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| Gérard Dubois pour L’actualité 26 09 2016 |
On a longtemps pensé et on dit encore que les prêtres ont tout
donné, et ce don total est le plus patent dans le célibat chaste. Je constate
qu’en fait, beaucoup ont gardé une bonne part, ayant souvent le loisir de
décider ce à quoi ils renoncent. Les parents qui s’occupent de leurs enfants,
se lèvent la nuit ou les visitent en prison, les perdent ou ne les comprennent
pas, n’ont guère le choix de leurs renoncements. Dans le couple, chacun doit sans
cesse renoncer à lui-même pour permettre l’autre, la fidélité et la durée de
l’union. Le don s’apprend, il n’est pas fait une fois pour toute, ex opere
operato, par la magie de l’engagement au célibat clérical. Il est une
tâche, un appel, non un état. On n’a pas tout donné sous prétexte d’être engagé
au célibat chaste, ni même qu’on le garde. Le discours sur le don total
repérable dans l’abstinence non seulement n’est pas un idéal, c’est un mensonge
et, si l’on n’en est pas conscient, une illusion.
A Pierre qui lui demande ce qu’il y aura pour lui et ceux qui ont
tout quitté (Mc 10, 28-30), Jésus se paye sa tête et répond par antiphrase.
Question insensée de Pierre ! Question insensée parce que dépendant d’une
théologie de la rétribution, à l’opposé de celle de Jésus, ce qui causa sa
mort, et continue de valoir les assauts du démon dans des cardinaux et évêques
qui corrigent les textes signés du Pape comme si ce dernier n’y connaissait
rien. Révolution de la miséricorde, mais cela, qui en veut vraiment ? Pierre
aura tout, au centuple et, in cauda
venenum, les persécutions ! (lol, mdr, voudrait-on ajouter !)
Qui peut dire qu’il a tout donné ? Quelle assurance d’être
dans les clous ! Un pharisaïsme d’autant plus impossible à l’heure où tant
de hiérarques catholiques ont trahi, directement ou en couvrant des
délinquants… sexuels. « Tout m'est dû puisque j’ai
tout donné. » Ce n’est jamais dit ainsi bien sûr, mais cela justifie du
traitement des clercs aux pires abus. Débarrassés de tout puisqu’ayant tout
donné, les prêtres et les évêques s’estiment capables de juger de tout, quelle
que soit leur incompétence ; ils (se) distribuent les bons points et
dénoncent le péché. Cléricalisme que François combat ! La crise
de la pédocriminalité interdit définitivement de dire que, parce qu’on est
ordonné, on a tout donné ! Cela doit imprimer un tournant à la théologie,
la « spiritualité » et la prédication.
Je ne reviens pas sur l’histoire du célibat ecclésiastique, son
non-respect assez fréquent hier et aujourd’hui, sous toutes les latitudes,
quelle que soit la couleur de la soutane. Si des évêques (nombreux rien que par
les affaires rendues publiques) font le contraire de ce à quoi ils lient lors
des ordinations, on est en présence d’un système pervers et mortifère Histoire
des pesants fardeaux dont parle Jésus (Mt 23, 4). Le non-respect de la chasteté
ecclésiastique n’est pas une affaire de manquements personnels : elle est
systémique.
Les faits démentent pour une large part la règle qui en conséquence
a besoin d’être sans cesse assénée, règle devenue obligation pour les latins
que depuis Grégoire VII. Les prêtres-mariés catholiques, soit d’un autre rite,
soit qu’ils aient obtenu une dispense (c’est vrai que lorsqu’il s’agit de
piquer du monde à une autre confession chrétienne, on est prêt à beaucoup
d’exceptions) apprécieront d’apprendre qu’ils n’ont pas autant donné que les célibataires !
En quoi les prêtres mariés ou concubins, en couple avec une femme
ou un homme (pourvu que cela ne se sache pas !) n’exercent-ils pas un bon
et fructueux ministère. De l’un d’eux, on a découvert la paternité lors de ses
funérailles : jusqu’alors, c’était un prêtre estimé dans son ministère. La
prise de parole de son fils le fait passer aux oubliettes diocésaines, ainsi
qu’un criminel ! Il n’y a pas qu’au royaume de Danemark que les choses
sont pourries.
Pour dire le sens du célibat ministériel, il convient de renouveler
la rhétorique et de répondre en outre à la mise en évidence du lien entre
pouvoir, célibat, sexe, cléricalisme et abus tel que par exemple la thèse de
Josselin Tricou l’établit. Il n’est pas possible de parler du célibat chaste
sans relever le défi que ce genre de recherches lance. Si le célibat est une
des clefs du système de pouvoir clérical, comment est-il évangélique ? Et
s’il fallait le maintenir, comment échapper aux dérives dont il est
responsable ?
Beaucoup n’ont accepté le célibat que parce qu’ils pensaient que le
ministère presbytéral était suffisamment important pour la mission de l’Eglise.
Plusieurs d’entre eux, aujourd’hui, disent que le célibat ecclésiastique est
l’une des plus grandes douleurs de leur existence. Ils essayent cependant de
n’en former aucun ressentiment envers l’Eglise.
De combien de bons ministres notre Eglise s’est-elle privée à cause
de cette règle ecclésiastique ! Combien d’autres a-t-elle gardés, leur
permettant de petits arrangements avec une homosexualité refoulée ou non, de
mensonges sur leur vie sexuelle dont la vérité éclate parfois… et c’est
toujours trop tard.
En apprenant le départ d’un prêtre pour se marier à plus de soixante
ans, je m’interroge. N’est-ce pas bête de partir à cet âge ? Je comprends
que rencontrer quelqu’un à aimer, quelqu’un avec qui vivre sereinement aimé et
aimant, chastement aussi, comme les époux ou comme les amis, puisse remettre en
cause le ministère de prêtre, non qu’il ait perdu de son importance, mais que
le célibat afférant que l’on maintient comme règle constitue un handicap pour la
vie et le ministère.
Le presbytérat est une mission dans l’Eglise et le célibat arrive
bien tard dans la liste des raisons d’être de cette mission, tant
chronologiquement que logiquement. On ne peut en parler sans parler de la
mission, des personnes auxquelles les ministres sont envoyés. Il n’y a pas le
prêtre, son don, sa joie, le Seigneur. Mais enfin, la Trinité n’a pas besoin de
prêtres. Ils ne sont pas non plus prêtre pour eux. C’est quoi, ce petit cœur à
cœur avec le bon Dieu ? Une vaste illusion, une trahison de l’évangile,
une tromperie adressée aux hommes et femmes de ce temps ? Le commandement
de l’amour divin, et c’est révolutionnaire, est le même que celui de l’amour du
prochain. Dieu « rabaissé » à hauteur de prochain. Sacrilège aux yeux
des religieux qui condamnent Jésus. On en est encore là. Trop de catholiques
sont religieux au sens de païens (Ac 17, 22) ; l’évangile est un vernis sur la
vieille religion qu’il n’a pas fondamentalement converti, subverti. C’est pour
cela que les résistances sont si grandes. Le célibat ecclésiastique est une
clef du système religieux dont il faut libérer l’évangile.
Aujourd’hui, plusieurs évêques, et encore dernièrement l’archevêque
de Malte, affirment que la mission n’impose pas le célibat ecclésiastique, que celui-ci
devrait être un choix ‑ ce qui revient à dire qu’il ne l’est pas ! Cela
re(con)duit le célibat à la vie consacrée, témoignage de gratuité, signe
prophétique du Royaume, de ce que toute vie grandit par le manque parfois
douloureux, d’une forme de sans-pourquoi synonyme de grâce. C’est désormais une
évidence : le célibat obligatoire n’est ni théologiquement ni théogalement
fondé ! Comment accompagner dès lors ceux qui sont engagés au célibat en
dehors de la vie consacrée ? Comment et pourquoi vivre selon une règle si
tout en montre les limites ? Il n’y a aucun mal à se marier, écrit Paul,
mais la vie de couple est si difficile qu’il en dissuade qui l’écoutait (1 Co
7, 28). Quitte à ne pas tout donner, mieux vaut encore être célibataire !
Prebyterorum ordinis
définit très clairement que la sainteté du clergé se puise et se forge dans et
par la mission et non dans un état de vie, marqué notamment par le célibat.
Abandonner cet acquis conciliaire est très grave. Je préfère sans conteste des
prêtres pas très stricts avec le célibat mais véritablement convertis par la
mission, découvrant et permettant de découvrir le Christ déjà présent là où il
leur est demandé de le servir, des prêtres bons jusqu’à la folie.
L’Eglise ne cesse de prier pour les vocations presbytérales. Mais
si Dieu répond à la prière, comme beaucoup le pensent, la pénurie ne vient-elle
pas de ce que le modèle de prêtre grégorien et tridentin n’est pas celui dont
veut le Seigneur aujourd’hui ? Le Seigneur n’appelle plus de prêtre
célibataire ! Des évêques tuent l’Eglise en préférant le système clérical
à la conversion missionnaire. Ils privent l’Eglise du ministère ordonné (et ce
dont il est porteur) que cependant ils n’arrêtent pas de dire indispensable à
l’Eglise.
La théologie et la pastorale de la miséricorde, la critique du
cléricalisme et du système de pouvoir, la crise de la pédocriminalité, la
beauté de la sexualité dont le seul but n’est pas la procréation mais le
bonheur des époux, la dignité première du baptême qui interdit de parler du
prêtre comme alter Christus à l’exclusion
des autres disciples, autant de raisons qui exigent une réévaluation du célibat
ecclésiastique. Les intégristes l’ont bien compris : on ne peut tenir les
unes sans l’autre. La Conférence des évêques de France reconnaît que nombre de
prêtres ne vont pas bien. L’exigence canonique du célibat, si hypocrite, ne
peut pas ne pas avoir de rapport avec ce mal-être. Parler du célibat et ne rien
dire de tout cela, c’est en rajouter au mal-être.
El articulo en castellano.
"El incumplimiento de la castidad eclesiástica no es un asunto de faltas personales: es sistémico"