ? Le nom de Dieu ne se laisse deviner que par ceux qui se rappellent le commencement du livre de la Genèse. Pas besoin de connaître Dieu pour être croyant. Inversement, on peut excellemment connaître le catéchisme, le défendre, et ne jamais s’abandonner à croire, se livrer à la parole source qui coule en nous depuis toujours : Il est bon que tu vives.

Douter de cette parole c’est sombrer dans l’abîme, pactiser avec l’abîme. C’est s’empêcher de susurrer aux autres, qui ont besoin de nous pour entendre et se livrer, croire, à la parole originelle : il est bon que tu vives. Dans l’abîme pourtant circule encore cette parole puisque Jésus a cru qu’il recevait d’aimer jusqu’au bout. Voilà la parole de résurrection.

Ce n’est pas une espérance pour demain, mais la possibilité de traverser aujourd’hui le mal, la maladie, la souffrance, l’injustice, la mort. Quant à la vie après la mort, si cela est, ça se passe en Dieu. Comme Dieu, personne ne l’a jamais vu ; il est guère possible d’en parler.

Le poète nous a trompés : il n’y a pas ceux qui croyaient au ciel et ceux qui n’y croyaient pas. La question est de se fier ou non à la parole originelle, peu importe comment ou s’ils la nomment, peu importe comment et où ils l’ont entendue, dans quel abîme, sur quel sommet d’incandescence. C’est maintenant que s’ouvrent les portes de la vie ‑ où le réflexif désigne, aussi précisément que discrètement, la source de la parole. Au fond de votre deuil se fait entendre aussi, encore, qu’il est bon que nous vivions. Seul l’amour dit cela.

On entend dans l’évangile que pour être sauvé il faut croire. Non que la vie éternelle serait la récompense d’une vie croyante. Dieu ne décerne pas de prix. Et mieux vaut sans doute être athée que de penser un tel Dieu, c’est sacrilège. La foi est don, au sens où l’on est doué, don à entendre l’appel originel, l’amour originel.

« Quelque chose commence aujourd’hui, dans l’éternel aujourd’hui du Fils de l’homme, où tous les dieux partent en fumée, où tous les pouvoirs sont subvertis, où la sagesse avoue sa folie et où les hommes pieux sont bouleversés, quelque chose où le Dieu créé par les humains se défait dans cette apparition inimaginable : le fascinant et terrifiant s’est résolu en ce Visage d’homme où tout visage humain peut être reconnu, en cette Parole où toute parole peut être entendue, où le moindre des humains, enfin, a la dignité du Dieu par-delà tous les dieux.
Ainsi naît une humanité délivrée de l’enfer. » (M. Bellet Translation, 72)

03/07/2020

Pour que rien de lui ne s'efface (14ème dimanche du temps)

Quelle drôle d’idée de demander le baptême en 2020 quand on a 16 ans ? Faut-il être inconscient, vivre dans un monde à part, ignorer que la plupart des copains est à des années-lumière de cette démarche ? Comment est-il possible d’assumer la foi dans un monde qui se passe de Dieu ? La question ne vaut pas que pour toi, Robin, mais pour nous tous. Pourquoi donc nous déclarer chrétiens aujourd’hui ?

Il y a des raisons intimes, et même inconscientes. Pour déterminantes qu’elles soient, on ne peut rien en dire, de surcroit publiquement. Tout au long de l’existence, on apprend à faire avec, à vivre plus librement. Il faut cependant rendre compte de l’espérance qui nous habite. Que disons-nous aux autres, mais aussi à nous-mêmes, de notre attachement à Jésus ?

Car c’est bien de cela qu’il s’agit lorsque l’on se dit chrétien, lorsque l’on reçoit le baptême comme toi aujourd’hui ou, lorsque, des années après notre baptême, nous prétendons en vivre jour après jour. Comme toujours en matière d’amour, nous venons trop tard. On ne choisit pas d’être amoureux ou ami de telle personne. On découvre qu’on l’est (quand c’est déjà fait). Paul dit avoir été saisi. L’évangile de ce jour parle de révélation, de ce que le Père fait connaître (Mt 11, 25-30). Nous constatons que nous sommes attachés à Jésus ; cela ne vient pas vraiment de nous.

Etre disciples de Jésus, c’est alors être déterminés à mener sa vie comme lui ou, pour parler plus justement, être déterminés à nous laisser conformer par lui, nous laisser configurer à son image. Tout chrétien est alter Christus, un autre Christ.

Ces propos sont-ils réalistes ? Ne sont-ils pas exagérés ? Est-ce bien à cela que tu es décidé, te laisser modeler par Jésus pour qu’il te façonne à sa ressemblance ? Est-ce bien cela que nous voulons, être d’autres christs ? Cela ne peut qu’exiger un changement de vie. Il nous faut des années, toute une vie, pour comprendre et vivre la disponibilité, la passivité où Jésus nous convertit à l’Esprit de son Père. L’étape de ce jour est pour toi un commencement, plus que l’aboutissement d’un chemin, même long. Tu es un homme nouveau, tu revêts le Christ.

Peut-être es-tu sensible au réconfort que t’apporte Jésus : il procure le repos, son fardeau est léger. L’évangile de dimanche dernier nous enjoignait le renoncement, passer derrière et porter sa croix. Il n’y a pas de magie évangélique qui rendrait la vie douce parce que nous croyons. Que la croix soit légère, il faut oser le dire et le vivre ! La route avec Jésus est d’autant plus réconfort que l’on a tout abandonné ou perdu. Elle n’est plus fardeau mais tendresse et douceur… pour les tout-petits. Les autres se bercent d’illusions.

Tu le sais, on n’est pas baptisé pour soi, on n’est pas appelé par Jésus pour soi, mais pour les autres, pour être envoyé. Certes, pas seul, mais en communauté. Nous sommes appelés pour être envoyés.

Se dire disciples pour toi, pour toi avec nous, pour nous tous, c’est alors aussi une décision politique, qui concerne la polis, la cité, la société, l’environnement où nous vivons.

Les gestes de Jésus, de tendresse, de compassion, de guérison, mais aussi sa condamnation ferme et sans appel du mal, ses paroles, sa vie et sa mort, sont pour les sociétés une provocation à changer de direction. Le « moi d’abord, les autres après », le « toujours plus » quoi qu’il en soit des injustices, la destruction de notre « maison commune », les désastres écologiques, sanitaires, sociaux, migratoires nous acculent à notre échec. Est-il encore possible de ne pas le reconnaitre ? Jésus n’apporte pas les solutions concrètes. Il propose un retournement, la conversion de nos orientations. Que deviendraient notre monde et les sociétés si Jésus était effectivement notre orient, si nous étions serviteurs à cause de Jésus ?

Etre chrétiens, disciples aujourd’hui, c’est une protestation, une provocation en faveur d’un monde de justice et de paix. Tu as commencé à découvrir la pertinence de l’évangile pour le monde aujourd’hui. On le croirait écrit d’hier tant il est d’actualité. A écouter la Parole, à l’étudier, à suivre Jésus dans l’amour des frères, nous nous laissons configurés par Jésus, ses gestes et ses paroles, afin qu’adviennent, bâties sur le roc, la justice et la paix.

Que Jésus soit pour toi, Robin, et pour chacun de nous, celui qui porte nos vies et celui qui fait de nous ceux qui prennent sa place aujourd’hui pour que rien de lui ne s’efface.