10/11/2025

« Passer du sacrifice au mémorial continuel »

 




« Du fait que l'homme est le plus souvent ingrat, Dieu, en tout lieu nous attend et il prépare ce qu'il nous faut. Et ce qu'il faisait envers les Juifs, en rappelant ses bienfaits par des lieux, par des temps et des solennités, il l'a réalisé ici, en nous faisant passer de la forme du sacrifice au mémorial continuel pour ses bienfaits. De cette façon, personne n'est aussi appliqué à nous rendre estimables, grands et reconnaissants en toutes choses que le Dieu qui nous a faits. »

Jean Chrysostome, in Math 25, 4

Illustration La multiplication des pains. Multiplication des pains eucharistie, Ivoire de Magdebourg, 968, Louvre 12 x 12 cm. Une foule affamée, le pain nourriture.

 

Antoine WAUTERS, Haute-folie, Gallimard, Paris 2025

 

Un roman en forme de silence. Il y a le silence du recueillement, parfois bienfaisant, mais aussi les silences qui tuent. Il y a le silence qui arrête et celui qui fait marcher. Parfois, c’est le même. Certains échappent au silence parce que l’environnement impose le bruit ou parce qu’on fuit, par la distraction, ce que l’on ne veut pas, ne peut pas entendre de ce dont le silence est enceint. D’autres, sans l’avoir choisi, s’y trouvent acculés. Le silence est alors refuge autant que tourment. Les taiseux pourraient bien n’habiter qu’à un seuil de la folie.

Comment parler d’un tel roman sans trahir le silence, sans bavarder, sans tapage ? La langue ciselée, économe et curieusement ponctuée crée l’espace que le silence enveloppe et enserre. « Au vrai, c’est de son tourment qu’il tente de se sortir. De cette blessure sans nom qu’il a au cœur. » Le point casse la phrase, l’empêche de couler, la retient. Il met en relief une crête inaccessible qu’une virgule aurait rendu invisible. Subrepticement, en silence encore, on passe de cet homme, Josef, au passé qui écrase tant et tant.

 « Au vrai c’est de son tourment qu’il tente de se sortir. De cette blessure sans nom qu’il a au cœur. On se perd parce qu’on a trop mal. On devient fou de trop souffrir. La folie ? C’est le pays des souffrances qui n’ont plus nulle part où aller. Il le sait. Et voilà pourquoi il sent si vivement qu’il faut aimer les être fragiles et un peu siphonnés : au fond d’eux sont des pleurs qui n’ont pas d’autre issue. »

Gaspard avait écrit, attaché à son cou avec la corde à laquelle il s’était pendu, « Je n’y suis pas arrivé, pardon. » Cette fois, on aurait attendu un point entre les deux membres de la phrase. Mais là, ça coule comme le nœud de la corde, ça emporte tout. Par la force des choses, il n’y a rien à dire. « Je n’y suis pas arrivé, pardon. » Il aurait fallu des paroles pour ne pas mourir, et non le secret. Passer sa vie à essayer de ne pas mourir, non pour se posséder, mais pour se désaltérer de vivre. Recueillir la vie ainsi que l’eau au creux de ses mains.

Le roman de la vie, de l’histoire de Josef, est écriture, Testament même. Des cahiers, des dessins sur le sol. La faute, qui la condamnera ? Pas lui. Il ne lapidera pas la vie. Le recueil de la vie, de l’histoire de Josef, est recueillement. C’est même chose, vivre et prier, vivre et aimer. Josef meurt de ne pas pouvoir aimer, et revit chaque fois que plus rien, et lui d’abord, ne l’en retient. Le silence l’a fait ermite et nomade. Il ne fait que passer, marcher. « Oportet transire » (Maître Eckhart). Les rencontres de Josef, les plus belles surtout, ne sont que des visitations : une vie est promise qui point déjà.

09/11/2025

Fais de la terre un ciel

 Hortus conclusus et Fons signatus (Speculum humanæ salvationis, KB 10 C 23, F7r)

Le corps que Dieu nous a donné est tiré de la terre pour que nous l'élevions vers le ciel, et non pour qu'il nous serve à abaisser notre âme vers la terre ; mon corps est terrestre, mais si je le veux, il devient céleste. Vois-tu de quel honneur Dieu nous a honorés nous confiant une si grande œuvre ? C'est moi, dit-il, qui ai fait la terre et le ciel ; je te donne d'être toi aussi créateur : Fais de la terre un ciel car tu en es capable.

Jean Chrysostome, In 1 Tm, 15, 4

 (Illustration, Hortus conclusus, jardin fermé, entre 1400 et 1450, 8,5 x 8,5 cm, bibliothèque Meermanno La Haye KB 10C23 f7r)


07/11/2025

Un corps vivant (Dédicace du Latran)

 


Pour commémorer la dédicace d’une église, en l’espèce une cathédrale, celle de Rome, le 9 novembre 324, la liturgie fait lire les marchands chassés du temple. L’événement est rapporté par les quatre évangiles, ce qui n’est pas si commun. Les synoptiques le placent à la fin, en ouverture de la passion. Les historiens et les exégètes soulignent le point de bascule : les foules lâchent Jésus qu’elles viennent d’acclamer, juste avant, avec les rameaux.

L’épisode ouvre quasiment l’évangile de Jean, au chapitre 2. Tout le ministère de Jésus est pris dans le grand ménage nécessaire ; le bazar qui encombre le temple et les habitudes de pensée qui font que personne n’en est offusqué, sont renversés. Jésus n’a pas dû faire beaucoup de grabuge dans le temple : on imagine que les commerçants lui seraient vite sauté dessus pour protéger leurs étals ou leurs comptoirs de change.

L’événement, aussi peu important qu’il fût, a été interprété par les premières communautés chrétiennes comme typique de l’opposition de Jésus aux habitudes jérusa­lémites et de l’opposition des gens à sa remise en question, au point qu’il cristallise le conflit.

Jésus s’en prend au système sacrificiel. Le sacrifice n’est pas d’abord une affaire religieuse, plutôt il est indistinctement un acte de la religion et de la vie ordinaire. Comment voulez-vous que l’on mange sans abattoir, et comment abattre les animaux sans sacrifice ? Dans l’Antiquité, il n’y a pas de séparation du politique, de la vie privée et du religieux. La frontière traverse tout cela selon un autre axe régi par une vision religieuse du monde, le sacré et le profane. En renversant les tables, Jésus ne s’en prend pas tant aux marchands qu’il remet en cause une vision du sacré et le sens de la vie commune, son organisation.

Les sacrifices sont à anthropologiquement, socialement et religieusement tellement évidents que le geste de Jésus ne peut pas être compris. Contester les évidences les plus ancrées est insensé, déroute le sens. L’évangile, sous forme de voix-off, note ainsi qu’il a fallu beaucoup de temps pour que les disciples comprennent. Il faut attendre le réveil de Jésus d’entre les morts. Renverser la mort, voilà une impossibilité encore plus insensée.

La révolution ou l’insurrection chrétienne, la résurrection de Jésus, c’est le refus d’opposer un sacré et un profane. Parce que Dieu habite chez les hommes, tout est sacré, ou tout est profane. Dieu-même est profané ou même le paria est sacré. Ce renversement est autrement intempestif que celui de quelques tables de marchands et de changeurs. On ne s’y est toujours pas fait !

Pour commémorer la dédicace d’une église on lit qu’il faut la renverser. « Détruisez ce temple ! » Détruisez vos édifices de pierres, vos édifices idéologiques, anthropologiquement, socialement, religieusement parlant. Ce dont il s’agit est bien autre chose : un corps, celui de Jésus, des pierres vivantes, l’humanité selon le cœur de Dieu, la communauté qui prend vie trois jours après sa mort et qui continue de vivre depuis.

Il y aurait aujourd’hui une soif, une soif de spiritualité, et beaucoup s’en réjouissent. On déplore la perte du sens du sacré. Mais de quoi parle-t-on ? D’une soif de religieux où le profane et le religieux sont clairement distingués ? Le retour du religieux, et on le voit aux Etats-Unis et dans nombre de communautés nouvelles plus ou moins pentecôtistes, c’est le retour du paganisme, la religion du sacré et du profane, et non le retour de ou à l’évangile, qui précisément déclare qu’il n’y a rien de plus sacré que le corps de Dieu, une humanité blessée, pourrie et corrompue même, humanité dont le Christ a fait son corps, humanité que l’Esprit habite comme un temple.

On se moque du caractère sacré des bâtiments, des théories politico-religieuses. On veut que dans la pourriture de nos vies et de nos institutions, un souffle de vie relève les morts comme c’est arrivé pour Jésus, comme c’est arrivé à la création, lorsque d’un peu de glaise, le souffle divin donna haleine, gorge vivante, nephesh raya.

Il est urgent d’abattre les abattoirs ! L’évangile et Jésus n’ont que faire de religion. Ils veulent la vie. « Je suis venu pour que le monde ait la vie, et abondamment ! »

 

Illustration Médaille du Pape Paul IV Carafa (1555-59), revers, les marchands chassés du temple. L'épisode a plusieurs fois été sollicité pour illustrer la Réforme catholique menée par le Concile de Trente. 

 

02/11/2025

« Dieu n’a pas fait la mort » (02 11 25)

 


Plus nous vieillissons, plus nous vivons avec les morts, ou plutôt avec le souvenir des vivants qui désormais sont morts. Parfois cette pensée est douce, la mémoire est présent, cadeau de vivre encore un peu avec eux, d'eux.
Je ne sais pas bien ce que signifie la résurrection de la chair. Assurément pas ce qu'en font beaucoup : "On se retrouvera". Il y a tant de gens que je n'ai pas l'intention de retrouver que cela corromprait la joie de revoir les autres. La résurrection est transformation, métamorphose, divinisation, nouvelle création, en rien continuation.
L'affirmation de la résurrection de la chair c'est d'une part l'affirmation que la chair est bonne, digne, qu'elle a du prix, que la mépriser est coupable. Cela renvoie dos-à-dos ceux qui ne jurent que par l'âme, faisant la bête à faire l'ange, et ceux qui n'ont aucun égard pour (le corps d') autrui.
C'est d'autre part, la révolte contre la fin, cendre ou putréfaction, poussière. Je ne crois pas à la bonne mort. Elle est toujours mauvaise. Et Dieu n'a pas fait la mort, dit le livre de la Sagesse, dans son vocabulaire mythologique. La mort n'est pas un passage comme l'on dit pour euphémiser son horreur. La résurrection de la chair est a minima l'expression de la révolte, celle qui tient debout le grabataire moribond. La résurrection, peut-être à la Don Quichotte, est une rébellion contre la mort.