On rapporte ordinairement que Cluny est à l’origine de la fête du 2 novembre, dont on a souvent dit qu’elle avait été instituée en 998. L’origine clunisienne n’est pas douteuse, mais sans doute plutôt vers 1030, toujours sous l’abbatiat d’Odilon. C’est ce que rapporte D. Ionat-Prat dans les paragraphes ci-dessous, repris de son article de 2002, « Les morts dans la comptabilité céleste des Clunisiens de l’an Mil ». Cela n’empêche pas de penser que la commémoration des défunts a vraisemblablement connu une émergence quasi simultanée en plusieurs régions. Le pape Léon IX (1049-1054) approuve la fête qui se propage à toute l’Eglise.
« La règle de Benoît ne parle à aucun moment de mémoire de mots ou de commémoration des défunts. En faits, les moines réformateurs des Xe-XIe siècles sont, en matière funéraire, les héritiers d’une tradition relativement récente. […]
Le premier point de repère déterminant est fourni par Grégoire-le-Grand [+ 604]. L’énorme influence de ce pape-moine dans les communautés monastiques du haut Moyen Age est d’ordre à la fois doctrinal et hagiographique. Ses Dialogues reprennent, de façon illustrée, la vieille thèse augustinienne relative à l’utilité du suffrage pour les morts. Mais Grégoire y ajoute une doctrine de l’expiation et du feu purificateur. […]
Mais c’est surtout à l’époque carolingienne que s’organise l’assistance [aux défunts par la prière des vivants pour les accompagner dans un au-delà bienheureux]. Rappelons tout d’abord que la Toussaint, solennité chère à Alcuin [+804] apparaît en Angleterre au VIIIe siècle et se répand dans l’empire carolingien au cours du siècle suivant. Or, dès cette époque, émerge l’idée d’associer tous les défunts à la célébration de tous les saints. Telle est, en particulier, la conception exprimée par Amalaire [+850] dans son Liber de ordine antiphonarii : "Après les offices de saints, j’ai inséré un office pour les morts. Nombreux sont ceux qui, en effet, quittant ce siècle, ne sont pas immédiatement agrégés aux saints." […] L’instauration par Odillon de la commémoration de tous les défunts le 2 novembre, se situe en droite ligne de cette tradition. […]
Les clercs sont les oratores, c’est-à-dire les professionnels de la liturgie, à un moment où les laïcs sont de plus en plus coupés de l’appréhension des mystères. Or les VIIIe et IXe siècles représentent une étape capitale dans le mouvement de cléricalisation du monachisme. C’est ainsi que, logiquement, les moines deviennent, dans la prière assidue et la célébration de l’Eucharistie, des délégués au salut. […] A leurs yeux, l’Ecclesia est belle et paisible, seule et unique cité des Vivants, temporairement répartie en deux parts. La part terrestre s’efforce de marcher vers la Jérusalem céleste dans l’ordre et l’harmonie, chacun acquittant, à sa place, correctement sa tâche. Les laïcs sacrifient rituellement les biens terrestres dans l’aumône, achetant ainsi leur part d’au-delà ; les clercs, et surtout les moines-prêtres, assurent le service liturgique avec assiduité et dans la pureté. Par leurs prières et leurs célébrations, ils font le pont, assurant un passage sans encombre de l’assemblée des fidèles, au chœur des anges. […]
La constitution d’Odilon recommande que, le 2 novembre, "tous les prêtres célèbrent des messes privées pour le repos de toutes les âmes". Au service des défunts, les prêtres de la communauté forment, en une noria de messes, comme une chaîne eucharistique – sauf le dimanche, consacré "sans mélange" à la seule mémoire du Seigneur. A l’occasion de la mort d’un moine, les coutumes prévoient que six frères, sans interruption jusqu’au trentième jour, "offrent à Dieu quotidiennement, pour cette âme, des hosties consacrées. Lorsque chacun d’eux aura achevé cinq messes, qu’il le fasse toujours savoir au chapitre pour qu’un autre lui succède". On dit ainsi six fois cinq messes pendant trente jours : la bagatelle de neuf-cents messes !
A Cluny, la liturgie de la mort s’accompagne d’un service caritatif désigné […] par l’expression « faire justice » (iustitia dare). Les coutumes entendent par-là l’entretien rituel des pauvres. La constitution d’Odilon prévoit, par exemple, la réfection de douze pauvres le 2 novembre. Lors du décès d’un frère, on entretient un pauvre pendant trente jours. Même tricenaires pour les trois célébrations annuelles des parents des moines ou des familiers. […]
Le secours monastique assure, enfin, une mémoire après la mort. Frère, parent ou familier, le défunt est inscrit au nécrologe. […] Il ne faudrait pas masquer la mutation capitale qui se produit entre le IXe et le XIe siècle : la naissance de la mémoire individuelle. On passe en effet de la recommandation globale des vivants et des morts […] à la commémoration à date fixe et à titre personnel des défunts inscrits aux nécrologes. […]
Les moines font payer leurs services. Par leur prière, les messes et l’assistance aux pauvres, ces spirituels produisent de l’éternité. Ce produit s’échange. Il faut acheter sa part d’au-delà, matérialiser par la "prébende" (du latin praebere : offrir), revenu qui permet d’entretenir un pauvre, substitut symbolique du mort. […] Le bienfaiteur laïque vient se refaire une beauté au monastère et ainsi participer à l’éclat de l’Eglise. Les effets cumulés de ces gestes pénitentiels sont énormes. Sans la libéralité laïque, sans ce grand jeu à somme nulle visant à préparer sa mort et à se dépouiller pour les moines et les pauvres, point de fondations monastiques ni de parures ecclésiales. L’Eglise est belle de la crainte de l’au-delà. »
En ouverture de L’image à l’époque romane (2008), Jean Wirth apporte un éclairage pertinent.
« L’historien considère généralement que la préoccupation du sort des âme était fondamentale dans la période qui nous occupe, mais plusieurs indices montrent que les choses n’étaient pas aussi simples.
La définition du sort des âme après la mort était floue, hésitante et elle n’avait pas fait l’objet, depuis Grégoire-le-Grand d’une élaboration théologique notable. […] L’idée que le défunt pourrait connaître une longue période de souffrance entre la mort et le Jugement n’est pas générale. Il n’est même pas toujours évident que le Jugement ne suive pas directement la mort de chacun. […]
Surtout, il y a une contradiction entre l’importance de ces pratiques [la multiplication des offrandes de messe et prière pour les défunts] et l’incertitude qui règne quant à leur efficacité spirituelle. Mais cette contradiction devient explicable si l’on garde deux choses à l’esprit. La première est que le clergé, n’étant pas héréditaire, se recrute chez les laïcs. Le transfert de richesses aux couvents ne profite pas à des étrangers, mais bien souvent aux membres des mêmes familles. La seconde est que la prière pour les morts est la forme chrétienne de leur culte. Dès lors, sa fonction première est certainement d’entretenir la mémoire de l’individu ou de sa parenté charnelle, la volonté de rédemption ne jouant qu’un rôle secondaire et variable, éventuellement celui d’un simple prétexte. La volonté de vouloir maintenir la mémoire des défunts et les avantages que l’Eglise peut en retirer grâce à sa maîtrise de l’écrit expliquent que donations et suffrages fonctionnent avec une justification théologique insuffisante. Quant à cette insuffisance, elle pourrait bien s’expliquer par le refus de poser les inévitables questions sur le salut des pauvres, ou encore la vanité des donateurs, que susciterait une théologie moins floue. Lorsque Pierre Lombard [+1159), théologien qui finit évêque de Paris], au milieu du XIIe siècle, se demande enfin si les riches qui peuvent se payer des suffrages vont au ciel plus facilement que les pauvres, il doit résoudre le problème sans l’aide d’aucune autorité.
Les réformes monastiques s’accompagnent de deux évolutions notables dans la gestion des suffrages. La première est l’intensification quantitative et qualitative de la prière pour les morts. […] Au début du XIe siècle, Cluny franchit une étape importante en instaurant la commémoration de tous les défunts, le 2 novembre. Les prières pour les morts s’intensifient et prennent toujours plus la forme de messes, comme en témoignent les chapelles rayonnantes des églises clunisiennes, permettant de multiplier les autels et de concélébrer jour et nuit. Si cela ne s’accompagne pas d’une évolution dogmatique, le développement d’histoires de revenants qui pressent les vivants de s’occuper du salut de leurs âmes donnent à l’intensification des des suffrages un fondement mythique.
La seconde évolution remarquable eut lieu au synode d’Arras, en 1025, et pourrait être exactement contemporaine de la commémoration des défunts. L’évêque Gérard de Cambrai réfuta des hérétiques qui critiquaient entre autres les suffrages, défendit le bien-fondé de ces pratiques et réaffirma l’existence du feu du purgatoire. […]
Cluny devint ainsi exemplaire d’une institution religieuse dont l’enrichissement était automatique. Les donateurs se multipliaient, tandis que la réforme monastique et l’autonomie acquise interdisaient les aliénations. Surtout, par un procédé que saint Bernard décrivit avec une terrible lucidité, la richesse permettait le luxe des églises, et ce luxe impressionnant, attestant l’efficacité supposés du lieu saint, entraînait de nouvelles donations : l’argent engendrait l’argent. »
El Greco, L'enterrement du seigneur d'Orgaz, Tolède, vers 1586-88