samedi 23 juillet 2011

L'alogique du discours en parabole (17ème dimanche)

Le discours en parabole est un discours extravaguant, disproportionné. En grec, on dirait un discours a-logique, un logos non logos. La parabole une manière de parler qui veut dire l’impossible en rusant avec le discours. Elle lui coupe l’herbe sous les pieds pour que l’on ne puisse pas le croire, et que l’on soit obligé d’aller comprendre ailleurs.
Quelle est l’incohérence, l’extravagance des paraboles d’aujourd’hui ? Pour les deux premières, c’est facile. Qui pourrait se séparer de tout pour acheter une seule chose, qui plus est, non utile à la vie quotidienne. Il faudra bien manger, ce soir et demain. L’homme n’a pas tout vendu pour acheter le champ où se trouve le trésor ; le collectionneur n’a pas tout vendu pour acheter la perle.
Que l’on dise que le Royaume vaut plus que tout, oui, sans doute. Mais ce n’est évidemment pas suffisant. Le Royaume n’est pas mieux que le reste, le meilleur possible. Il relève d’une autre logique, que le superlatif échoue à désigner, une logique autre que celle de la possession. Et il ne faudrait pas que l’on se méprenne : le Royaume ne s’achète pas, fût-ce aux prix de tous les sacrifices.
Une religion des œuvres, des bonnes œuvres, une religion des sacrifices de carême ou des petits sacrifices de tous les jours, risquerait de trouver une justification sans cette a-logique du discours. Il est pourtant tellement évident que le Royaume relève de la générosité sans limite, sans condition, de Dieu, qu’il est Dieu lui-même, le prodigue.
L’extravagance de la troisième parabole me saute moins aux yeux. Faut-il la voir dans la diversité des poissons dans le filet ? Les bancs de poissons font que la pèche est souvent plus homogène. Faut-il la voir dans la partition bipolaire entre le bon et le mauvais ? Quel homme est totalement bon ou totalement mauvais ? Et s’il faut être bon pour être sauvé, qui pourra l’être. L’évangile de Matthieu, un peu plus loin, précise que pour les hommes, c’est impossible.
Cette troisième parabole fait d’ailleurs rupture avec les deux précédentes. Là où une seule chose ‑ un champ, une perle ‑ remplace tout le reste, la pèche met en scène une diversité que seul le jugement dernier pourrait simplifier. Faut-il comprendre que cette troisième parabole inscrit la radicalité du jugement dans l’aujourd’hui du Royaume, non pas à la fin, mais aujourd’hui, lorsque l’homme se décide à tout vendre pour acheter le champ du trésor ou la perle ?
Plus déconcertante encore, la conclusion qui amène une nouvelle comparaison, celle du scribe qui tire de son trésor du neuf et de l’ancien. Revient le champ sémantique du trésor, mais disparaît la valeur. On ne sait si c’est le neuf ou l’ancien qui est bon. Y a-t-il du mauvais d’ailleurs ? Et pourquoi précise-t-on cela d’un scribe devenu disciple du Royaume ?
Ces paraboles, non seulement dans leur extravagance, mais aussi dans leur flou, paradoxalement difficile à percevoir, interdisent toute application littérale, toute lecture fondamentaliste.
Il n’y a pas de solution. La critique de la vie, la vie examinée, est une nécessité. Mais critiquer la vie n’est pas dresser le modèle de ce qu’il faudrait choisir. Impossible de s’endormir sur les lauriers des certitudes quant à notre existence. L’évangile ne propose pas d’idéal, ne propose même pas de repères en terme de bon ou mauvais, mais manifeste la complexité, du neuf et de l’ancien, comme du bon et du mauvais sans que cela ne se recoupe, peut-être à tenir ensemble plus qu’à opposer, et en même temps, des choix dirimants qui font abandonner tout pour le Royaume.
Impossibilité de se représenter le Royaume, non pour en interdire l’accès, mais au contraire pour en ouvrir la porte. Le royaume n’est pas dans le superlatif. Il n’est pas non plus dans le choix du bon, ce qui est évidemment impossible, puisque le bon n’existe dans nos vies, séparé, nullement contaminé par quelque mal que ce soit.
L’impossibilité de comprendre – et les disciples sont bien téméraires à répondre qu’ils ont compris ! – la nécessite de s’interroger toujours, de ne jamais se contenter d’une opinion tranchée une fois pour toute, voilà qui serait peut-être la condition du Royaume, le Royaume. Comment voulez-vous comprendre Dieu ? Cela n’interdit pas de chercher, au contraire. Le Royaume se quête comme le trésor ou la perle inespérés. Il n’est pas comme le filet de poisson qu’il suffirait de trier. La diversité, celle de l’ancien et du neuf par exemple, ne saurait être repliée, comme n’importe qu’elle autre, sur l’opposition du bien et du mal.
Agir dans ce monde, envers nous-mêmes, envers les nôtres, en famille, au travail, en paroisse, ou envers les autres, dans le contexte de mondialisation, rien de tout cela n’est évident. Mais cette non-évidence ne nous dispense pas de la vie examinée, de l’interrogation, de la quête. Qu’il n’y ait pas de réponse ne signifie pas que la question ne se pose pas. Comment chercherons-nous le Royaume ?

1 R 3, 5-12 ; Rm 8, 28-30 ; Mt 13, 44-52

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