La parabole des ouvriers de la onzième heure (Mt 20, 1-16) ne peut être entendue par les chrétiens depuis que LA religion, c’est le christianisme. Nous, catholiques pratiquants, autrement dit bons catholiques ‑ cela va sans dire, comment ne serions-nous pas bons catholiques ? –, nous identifions spontanément aux ouvriers de la première heure. Nous ne sommes pas ceux qui arrivent au dernier moment pour n’avoir qu’une heure à faire !
Si nous nous pensons bons ouvriers, c’est fini, la porte de la parabole est fermée. Mais avez-vous remarqué que la parabole ne parle nulle part de bons ouvriers. Si nous lisons le texte de travers, il y a peu de chances que nous puissions l’entendre.
Rien ne permet de déterminer la qualité des ouvriers, bons ou mauvais, même si nous sommes portés à le faire, curieusement, à partir de l’heure de l’embauche. Le texte ne donne pas la possibilité de penser que les ouvriers de la première heure sont meilleurs que les autres. Les derniers disent qu’ils n’ont trouvé personne pour les embaucher. Pourquoi ne pas les croire, pourquoi penser qu’ils sont arrivés tard par insouciance ou j’m’en-foutisme, voire inadaptation sociale, que ce sont des tire-au-flanc ou des profiteurs ? Comment d’ailleurs auraient-ils pu imaginer la générosité du maître, qui ne s’est engagé à rien avec eux ? Il se met d’accord avec les premiers pour une pièce d’argent, avec les suivants sur ce qui est juste, mais rien n’est dit aux derniers qui partent faire une heure de boulot en espérant sans doute au moins un petit quelque chose à manger ce soir.
Un seul est bon dans cette parabole, le maître. Et cette bonté rend mauvais l’ouvrier de la première heure : « Ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ? » Nous sommes au bord d’un conflit avec la bonté. Le ressentiment d’avoir bossé toute la journée fait que les premiers se croient rabaissés. On dirait Caïn qui imagine que son offrande n’est pas agréée. A poursuivre la distribution de bons points, nous jugeant premiers de classe, nous regardons le monde avec un œil mauvais, nous devenons Caïn !
Ce n’est pas un scoop. Dès lors que nous avons LA bonne religion, forcément les autres ne l’ont pas, sont à côté de la plaque, dans l’erreur ; nous savons ce qu’est LA bonne manière de pratiquer LA bonne religion. Il n’y a qu’à voir comment l’Eglise juge le monde alors même qu’elle proclame avec l’évangile que « Dieu a envoyé son fils dans le monde, non pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé » (Jn 3, 17). Un peu moins sûrs de nous, nous aurions pu envisager la parabole depuis les ouvriers qui ont failli être exclus jusqu’à la nuit, dormir le ventre vide, avec l’insomnie de la faim. Alors, pour eux et avec eux, nous nous serions réjouis de la bonté, de l’égalité, de la fraternité, réjouis de recevoir le denier.
Les derniers, appelés les premiers (le renversement évangélique est à l’œuvre), pouvaient penser que leur sort serait vite réglé. Et là, quelle surprise ! La profusion. La profusion de la bonté. Evidemment, ce n’est pas une récompense, une rétribution au mérite. Ils n’auraient dû que survivre dans l’indigence. Le denier ne dit rien de leur travail mais tout du maître. Il donne tout. Il ne peut pas donner plus car il n’y a qu’un denier, le seul. Il ne peut pas donner plus car lorsque Dieu donne, il ne donne pas des trucs, des grâces, des sucreries, mais lui-même. Que voudrions-nous de plus ? Réclamer davantage, c’est le mépriser.
Faudrait-il qu’être disciples depuis si longtemps, fidèles de la première heure, cela nous casse à ce point les pieds, que nous ne puissions plus nous émerveiller, être stupéfaits de la générosité du maître qui donne tout, à nous aussi. On dirait Jonas, scandalisés que Dieu soit bon pour d’autres que lui. Nous voulons plus que les autres, quitte à regarder Dieu avec un œil mauvais. Nous voulons plus que les autres parce que nous sommes convaincus de mériter mieux, de mériter davantage. Nous sommes tellement conscients de notre valeur, de ce que nous méritons salaire, que la loi avec Dieu, ce n’est pas l’amour mais la rétribution. Nous ne voyons pas le maître en ce denier. Nombre de manuscrits porte l’article défini, « ils reçurent le denier ». Ce n’est pourtant quasi jamais rendu ; les traducteurs ne lisent pas les textes mais bous refilent, l’idée commune du plus et du moins en Dieu, l’attachement viscéral au mérite et à la rétribution.
Nous assistons au renversement de la théologie de la rétribution. Faut-il que ce soit aussi nécessaire qu’impossible pour que l’évangile y revienne encore ! LA religion, c’est cela : la rétribution. Or l’évangile c’'est la gratuité, la grâce. Entre les deux, il faut choisir. Que lisons-nous ? Une parabole du jugement ou de la grâce ? Comment lisons-nous ? Selon la rétribution et la loi ou selon « la grâce venue par Jésus Christ » ? On ne parle pas ici du bon ouvrier qui arrivera devant le Juge au dernier jour, mais de la grâce. Dieu donne, inconditionnellement ; « lui, le premier, nous a aimés ». Ce n’est pas une parabole pour après quand nous serons morts, c’est une parabole pour aujourd’hui.
Qu’est-ce que vivre si l’on pense selon la grâce ?
Il s’agit de lire le texte du côté des perdants de l’histoire. C’est comme les Béatitudes, elles ne font sens que du côté des perdants. Et voilà les derniers premiers. Parabole sur la vie ici et maintenant, éminemment politique, le texte invite à la conversion des règles sociales. Les derniers doivent être, dans notre monde, premiers. C’est le dessein de Dieu.
Et nous avons tout à y gagner, car il n’y a bien que nous pour ne pas nous croire des derniers. Ceux qui sont « objet de mépris et rebut de l’humanité » (Is 53, 3) s’entendent invités à avancer, se voient relevés. « Mon ami, avance plus haut. » (Lc 14, 10) « Moi non plus, je ne te condamne pas. Va et ne pêche plus » (Jn 8, 11). « Matthieu se leva » (M 9, 9, qu’il faut traduire Matthieu ressuscita, on se moque en effet qu’il se lève de sa chaise !)
Dieu ne se donne pas à moitié. C’est comme cela l’amour. Le christianisme est une religion ; l’évangile assurément non. Il ne parle ni de récompense, ni d’échange, seulement de gratuité, de don, d’amour, de relèvement. Dieu ne donne pas des récompenses ou des trucs, des grâces. Quand Dieu donne, il donne tout, il se donne lui-même.
Picasso, Vieil homme juif avec un garçon, 1903
Merci
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