samedi 23 juillet 2011

Eglise et pouvoir. La critique comme vertu

La Conférence catholique des Baptisés de France a publié le 19 juillet un texte d'Anne Soupa intitulé Pouvoir et service. (http://www.baptises.fr/conference-des-baptises-de-france/convictions-et-reflexions/pouvoir-et-service/)

Je me permets de recopier ci-dessous le commentaire que j'ai envoyé.


Anne,

J’imagine que vous avez repéré ma tendance, maladive, à prendre le contre-pied d’une opinion. Elle a pour effet, parfois, de poser le débat autrement. J’espère que vous l’accepterez une fois encore.

Non que je ne sois pas d’accord avec vous pour parler du pouvoir comme d’un service. Encore que je me demande jusqu’où il ne s’agit pas d’un sophisme, d’une impossibilité de fait. La spiritualisation du pouvoir est encore pire que le pouvoir, elle en est une forme de sacralisation, encore plus difficile à contester. D’ailleurs, dans l’évangile, je ne pense pas que l’on puisse parler d’un pouvoir sous les traits du service. Il y a opposition entre pouvoir et service. Il me semble qu’entre les deux, il faut choisir. J’oserais donc être plus radical.

En outre, je ne suis pas à l’aise lorsque vous incriminez Rome. Oh, je ne suis guère du genre à les défendre, mais de fait encore, ils exercent peu leur pouvoir. Il y a plutôt un phénomène de courtisans, de gens qui veulent plaire à Rome. C’est ça le pouvoir de Rome, ce qu’on lui confère de pouvoir, plus que ce qu’ils en imposent.

Je suis en train de lire un petit livre de Myriam Revault d’Allones, Pourquoi nous n’aimons pas la démocratie, Seuil Paris 2010. La question du pouvoir engage ceux qui se laissent gouverner. Je trouve les analyses rapportées de C. Lefort, M. Foucault et d’autres, très stimulantes pour le béotien que je suis.

Nous remarquons qu’il peut suffire d’ignorer le pouvoir pour que celui-ci disparaisse. Le magistère ecclésiastique n’a pour ainsi dire plus aucun pouvoir en morale sexuelle. Plus personne ne l’écoute. Chacun mène sa vie, parfois aussi, souvent peut-être, de façon examinée. J’ai peur de penser qu’il en va de même pour le sens de l’existence. L’Eglise n’est plus écoutée, et l’on pourrait analyser cela comme une fin du pouvoir. Du coup, la question du pouvoir dans l’Eglise se pose autrement que comme une critique de ceux qui ont le pouvoir. Nous ne voulons plus, les gens ne veulent plus de ce pouvoir et par ce simple fait, l’ont de facto, fait tomber. Le discours ecclésial, au moins en certaines matières (morale sexuelle, kérygme) n’a plus de pouvoir, est inopérant.

Je crois qu’une critique du pouvoir, c’est une critique du rapport gouvernants / gouvernés, du moins aussi. Pourquoi acceptons-nous ce pouvoir dans l’Eglise ? Pourquoi ne disons-nous pas clairement ce que nous faisons non moins clairement, ne plus reconnaître le pouvoir de l’Eglise en certaines matières ?

La lettre des prêtres autrichiens à cet égard est révélatrice. L’archevêque de Vienne s’est fâché (http://www.la-croix.com/Religion/Urbi-Orbi/Monde/Le-cardinal-Schoenborn-repond-a-l-appel-a-la-desobeissance-de-pretres-_NP_-2011-07-12-688639). Mais nombre d’entre nous, y compris évêques, donnent sciemment la communion à des divorcés remariés. Il n’y a pas la moindre rupture avec l’Eglise, de facto, et contrairement à ce qu’affirme, dans le vide, l’archevêque de Vienne. Ces prêtres, comme tous les autres, ne sont pas en rupture avec l’Eglise. Ils sont, avec beaucoup, cette Eglise, qu’ils tachent de servir. On peut même penser que justement, c’est ainsi que l’Eglise est au service de l’humanité, contrairement à ce que recommandent certains discours, non que nous recherchions le n’importe quoi laxiste, évidemment. Nous sommes nous, chrétiens, et le magistère avec nous, dans une logique hypocrite du « Pas vu, pas pris ».
Les baptisés, dont font aussi partie les clercs, se doivent sans doute, paisiblement, comme vous le faites souvent et permettez par ce site de le faire, de mener une réflexion sur le pouvoir qui prenne en compte leur propension à se satisfaire de ce pouvoir si peu évangélique.


Je réponds ensuite à un internaute qui manifestement a du mal à lire lorsqu’il ne voit pas écrit ce qu’il pense, comme il le pense :


Je ne sais ce qui vous laisse penser que je me réjouisse de ce que notre Eglise, son magistère en particulier, ne soient pas écoutés. Mais il y a écoute et écoute. L’écoute du magistère suppose, comme le dit Anne, que ce magistère écoute. L’écoute du magistère n’est pas obéissance servile, mais responsabilité, coresponsabilité dans la vie de la cité et de l’Eglise. A cet égard, on dit souvent que les prêtres et les diacres promettent obéissance à leur évêque. Cela est faux. Au moins dans la traduction française du rituel. (Il faut que je regarde l’édition latine.) En français, l’évêque interroge : « Promettez-vous de vivre en communion avec moi et mes successeurs dans le respect et l’obéissance ». Ce qu’ils promettent, c’est de vivre dans la communion. C’est la communion qui est le but. L’obéissance, comme le respect, est un mode, un moyen de cette communion, et non formellement ce qui est promis. Le raccourci est hautement révélateur d’un dysfonctionnement.

Je me désolidarise tout autant d’un discours qui tiendrait le magistère comme responsable de nos maux. Non que le magistère n’ait pas à se situer autrement, mais on n’analyse pas correctement la situation en désignant un bouc-émissaire. Je voudrais m’en garder.

Je voudrais bien demeurer loyal vis-à-vis de mon Eglise. Cela ne signifie pas que je devrais ranger toute critique, comme un courtisan, au contraire. Les courtisans tuent l’Eglise. Le refus de dénoncer les erreurs est coupable (on en sait quelque chose avec les histoires de pédophilie).

Je vous accorde cependant que la manière de dénoncer doit être prudente. La poutre qui est dans mon œil risque toujours de me rendre incapable de voir la paille dans l’œil du frère. Personne n’est au-dessus du lot, pas plus le magistère que n’importe quelle autre personne ou groupe de personnes. C’est ensemble que nous portons le péché et « la foi de [son] Eglise ».


Enfin, suite à un nouvel apport d’Anne, j’ajoute :


Anne,

merci de votre réponse. J’ose ajouter quelques lignes, non pour vous répondre et encore moins pour contester. Je profite seulement de ce que votre site nous offre de partager des choses bien importantes (plus d’ailleurs dans la possibilité qu’elles ont d’être dites que comme théorie).

Je suis sans doute plus pessimiste que vous sur la capacité de ceux qui ont le pouvoir à ne pas d’abord chercher leur intérêt. Je ne vise pas seulement les intentions pures, qui n’existent pas. Nous trouvons toujours aussi notre intérêt quoi que nous fassions (y compris dans la passivité voire la servilité). Mais avec le pouvoir, c’est plus que cela. Le pouvoir est évidemment nécessaire ; il n’est, évidemment, pas mauvais en soi. Mais il me semble receler une puissance de corruption que seul le contre-pouvoir peut, et donc doit, équilibrer.

Il est de notre devoir de démystifier des théologoumènes qui se présentent comme seule expression juste de la foi et une forme de gouvernement qui participe grandement au discrédit, y compris parmi les chrétiens, de l’Eglise, quand ce n’est pas à sa destruction. Et c’est d’ailleurs ainsi que je comprends la CCBF.

Cela peut paraître orgueilleux. Qui suis-je ? Qui sommes-nous ? Nous ne sommes jamais assurés de ne pas chercher aussi notre intérêt, et même, nous le cherchons puisqu’il n’y a pas d’intention pure, puisque tout contre-pouvoir, qui est aussi pouvoir, contient sa puissance de corruption.

Mais c’est justement pour le souci des institutions, c’est-à-dire des personnes, par loyauté, que je voudrais aider à penser non qu’il faudrait penser autrement, vivre autrement en Eglise, avec un évêque, avec un curé, avec le magistère (ma manière de voir n’est pas là pour remplacer une autre) ; je voudrais aider à penser la nécessité de la critique en vue d’un plus sain exercice du pouvoir. Comme membre d’un presbyterium, c’est-à-dire comme conseiller d’un évêque, mais d’abord parce que baptisé, et citoyen, c’est mon devoir. La critique, depuis Platon au moins est vertu, et en matière politique, elle l’est plus que jamais, dans un monde qui n’est plus hiérarchisé, au moins dans la croyance diffuse et commune, dans un monde où le chef n’a pas a priori raison parce qu’il est le chef. Mais alors, qu’est-ce qui fait effectivement l’unité, la cohésion sociale ?

Je rencontre ce problème de manière flagrante à Madagascar. La critique y apparaît, comme à beaucoup de catholiques chez nous, comme destructrice de l’unité. Elle est au contraire, la condition de l’unité.

« L’homo democraticus est littéralement ingouvernable »,écrit M. Revault d’Allones. Et c’est bien le problème, car il faut bien un gouvernement, y compris dans l’Eglise.

La crise que notre Eglise traverse est celle d’un changement de paradigme épistémologique et social, le passage à un monde où l’« un », que ce soit le chef, l’idéologie, ou quoi que ce soit, ne marche plus. Et cependant, nous ne pouvons, en débusquant la pseudo-croyance en l’« un », laisser proliférer le n’importe quoi qui sera toujours au service des puissants, comme le montre le néo-libéralisme. J’avais déjà parlé dans mon article sur le dogme d’un engagement civique, dans l’Eglise, disons, si l’on parle grec, un engagement politique (http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=RSR_074_0495). Il faut apprendre à vivre en un monde sans fondement qui pourtant ne peut autoriser, évidemment, le n’importe quoi. Et la même chose vaut en Eglise. Oui, Benoît XVI a raison de constater que le monde moderne a perdu ses repères. Nietzsche l’avait aussi dit. En fait, il a perdu sa croyance dans le fait qu’il avait des repères. Oui, Benoît XVI a raison dans sa critique du relativisme. De là à penser que l’absence de fondement signifie la dictature obligée du relativisme, je ne le crois pas. C’est une possibilité certes, mais il en est d’autres qui permettent de ne pas vivre dans la nostalgie ou la volonté de retour en arrière, de réenchantement du monde, de restauration ecclésiale. Nous sommes contraints à ce qui aurait toujours dû être notre tâche, bâtir une société, éduquer des personnes, responsables, d’elles-mêmes, de la société où elles vivent, des relations internationales, de leur Eglise.

Si nous laissons gouverner, oserais-je dire, si nous laissons aux gouvernants le soin de se convertir eux-mêmes, non seulement nous nous rendons complices de dérives (mais en soi, cela n’est pas une raison suffisante pour agir, car nous sommes complices, quand ce n’est pas responsables, de bien d’autres maux). Si nous laissons gouverner ainsi, nous ne faisons pas notre travail d’aider les uns et les autres à être responsables, à être plus humains. Et ce service de l’humanisation fait sens y compris évangéliquement. Oui, notre responsabilité de baptisés est politique même à l’intérieur de l’Eglise. Ce qui est étonnant, c’est qu’une telle affirmation étonne, voire effraie.

J'ai déjà évoqué Nietzsche. Mais celui que l'on peut lire comme son double chrétien, Dostoïevski, devrait plutôt être cité. Beaucoup de ces propos sont racontés dans la légende du grand inquisiteur !

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