lundi 11 novembre 2013

Service des frères et vie spirituelle

Quel rapport la solidarité et le partage, ce qui se dit charité en langage classique et chrétien, ont-ils avec la vie spirituelle ? S'agit-il d'une conséquence de cette vie dans l'Esprit ? C'est trop peu dire si le service des frères est le chemin du Christ serviteur, ainsi que l'enseigne par exemple la parabole du bon samaritain.
Mais parler de la foi comme service, n’est-ce pas réduire ce que nous croyons à un simple humanisme ? On n’a évidemment pas besoin de partager la foi pour se mettre au service des frères. Et si la foi n’ajoute rien à l’humanisme est-elle encore la foi ? N’est-il pas évident que l’amitié avec le Christ est le cœur de la foi, et sans ce qui se développe dans la prière, n’est-il pas vain de se dire chrétien ?
Entre le service du frère dont personne ne conteste la nécessité et l’adoration du Dieu qui se donne, dans l’eucharistie notamment, ne faut-il pas installer une hiérarchie ? Même question sur un autre terrain : l’évangélisation passe-t-elle d’abord par une annonce explicite de la parole de Dieu et une invitation à se joindre à la louange, ou par un service des plus pauvres ? On pourra contester l’alternative exclusiviste. Servir le frère n’a jamais empêché de prier ni de parler du Dieu de Jésus. Mais l’alternative a le mérite de poser la question de la place du service dans la vie chrétienne.
On comprend qu’avec le recul du christianisme dans la société on ait besoin d’affirmer l’identité chrétienne. Mais il est une chose curieuse dans la vie de Jésus. L’affirmation de ce qu’il est et croit passe par son retrait. Il préfère se taire devant les accusateurs et calomnies plutôt que de risquer une once d’agressivité. Il aime ceux qui le renient et le nient. Il demeure pour eux comme pour tous ‑ car tous un jour ou l’autre le renient ou le nient ‑ le serviteur. C’est la force de Jésus, qu’on l’aime ou pas, qu’on le reconnaisse ou non, il demeure en tenue de service, à veiller pour être prêt à laver les pieds de qui consentira à se laisser faire.
La parabole du jugement dernier de Matthieu 25 va plus loin encore dans cet effacement. La connaissance que l’on a de Jésus n’est jamais assurée, de sorte que seul le service garantit que l’on a rencontré le Seigneur. « Chaque fois que vous l’avez fait, ou pas fait, à l’un de ces petits qui sont les miens, c’est à moi que vous l’avez fait ou pas. »
N’allons pas en conclure qu’il n’y aurait donc ni à prier, ni à approfondir sa foi, ni à en témoigner. Rien de cela n’a été dit. Mais tout cela relève du par-dessus-le-marché, de la gratuité, de la grâce.
Alors, la vie spirituelle, la vie dans l’Esprit, ne se construit pas dans des activités spirituelles séparées mais dans les activités ordinaires de l’existence, c’est-à-dire d’abord dans le service des frères. L’accueil des frères, la vie ordinaire aimerais-je pouvoir écrire, est la plus spirituelle. Et la spécificité chrétienne réside dans cette unité de la vie spirituelle et du service des frères.
Il n’y a pas d’une part ce que tout les hommes et femmes de bonne volonté font de bien et que les chrétiens aussi doivent pratiquer, et d’autre part, d’autres activités, comme une marche supplémentaire que trop d’hommes ignoreraient, chose spirituelle, ce que la foi apporterait. La mission des chrétiens consiste à dire par toute leur vie combien est spirituel, vient de l’Esprit saint, le service des frères, l’engagement à renouveler la fraternité. Mettre la parole en pratique est dans l’évangile une affaire de service des frères. Les chrétiens sont ceux qui dénoncent le divin en ce monde. Ils sont les prophètes de la présence du Seigneur en ce monde. Il n’y a pas à quitter ce monde pour trouver Dieu, au contraire.

4 commentaires:

  1. En somme : la seconde Parole ("commandement") est égale à la première. Ou bien : les deux se confondent. Et : « Dieu premier servi » s’oppose à « je me sers », non pas à « fraternité en acte ».
    Vous évoquez, P Royannais, l’eucharistie : est-ce à songer aux « trois corps du Christ » ? le caché (sous les espèces) étant le réel (l’incarné qui ressuscite) étant le corps ecclésial ? (Pardon de patauger lamentablement…)

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  2. Autant je comprends votre première remarque. Je ne l'aurais pas dit ainsi parce que les petites phrases du genre "Dieu premier servi" ne sont pas ma tasse de thé. Mais je crois que vous reformulez ce que j'ai essayé de dire effectivement.
    Mais j'ai plus de mal à comprendre la seconde remarque. Là encore, je me méfie des trucs qu'on sait et qui sont censés nous aider à penser, tels les trois corps. D'une part cette théorie n'a jamais été vraiment traditionnelle que je sache, d'autre part, ce genre de formules livre des réponses, des recettes alors qu'il s'agit de chercher.

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  3. Je vous remercie beaucoup de vos réponses. En effet ma seconde phrase ne recouvre pas de grande science, j'en suis confuse. Je n'ai pas de théorie. Seulement j'essaie d'imaginer, après de trop courtes lectures (c'est vrai, il s'agit de chercher !), une façon de recevoir la formule de la consécration comme "ouvrant" à la fois sur la réalité ecclésiale, et sur la mort-et-résurrection du Christ. Pardon de l'outrecuidance ! Avec vos propres pages indiquées en marge, peut-être une simple bonne référence de livre pourrait m'aiguiller... Merci.

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  4. Il arrive à l'humaniste de vivre et ressentir que son action au service d'autrui s'enracine au-delà de lui-même, le dépasse et le déborde. Ainsi par exemple d'un enracinement dans un système de valeurs Universelles, irréductible à une seule personnalité, voire un système de valeurs "spirituelles"…. Et pourquoi pas… Chrétiennes…
    Vous estimez que cela est « réducteur ». Moi pas. Bien au contraire.
    La qualité du service rendu par un humaniste n'est pas inférieure à la qualité de celui rendu par un croyant. Et d'ailleurs quelles croyances…
    La foi en l'Homme n'est pas inférieure à la foi en Dieu. (Surtout si Dieu s'est fait homme…)

    Vous dites : « que seul le service garantit que l’on a rencontré le Seigneur » je vous suis dans ces propos…. Si l'on est chrétien. Mais l'humaniste rencontre lui aussi l'homme dans ce qu'il a de plus essentiel, dès lors qu'il se met à son service parce qu'il le considère comme méritant autant de considérations que sa propre personne. Autant d'amour. Alors, il ne rencontre pas une apparence humaine, mais une Personne avec son potentiel et ses limites. Potentiel souvent entravé, il essaie de concourir à son « sauvetage » et être auprès de lui pour une remise en vie.
    J'ose dire — bien modestement — que lorsque j'ai la force d'être ainsi, je me sens en unité avec moi-même, et en lien avec « plus grand que moi ».

    Est-ce cela la foi ?

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