
Le chapitre 22 de Matthieu est rempli de polémiques. On s’emploie à mettre Jésus à l’épreuve, à lui tendre un piège. Les interlocuteurs sont lénifiants et flatteurs ; ils présentent des figures pleines de bons sentiments. Personne n’a l’intention de chercher la vérité, de dialoguer. Tous usent d’un semblant de dialogue pour imposer son idée ou mettre à terre l’autre et ses idées.
Comment garder son calme ? Comment garder la mesure ? La violence est tapie à la porte qui, trois chapitres plus loin, condamne un homme à mort. « Une bête tapie qui te convoite, pourras-tu la dominer ? »
« Toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé serait purement fortuite. » Quel homme ou femme politique a cherché à dialoguer depuis samedi dernier ou depuis que le mouvement lycéen a commencé ? Qui parmi les intégristes catholiques cherche à dialoguer sinon à tordre le bras de l’adversaire ? Qui cherche à dialoguer pour de vrai dans les conflits armés qui déchirent la planète jusqu’en Europe ?
Jésus se rend-il compte que nous sommes épuisés, fatigués, découragés, dégoûtés ? Comment ne le serait-il pas ? « Appartenir à l’histoire, c’est appartenir à la haine. » (Malraux)
Au commandement, le plus grand, le meilleur, les principes, les grands principes, il oppose l’amour. Or l’amour ne peut relever d’un commandement. Comme le faisait remarquer Paul Ricœur, c’est le violeur qui ordonne : aime-moi. L’amour relève du sans-pourquoi, de la grâce, de la gratuité, gracieux.
Lorsque Dieu commande l’amour dans le premier testament, il déclare sa flamme. Seul(e) l’amant(e), poursuit Ricœur, peut commander, comme une supplique, à l’aimé(e) de l’aimer. Il ne cherche ni à écraser son adversaire en lui tendant un piège, ni même à connaître la vérité, il aime.
Je sais bien, il n’est pas possible d’opposer amour et vérité. Quand amour et vérité se rencontrent, c’est le royaume. Il n’y aurait pas d’amour sans vérité. Et pourtant, la scolastique médiévale connaît des écoles où l’amour l’emporte sur le vrai. Je veux juste faire remarquer que de bons auteurs ont jugé que le chemin de la vérité n’existe que par et dans l’amour.
Mais il faut aller plus loin dans l’écoute de la réponse de Jésus. Non seulement le commandement d’aimer Dieu ne peut être entendu que comme déclaration d’amour de Dieu envers tous, à commencer les pécheurs, ceux qui errent loin de la vérité, non seulement donc, ce commandement n’en est pas un, mais il est remplacé par un autre, tu aimeras ton prochain.
Un tiers, et quel tiers, Dieu lui-même, commande d’aimer l’autre. Prochain, ce n’est pas celui qui est proche, semblable, familier. Prochain, c’est celui qui avec toi partage d’être homme et femme, humain. Ne pas voir en un humain un semblable, un prochain, cela ne relève-t-il pas de la haine ?
Alors qu’il est impossible à Dieu de commander aux humains de l’aimer, il y a ordre d’aimer les semblables, non la sœur, la cousine ou la voisine avant l’étrangère, mais tout humain. Commandement comme l'ordre, oui, contraire du chaos, du désordre. Ne pas aimer, c’est le désordre, le chaos. Une seconde fois, « toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé serait purement fortuite. » Le racisme n’est pas une opinion mais un délit voire un crime. Il tue. « Une bête tapie qui te convoite, pourras-tu la dominer ? »
C’est parce que Dieu aime, déclare son amour, qu’il ordonne le monde et nous prend dans son ordonnancement. Aimer les frères et sœurs, être ordonnés à aimer, c’est notre ordination. C’est en aimant et en déclarant son amour que Dieu ordonne le monde, fait reculer le tohu-bohu, le chaos. C’est cela la création selon les disciples. La haine détruit l’œuvre de Dieu. Toute ressemblance...
Nous n’aurons pas la naïveté de penser que la violence sociale et son chaos, à commencer par la violence économique, seront résolus juste à suivre notre ordination à l’amour. La déclaration d’amour de Dieu comme ordre du monde, pour le moins, met en évidence combien le mépris des autres jusqu’à la haine est chaos.
Keith Haring, sans titre, 1989
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