12/06/2020

Donner comme on s'aime (Le corps et le sang du Seigneur)

Au long des siècles, l’eucharistie est devenue un rite sacré. C’est tellement vrai que l’on en parle comme d’un sacrifice. Le concile de Trente, au XVIe siècle, dans une théologie de polémique antiprotestante, a canonisé le terme de sorte qu’il paraît aujourd’hui bien difficile de le remettre en cause.

On serait bien en mal de fonder scripturairement la qualité sacrificielle de l’eucharistie. Certes, le dernier repas de Jésus est un repas pascal dont le contexte historico-théologique peut-être sacrificiel, si l’on retient de la Pâque l’offrande des prémices et non la libération de la servitude. Certes, ce repas prend place la veille de sa mort avec laquelle il forme un unique et même événement, du moins chez les synoptiques. Mais la mort de Jésus, d’après les meilleurs auteurs, et les plus autorisés comme Joseph Ratzinger, ne saurait être considérée comme sacrificielle qu’avec les plus grandes précautions.

En revanche, il y a don, don de soi. Jésus prend le pain, le donne : « ceci est mon corps pour vous ». Et il y a sang, effectivement, mais à boire, à l’encontre de toutes les prescriptions qui interdisent de consommer le sang, car il est la vie. Le sang est répandu, comme celui d’un criminel ou celui d’une victime que l’on assassine. Qui ferait de ce sang celui qui honorerait la divinité ? Ce serait sacrilège.

L’évangile de Jean que nous lisons (Jn 6-51-58) joue d’ailleurs la provocation. Et les disciples ne manquent pas de le souligner, deux versets plus loin. « Cette parole est dure à entendre », implacable, comme une sclérose. Elle est inaudible : « qui pourra l’entendre ? »

L’eucharistie ne se comprend pas comme acte cultuelle ; elle a pour cadre les prières de la table. On est à la maison, pas au temple. Et si jamais nous voulions offrir une offrande au Seigneur, nous devrions d’abord prendre au sérieux l’avertissement de Jésus en Matthieu. « Quand tu présentes ton offrande à l’autel, si là tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande, devant l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère ; puis reviens, et alors présente ton offrande. » (Mt 5, 23-24). Le culte semble frappé d’impossibilité à tout jamais.

L’eucharistie, entendons-là, recevons-là pour ce qu’elle est, un don. Jean nous y invite, alors même qu’il ne raconte pas le dernier repas de Jésus : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. » (Jn 15, 13) Donner, ce n’est pas se sacrifier. D’abord parce qu’un sacrifice c’est un acte du culte qui vise à se concilier ou remercier la divinité. Ensuite, parce que si vous comprenez tout don comme un sacrifice, vous avez une vision de l’existence particulièrement violente et vous percevez tout don comme un arrachement.

Donner, cela fait vivre, non seulement ceux qui reçoivent, mais celui qui donne. Pensez à la joie de l’enfant qui offre le cadeau qu’il a préparé ! Quel n’est pas son bonheur ? Donner est une façon d’exister, exister pour l’autre, et c’est la joie de tous les amoureux, de tous les amis, c’est la joie de la famille, quand une telle joie est possible.

Et ainsi est Jésus. Il existe comme l’homme pour les autres. Il trouve sa joie dans ce don, il trouve sa vie dans le don.

Et ainsi est Dieu. C’est ce que l’on appelle créer : donner. Dieu n’a pas créé au commencement du monde, expliquant ainsi pourquoi il y a quelque chose plutôt que rien. Dieu donne sans cesse, Dieu se donne, et c’est ainsi qu’il existe, et c’est sa vie, et c’est sa joie, et c’est ainsi que tout existe.

L’eucharistie est ce don, que le sacrement désigne autant qu’il l’est. Dieu ne donne pas le pain, l’hostie. Il se donne, lui. On comprend qu’il s’agisse de vraie nourriture et de vraie boisson.

La recevant, nous ne pouvons sans mentir ne pas être don, exister comme don à notre tour. Jésus nous invite à découvrir l’amour comme don. C’est prosaïque, cela n’a rien de grandiose, à la différence du sacrifice du Carmel. La banalité du don d’amour risque de passer aussi inaperçu qu’une brise légère, et pourtant, c’est la vie.

05/06/2020

Au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit (Trinité)

Qui donc est Dieu ? Comment parler de lui ? La théologie comme le catéchisme sont sans doute imprudemment bavards. Certes, il est légitime d’essayer d’articuler ensemble les propos de l’évangile. Jésus parle du Père, son Père. Il parle de l’Esprit qui prend la relève de sa propre mission. Il affirme la proximité, l’unité avec le Père. Mais on a envie de savoir : L’Esprit et Jésus, les deux mains du Père comme dit Irénée de Lyon, sont-ils Dieu ? S’ils le sont, Dieu est-il encore l’unique ? S’ils ne le sont pas, comment pourraient-ils nous diviniser ?

Lorsqu’il s’agit de répondre à ces questions, lorsqu’il s’agit de se raconter ce que l’on croit, pour être, unanimes, membres d’un même corps, on s’engage dans des distinctions, des précisions, des concepts toujours plus abstraits. O, abandonne le langage imagé, concret et recourt à ce qui est disponible dans la culture, la philosophie grecque de l’être notamment.

De Charybde en Scylla, c’est une cacophonie plus grande encore. L’être s’entend de multiples manières disait Aristote, plus de six siècles avant le concile de Nicée. Les mots n’ont pas le même sens selon les écoles, et s’il faut traduite en d’autres langues, le latin surtout, c’est la catastrophe. L’étymologie est souvent contraire à l’usage. Ce qu’on dit dans une langue après bien des efforts d’élucidation a un tout autre sens dès lors qu’on traduit.

Est-il possible de parler de Dieu ? Qu’il le faille ne suffit pas à ce que ce soit possible ? Que signifie le mot dieu ? Existe-t-il une définition de « ce que tous appellent dieu » ? Ce n’est pas pour rien qu’Israël se mit à refuser de prononcer ce nom.

Jésus prétend être le seul à connaître le Père. Ne devrait-on pas dès lors pour parler de Dieu partir de Jésus et uniquement de lui ? Voilà qui est impossible. Les premiers chrétiens, les auteurs sacrés, n’ont pas transmis les propos de Jésus chimiquement purs de leurs propres compréhensions de sa parole. La parole de Jésus, à supposer que nous puissions l’arracher à nos propres grilles de lecture, est inséparable de la parole de ceux qui l’ont transmise. Jésus n’a jamais existé sans ses disciples.

Jésus ne cherche jamais à dire qui est Dieu. Il vit avec lui et pour lui. Les paraboles peuvent-être lues cependant et par exemple comme autant d’occasions pour Jésus de dire Dieu : un homme avait deux fils, un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, le semeur sortit pour semer, etc. L’évangile d’aujourd’hui relève-t-il de la parabole ou du catéchisme : « Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique. » (Jn 3, 16) Comment entendre ces paroles pour qu’elles ne soient pas mythologie ?

Jésus ne parle jamais de Dieu en soi, mais toujours pour nous. Il est bien le disciple de Moïse auquel ce Dieu confesse avoir vu la misère de son peuple. On ne peut savoir quoi que ce soit de Dieu, indépendamment de qui il est pour nous, de qui nous sommes pour lui.

Jésus ne parle jamais de Dieu en termes abstraits : l’être, l’être suprême, ce qui explique le monde, etc. Il l’appelle Papa, abba. Ses paroles sont pratique d’une relation aux frères. Mieux vaut se taire et vivre de l’amour pour parler de Dieu. Tout ce qui pourrait nous faire croire à la précision du discours est un leurre. Il vaut mieux dire que Dieu est un caillou – aussi insolite que ce soit ‑ et l’on comprend qu’il empêche d’aller sans se poser de question ‑ caillou dans la chaussure ‑ ou qu’il est un abri, un rocher, ainsi que disent les psaumes.

Nous avons pris conscience ‑ on le remarquait déjà avec l’inextricabilité des propos de Jésus et de ceux des disciples ‑ que Dieu est le fait d’une histoire somme toute assez récentes, trois quatre millénaires. Qu’est-ce que cela par rapport aux 200 000 ans ou 3 millions d’années de l’humanité ? Le premier Testament est l’histoire de l’invention du nom de Dieu, un dieu de l’orage d’un clan nomade, Yahvé, qui devient le Dieu d’Israël.

Il faudrait alors entendre la Trinité tout autrement que comme la manière ajustée de parler de Dieu. C’est juste ce que l’on a réussi à dire pour ne pas parler de Dieu et ainsi le désigner moins mal, juste faire signe vers lui. Il faut entendre la Trinité non comme un terme technique, une expression adéquate, un mantra ou un article de foi. Il faut entendre la Trinité comme ce qu’elle veut exprimer, une communauté de vie, d’amour. Une communauté qui fait sien tout ce à quoi elle s’ouvre, l’humanité aussi au point qu’est Dieu tout ce dont Dieu se soucie, tous ceux et celles que Dieu aime et crée.

Parler de Trinité sans doute, à condition d'en savoir toutes les limites, balbutiement chaque fois que l’on pense Dieu. Nous restent les mots de l’évangile, la vie selon l’évangile, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.

31/05/2020

Qui suis-je ? Poème de Dietrich Bonhoeffer

Bonhoeffer est incarcéré en préventive depuis 15 mois lorsqu'il écrit ce texte (début juillet 1944). Il ne sera pas libéré mais exécuté en avril 45 par les Nazis.
Alors même qu'il sait qu'un attentat se prépare contre Hitler le 20 juillet 44 ("l'attente de grandes choses") il semble désespéré, fatigué de ce qu'on dit de lui, de sa fidélité à l'évangile qui l'a conduit là où il est, de sa faiblesse.

Qui suis-je ? Souvent ils me disent
Que je sortiras de ma cellule
Détendu, ferme et serein,
Tel un gentilhomme de son château.

Qui suis-je ? Souvent ils me disent
Que je parlerais avec mes gardiens
Aussi libre, amical et clair
Que si j’allais donner des ordres.

Qui suis-je ? De même ils me disent
Que je supporterais les jours de malheur.
Impassible, souriant et fier,
Comme un homme accoutumé à vaincre.

Suis-je vraiment celui qu’ils disent de moi ?
Ou seulement cet homme que moi seul connais ?
Inquiet, nostalgique, malade, pareil à un oiseau en cage,
Cherchant mon souffle comme si on m’étranglait,
Avide de couleurs, de fleurs, de chants d’oiseaux,
Assoiffé d’une bonne parole et d’une proximité humaine,
Tremblant de colère devant l’arbitraire et l’offense mesquine,
Agité par l’attente de grandes choses,
Craignant et démuni pour des amis dans un lointain sans fin,
Si las, si vide que je puis prier, penser, créer,
N’en pouvant plus et prêt à l’abandon ?

Qui suis-je ? Celui-là ou celui-ci ?
Aujourd’hui cet homme et demain cet autre ?
Suis-je les deux à la fois ? Un hypocrite devant les hommes
Et devant moi un faible, méprisable et piteux ?
Ou bien ce qui reste en moi ressemble-t-il à l’armée vaincue,
Qui se retire en désordre devant la victoire déjà acquise ?

Qui suis-je ? Dérision que ce monologue.
Qui que je sois, tu me connais, je suis tien, ô Dieu !