11/05/2026

Romain LEMIRE, Clément (Roman)

  

Romain Lemire, Clément, Cherche-Midi, Paris 2026
Prix Goncourt du premier roman

 

Une histoire d’inceste. Cette fois, la victime est un petit garçon, de 7 à 14 ans. Roman comme un journal intime, avec le regard qui change selon l’âge de la victime. Le récit des viols et moins terrifiant que celui de leurs conséquences, impossibilité à la fois évidente et insoupçonnée de vivre. Certaines victimes n’y parviennent pas et se suicident (voire détruisent à leur tour). D’autres ont perdu des décennies à comprendre qu’exister n’était pas vivre, et finissent par sourire.

On ne guérit pas d’un viol. Ce n’est pas un bras cassé que l’on répare après un accident. C’est une amputation, une destruction. Le mal est fait jusqu’à empêcher qu’on aime. On a appris à s’empêcher d’être aimable pour se protéger. Parfois, un salut : « Moi, j’ai cherché quelqu’un qui soit comme un ange au milieu de ce bordel, et tu es là, je t’aime. »

C’est tendre et violent, réconciliation et accusation, toujours contradiction : « du fait que j’ai payé très cher mon ticket pour une paix relative, je dois à l’inceste une part de ma vigueur. C’est vertigineux, d’écrire cela. »

Dire le crime, si commun, aussi commun qu’il est tu, n’est pas affaire individuelle de résilience. Lire le crime, si commun, d’autant plus qu’il est tu, n’est pas se distraire avec l’horreur. Auteur et lecteurs sont ensemble pour un projet politique, stopper le massacre.

 

J’étais confus et tout me demandait un effort si laborieux que je voyais bien que quelque chose n’allait pas. J’avais du mal à me concentrer sur ce que, pour être certain d’avoir la bonne attitude, je devais dire aux gens que je connaissais peu ou mal. J’avais l’impression que les autres étaient spontanés, mais moi, j’étais obligé de me surveiller. C’était comme si ce monde n’était pas le mien, comme si j’étais toujours en voyage à l’étranger, en voyage en bas de chez moi, c’était fatigant. Pour m’économiser, à chaque fois que c’était possible, je me débrouillais pour être spectateur et je laissais les autres, les circonstances ou le hasard flécher mon itinéraire. Rien n’était important, j’avais un pied hors du monde, je ne tenais pas beaucoup à la vie et j’en étais très conscient, de façon permanente. Je ne songeais pas au suicide par souci pour mes proches, parce que valider une malédiction paternelle me dérangeait et parce que j’avais, malgré tout, une vague curiosité pour le temps long, bien que vivre longtemps me semblât abstrait. J’errais en m’efforçant de me convaincre que mon pas était décidé. J’étais un élève animé mais inconstant, un amoureux ardent mais perturbé par des désirs parasites, j’étais parfois assiégé par le désir pernicieux du violé, cette fièvre échappée de sa cage qui fondait sur moi sans prévenir, forcenée, insaisissable. Je naviguais à vue par temps de brouillard, fragile et sage, sur une embarcation que le moindre geste pouvait renverser.  (pp.257-8)

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