samedi 2 novembre 2013

Bonne nouvelle pour les riches (31ème dimanche C)

Nous continuons notre lecture des béatitudes lucaniennes, pas vraiment interrompue par la fête de la toussaint et les béatitudes de Matthieu. Dimanche dernier je concluais par un « bienheureux pécheur qui a trouvé son sauveur », commentant la parabole du pharisien et du publicain au temple.
Ce dimanche, il faut entendre de nouveau cette béatitude, bienheureux Zachée (Lc 19,1-10), bienheureux ceux qui sont perdus, bienheureux ceux pour qui le Seigneur est venu : le fils de l’homme est venu chercher et sauver ceux qui sont perdus. Puisqu’il faut le répéter, Zachée n’est pas bienheureux de mal faire, mais son péché est ce qui lui interdit de se prendre pour quelqu’un de bien. Sa petitesse morale qui l’oblige à monter dans les arbres comme un singe l’ouvre à un salut. Il est riche, il a de quoi se croire important. Le voilà qui se reconnaît petit, c’est sa chance.
Dans cet évangile, les riches ne sont pas dénoncés, comme si souvent. On ne parle pas non plus de ceux qui sont vertueux ou se croient tels. Voilà l’évangile, la bonne nouvelle, adressée aux riches. Jésus ne voit que Zachée au milieu de cette foule si nombreuse. Le livre de la sagesse aide à entendre, l’évangile : tu n'as de répulsion envers aucune de tes œuvres, car tu n'aurais pas créé un être en ayant de la haine envers lui.
Aujourd’hui, il me faut demeurer chez toi. Aujourd’hui le salut est entré dans cette maison. Luc emploie plus que d’autres cet aujourd’hui. Aujourd’hui vous est né un sauveur est-il dit aux bergers. Aujourd’hui cette parole de l’Ecriture s’accomplie pour vous. Aujourd’hui, demain et le jour suivant, je dois poursuivre ma route, répond Jésus à ceux qui l’encouragent à se faire plus discret alors qu’arrive le moment de l’affrontement. Le coq ne chantera pas aujourd’hui, que tu ne m’aies renié par trois fois. Aujourd’hui, avec moi, tu seras en paradis. Et la liste n’est pas exhaustive.
Jésus est au milieu des siens, le fils de l’homme est au milieu des hommes et c’est aujourd’hui. L’indication n’est pas chronologique mais théologique. Dieu est l’aujourd’hui de l’humanité, depuis toujours, et cela est manifesté aux bergers lors de la naissance de Jésus comme au larron lors de sa mort. Cela est déclaré par deux fois à Zachée. L’aujourd’hui de Dieu semble se voir davantage chez les pécheurs et les exclus, chez les malades guéris et aussi pour Pierre et son reniement. Aujourd’hui chez un riche mais un riche qui monte dans un arbre plutôt qu’à acheter ou revendiquer une première place. En laissant les pauvres au premier rang, Zachée a déjà changé de vie.
L’aujourd’hui de Dieu est une urgence pour qui est perdu. Sans doute aussi pour les autres, mais l’évangile du jour n’en parle pas. Pensons à l’enfance et son impatience ; c’est quand qu’on arrive ? C’est quand Noël ? Le temps est trop long pour l’enfant et il faut que se hâte d’arriver l’aujourd’hui. Zachée a attendu de trop.
Cet aujourd’hui est synonyme du salut qui s’y manifeste. L’aujourd’hui de Dieu c’est le salut. Car quand Dieu s’avance, que ferait-il d’autre que de donner sa vie, de redonner la vie, aujourd’hui, encore et toujours, de sauver ? Demanderons-nous ce qu’est le salut? C’est Dieu lui-même, donné à l’homme pour qu’il ait la vie en abondance.
Chez qui Dieu est-il accueilli ? Qui lui donne de libérer des capacités de générosité insoupçonnées, quadruple des capacités à faire le mal ? C’est aujourd’hui que nous sommes sauvés, et non pas seulement après la mort. Le salut décuple nos capacités à être vivants avec et pour les autres. Le salut est-il entré dans nos maisons ? Que sont nos capacité de vivre, d’être vivants, de vivre avec et pour les autres ? Nous savons bien que cela n’a pas forcément à voir avec la générosité. On peut être très généreux et être mort, on peut être généreux pour libérer sa conscience, et tant mieux pour ceux qui en profitent. Mais il n’est pas question ici de conscience, seulement de vie. Il s’agit d’être vivant, de recevoir l’ouverture exponentielle à la vie.
Au lieu même de notre enfermement, de nos impossibilités, de nos impasses, de la richesse de Zachée, une richesse qui est son impasse, Jésus ouvre ce qui est fermé. Bonne nouvelle pour les riches... Comme Zachée, à multiplier leurs dons, ils auront bientôt tout donné. Il y a une issue dans l’impossible, porte étroite peut-être, mais porte tout de même. C’est exactement les béatitudes, heureux ceux qui pleurent, heureux ceux qui souffrent, parce qu’une issue dans l’impossible est ouverte. Par sa mort, Jésus ouvre un passage dans la mort. La rencontre avec Zachée en est l’annonce.

3 commentaires:

  1. Pour reprendre une expression enfantine, l'un d'eux pourrait dire :
    — Est-ce que c'est pour bientôt, aujourd'hui ?
    Je peux tout à fait m'harmoniser à votre méditation, pour ne pas dire affirmation. «L’aujourd’hui de Dieu c’est le salut. (…) C’est Dieu lui-même, donné à l’homme pour qu’il ait la vie en abondance. »
    En profane, je dis : ce qui sauve la personne, c'est lorsqu'elle retrouve en elle la force et la puissance de vie qui l'habite au plus profond de son être, force qui la dépasse elle-même et lui permet de s'accomplir.
    Seulement voilà, pour y parvenir il faut « y aller voir » et ce n'est pas une démarche spontanée de l'humain, encore moins un tour de passe-passe, fût-il divin, même si certains surgissements intérieurs surviennent quand on ne les attend pas. Je parle ici du concret quotidien que vivent les personnes acculées à se retrouver vivre dans des impasses pour de multiples raisons liées à l'histoire personnelle et le plus souvent à l'histoire affective au sens large du mot. Alors pour elles… Le salut ? Qu'est-ce à dire ? Aucun discours, aucun prêche de la bonne parole, n'a de prise sur l'enfermement intérieur (l'enfer ?) dans lequel ces personnes sont plongées contre leur gré.
    J'imagine que vous en côtoyez de par votre fonction. Je vous poserais volontiers la question : — Comment faites-vous ?

    Vous dites : « Jésus ouvre ce qui est fermé. » Certes ! Mais quand aujourd'hui c'est la ténèbre, et que tout semble perdu… Quand aujourd'hui est tout.. sauf un salut… Quelle est votre « pratique » ?

    Sachez qu'en aucune manière ma question voudrait vous piéger ou quoi que ce soit de ce genre. Personnellement, je sais comment je m'y prends en tant que modeste psy, mais je ne réfère pas à Dieu ou au divin comme « remède » (si je puis employer ce mot), je ne renvoie pas vers un groupe chrétien, un groupe de prières, ou je ne sais quoi de ce genre, pour être "guéri par dieu et les frères" . j'invite la personne à un travail sur elle-même avec ma propre méthodologie, ainsi qu'à une nouvelle approche de l'environnement relationnel.
    Et sur le fond des choses je vous rejoins pleinement dans cette phrase :
    « Il s’agit d’être vivant, de recevoir l’ouverture exponentielle à la vie. ».

    Mais, pour terminer avec une autre expression enfantine :
    — Ben oui, mais tu fais comment, m'sieur ?

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    1. Je suis heureux que l'expérience chrétienne ne soit pas incompréhensible et qu'elle trouve des analogon. La question est de savoir s'il ne s'agit dans l'affirmation chrétienne que de l'expression mythologique, théologique, d'une expérience que l'on peut raconter autrement, ou bien s'il est effectivement vivant le Vivant devant lequel prétend se tenir le prophète Elie.
      Je ne crois pas que l'on puisse balayer d'un simple revers de main le compagnonnage de temps d'hommes et de femmes à travers les siècles avec ce Vivant, mais je sais la fragilité de la prétention chrétienne.
      Comment je fais dans l'impasse ? Les discours ne sont effectivement pas grand chose. Il reste seulement la main tenue jusqu'au bout, plus fort que tout, pour saluer cette humanité, même bafouée qu'elle est par la mort, la maladie, l'injustice, même renversée définitivement lorsque c'est le moment de la dernière heure.
      C'est ce que Jean-Luc Nancy appelle le salut à la suite de Jacques Derrida. Saluer l'autre c'est cela le salut. Reste à savoir encore, si la fragilité chrétienne peut désigner un salut qui vient du Vivant lui-même. On ne le saura pas, si l'on entend par savoir un contenu de savoir. On pourra le deviner, toujours sous la modalité floue d'un miroir antique (pas comme nos miroirs qui renvoient une image parfaite) comme dit 1 Co 13,12 dans le consentement à se livrer à ce Vivant. Qui y consent vraiment ? Y consentir suppose-t-il la confession du nom de ce Vivant ? Encore des questions...

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  2. Je vous remercie de votre réponse, dans la mesure où elle me semble poser avec beaucoup d'exactitude la question qui est la mienne. J'ai parfois le sentiment que ce qui nous sépare relève à la fois de la feuille de papier à cigarettes et du gouffre…

    La feuille de papier à cigarettes, c'est parce que nous appartenons à la même humanité et que probablement nous partageons le désir de ce que moi j'appelle son « humanisation » et que vous appelez (tout au moins il me semble) son « Salut ».
    Le « Fils de l'Homme » désirait-il autre chose que la réussite de cette humanité ?
    Évidemment je ne parle pas d'une réussite matérielle, économique, triomphaliste, et autres choses du genre, mais d'une réussite où l'homme est en capacité d'être « plus humain que lui-même », sans pour autant être divinisé. Ce « plus » ne le rend pas surhomme, mais simple serviteur de la Vie qui l'anime. Ce qui suppose l'humilité d'accepter que la vie ne m'appartient pas et me déborde de toutes parts.

    Pour le coup, je dois être très hérétique de parler ainsi… Car en effet, et c'est probablement là le gouffre, pour vous « c'est impossible à l'homme », il lui faut « être sauvé par Dieu ».
    « Un salut qui vient du Vivant lui-même », dites-vous. Je suppose que dans votre geste de tendre la main, ce geste est « chargé » de cette croyance et de votre foi dans "le Vivant" (qui sauve…). J'en comprends et j'en mesure toute la valeur et le respect.
    Dans l'aide que je peux apporter, selon les modalités de ma déontologie, je me fonde aussi sur un foi. La foi en l'autre devant moi, et la foi en l'Homme. Les deux sont imbriquées. Cette foi-là ne relève pas non plus d'un contenu de savoir labellisé dans je ne sais quelle nomenclature des pathologies, et des remèdes à administrer…

    Quand j'observe Jésus dans les « miracles » j'ai toujours ce sentiment (peut-être erronée…) qu'il en appelle à l'humanité de l'autre, à sa capacité à se libérer à la fois par lui-même, et avec l'aide d'un autre. C'est autre chose que demeurer dans une condition qui n'est pas véritablement humaine - je pense ici au paralytique près de la piscine, qui avait sans doute grand avantage à le demeurer, vu qu'il pouvait alors bénéficier de la mendicité des autres, j'allais dire sans rien faire… Et le voici (re)devenu responsable de son existence et de son humanité restaurée.

    Alors oui, on ne se libère pas tout seul. L'autre, l'ami, le frère, le conjoint, le thérapeute,… concourent à la remise en vie. (Je pense ici à l'impact de communautaire de certains groupes de thérapies, ou groupes de partages, qui sont comme des îlots culturels d'une nature nouvelle).
    Alors oui, il faut forcément un consentement, ne serait-ce que celui d'entrer dans une démarche destinée à « s'en sortir ».
    Restent alors les questions que vous posez à la fin…
    Elles sont aussi les miennes.

    ———

    J'aurais pu aussi dire certaines choses à propos de Jean-Luc Nancy sur « l'être-ensemble »… Mais je ne veux pas être trop long…

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