21/03/2015

On n'en peut plus ! (5ème dimanche de carême)


La mort frappe de toute part. Les attentats de janvier en France, ceux de cette semaine en Tunisie, au Yémen et à Copenhague. La guerre en Syrie et en Irak avec des milliers de chrétiens persécutés. Mais aussi la Lybie et l’emprise de Boko Haram au Nigeria, au Cameroun. La guerre au Congo, la violence en Amérique latine. Il y a l’Ukraine. Le feu ne cesse de ravager et détruire.
La mort frappe dans nos familles. Un accident, une maladie, la vieillesse, le suicide. On n’en peut plus.
La mort ne tue pas toujours. C’est la souffrance sans espoir de ces parents qui ne peuvent donner la vie, c'est le conjoint trahi, ce sont les inondations à Madagascar, c’est un lendemain sans avenir pour tant de migrants. J’ai revu Jerry ces derniers jours. Il n’en peut plus.
Nous entrons dans le temps de la passion. C’est la mort inéluctable de Jésus qui se profile. Si Dieu est Dieu ne devrait-il pas nous protéger, nous faire échapper, trouver des solutions. Pensez donc. Le Dieu de Jésus meurt lui-même. S’il y a si peu de chrétiens aujourd’hui, ce n’est pas que le monde se pervertit. Qui pourra prouver qu’il est pire hier qu’aujourd’hui ? S’il n’y a moins de chrétiens par chez nous, c’est que personne ne veut d’un Dieu qui meurt, d’un looser, d’un perdant.
Y’en a assez de la mort partout, ce n’est pas pour être les disciples d’un Dieu mort, qui pend au gibet, git au tombeau et descend aux enfers. On n’en peut plus.
Un chant liturgique me revient à l’esprit.  « Comment savoir quelle est ta vie, si je n’accepte pas ma mort ? » Nous n’acceptons pas la mort par résignation, par refus gentil et soumis de nous révolter. Nous acceptons la mort par réalisme. Elle est là. Impossible déni que seules la folie ou l’idolâtrie pourrait autoriser. Nous acceptons la mort au sens où nous la reconnaissons, comme une reconnaissance de corps. C’est bien elle, elle a encore frappé.
Qui nous délivrera de la mort ? Rien. Pas même Dieu.
Dieu ouvre un passage en la mort. Pour s’y engager et le suivre, il faut mourir. C’est terrible. Il n’y a le Dieu magicien qui tire Jésus de son agonie et le décloue de la croix. Il y a le silence absurde ou le cri assourdissant des pleurs du Père, impuissant, qui voit mourir le fils, et tous ses enfants.
Nous nous rangeons du côté de Dieu à reconnaître la mort, pour la dénoncer. Nous nous rangeons du côté de Dieu si nous le reconnaissons effondré par la mort. Il n’y a pas d’autre solution. On dira que ce n’est pas là une homélie pour une messe avec des enfants. Mais on ne peut mentir aux enfants. Non, tout n’ira pas toujours bien. Etre adulte, c’est arrêter de croire qu’il y aura un papa ou une maman tout puissants pour nous protéger. Dieu n’est pas là, à moins que notre foi soit infantile.
La résurrection n’est pas un happy end. Elle pue le cadavre parce que la mort doit être traversée pour être renversée. Qu’est-ce que cela veut dire ? Nous sommes invités à vivre nos vies comme dans un « à qui perd gagne ». Toujours gagner plus et l’on croit que la mort n’a pas d’emprise, mais alors jamais on ne traversera la mort. Espérer toujours plus de miracles, de sensationnel, de superstition, mais alors jamais on ne laissera Jésus nous ramener des enfers.
Toujours, plus. Fou que tu es, ce soir même on te demande ta vie. Qui gagne sa viela perdra. Reste à accepter de la perdre ! Qui perd sa vie la sauvera. C’est révoltant, et il n’y a que la parabole du grain de blé pour nous aider à avancer. S’il ne meurt pas, il reste seul, mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruits. Il n’y a que les désespérés pour nous donner d’avancer, Jerry, cette semaine, les chrétiens d’Irak, les persécutés de la barbarie.

Semence éternelle en mon corps
vivante en moi plus que moi-même
depuis le temps de mon baptême,
féconde mes terrains nouveaux :
germe dans l’ombre de mes os
car je ne suis que cendre encor.
Comment savoir quelle est ta vie
si je n’accepte pas ma mort ?

19/03/2015

"L'expérience spirituelle et son langage" D. Salin


D. Salin, L’expérience spirituelle et son langage, Leçons sur la tradition mystique chrétienne, Editions Facultés jésuites de Paris, 2015. 

Dominique Salin vient de publier son cours de théologie spirituelle donné pendant plusieurs années à la faculté jésuite de théologie de Paris.
Un premier chapitre situe la manière spontanée dont les chrétiens comprennent la vie spirituelle, quelque chose d’assez affectif qui s’oppose aux spéculations intellectuelles et desséchantes de la théologie professionnelle. Cet a priori est en fait le produit d’une opposition entre prière comme savoir expérimental de la foi et science. Cette opposition apparaît alors que la théologie se définit comme science, à partir du XIIIe siècle, et plus encore du XVIe.
Un deuxième chapitre développe les conséquences de cette perspective sur la vie spirituelle, dès lors qu’on l’a débusquée. Pour saisir d’où vient l’opposition de la prière et de la foi avec la science, même théologique, il faut prendre conscience de ce que Dieu demeure indisponible, insaisissable. Dans la prière comme dans la théologie, on est démuni à considérer celui que l’on ne peut avoir sous la main, à la différence de tant de choses que notre intelligence scrute pour mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons. Pour parler de Dieu, la grammaire de la pensée fait défaut, sans compter qu’il n’y a plus une philosophie, ou une conception du monde, de l’homme et de Dieu qui s’impose, grâce à laquelle on pourrait parler unanimement des hommes en ce monde dans leurs rapports entre eux et avec Dieu. (Le pluralisme culturel contemporain en est une bonne illustration.)
Le chapitre troisième explore quelques grands moments de la tradition spirituelle, pour en saisir l’évolution, depuis Maître Eckhart au XIVe siècle jusqu’à François de Sales au XVIIe, et même un peu au-delà. On y voit comment une même tradition a profondément évolué, donnant toujours plus de place aux sentiments et à une localisation de la vie spirituelle. Elle concerne de moins en moins toute l’existence et de plus en plus la fine pointe de l’âme, elle exprime de moins en moins une réalité en notre chair et décrit de plus en plus un mouvement de l’âme vers le surnaturel.
Avec l’athéisme qui pointe le bout de son nez à partir du XVIIIe, la spiritualité ainsi comprise est grandement disqualifiée, tant pour les athées que pour une majorité de chrétiens. Puisque que ce qui s’y éprouve n’est pas objectivable, observable, ce n’est rien, seulement illusion ou folie. Au mieux se réfugie-t-on dans les dévotions et la morale. Mais le XXe siècle pose de nouvelles questions.
Le quatrième chapitre, met en évidence combien la prise en compte du langage comme constitutif de l’expérience humaine, et non seulement comme un instrument pour rendre compte de cette expérience, permet d’entendre à nouveau la question d’une vie dans l’Esprit, de telle sorte, qu’à défaut de pouvoir en rendre compte scientifiquement, on puisse au moins ne pas la réduire à l’erreur de la superstition, de l’idéologie ou de l’aliénation mentale.
Un maître conduit la marche de ce chapitre, Michel de Certeau, qui a passé une grande partie de sa vie à étudier la littérature mystique, celle de la spiritualité chrétienne des XVIe et XVIIe siècles. Le discours mystique (et voilà pourquoi une philosophie du langage est indispensable) s’acharne à témoigner de ce qui ne peut se dire mais qui doit cependant être dit, tant il transforme la vie. Pour dire l’impossible, seule la ruse est possible, celle de la somatisation, de la poésie, du paradoxe et autres tropes littéraires. Le discours spirituel ne relève pas de la description, ni du mode d’emploi, ni de la méthode, mais d’une pénurie qui indique en creux le passage de celui auquel il répond mais dont la voix, à jamais est silence.
La vie spirituelle chrétienne ne vise pas à savoir qui est Dieu pour se substituer à une science désuète et vaine que serait la théologie, mais à chercher celui qui est honoré quand les frères, les petits d’abord, sont servis. Elle ne consiste pas tant à dire des prières, se bien comporter ou à agir pour transformer le monde, qu’à se laisser aimer par un Dieu que l’on ne peut saisir. Saisis alors par cet amour, on ne rêve pas de grandes choses surnaturelles ou extraordinaires ; on se laisse convertir en disciples à le suivre dans la charité.
 Le parcours est assez scolaire ; il passe par les grands moments de l’histoire de la spiritualité chrétienne. Certaines pages du chapitre III sont un peu techniques, même si les textes qu’elles donnent à lire pourront nourrir la compréhension de la vie spirituelle. Je retiens particulièrement le dernier chapitre, et plus spécialement encore, les pages 119 à 129 qui disent la spécificité d’une quête spirituelle évangélique, chrétienne.
Quelques lignes de la conclusion s’imposent : « La catégorie qui rend compte de cette non-fermeture, de cette béance du langage ; qui fait aussi échec à la représentation anthropomorphique de Dieu comme Cause de ce qui est, cette catégorie est celle de la contingence de tout ce qui est, comprise comme gratuité, comme don gratuit : nous sommes donnés à nous-mêmes, sans que nous sachions d’expérience par qui ni comment. Nous n’avons que l’expérience de cette donation, dont l’origine nous échappe. Nous ne pouvons pas nous représenter cette origine. Tout ce que notre expérience humaine peut nous suggérer, pour penser cette donation gratuite, c’est ce que nous associons au mot amour, lorsque celui-ci est vécu comme un don sans retour. » (pp. 131-132)
On le voit, nommer Dieu n’est pas ce qui importe car on risque toujours de désigner l’idole, mais, dans le manque de ce qui comblerait, dans la non-fermeture, se devine ou se fait connaître, un unique, un originel qui est aussi le terme, que l’on découvre en aimant.
Peut-être exprimerais-je deux réserves. La première n’en est pas vraiment une. Dominique Salin pose la question de la vie dans l’Esprit au cœur de la culture et convoque nombre d’auteurs et de problématiques d’hier et d’aujourd’hui. Je ne les ferais pas exactement parler comme lui, mais c’est bien ces auteurs et ces problématiques qui permettent de formuler une théologie de la vie spirituelle. La seconde, concerne la théologie comme science. Elle me semble peu honorée en dehors de la caricature que les théologiens « scientifiques » en ont eux-mêmes fait. Il se pourrait que la théologie systématique ou dogmatique soit elle aussi un exode à la suite de celui qui manque et ne se devine que dans la réponse que suscite son absence et sa quête.
La vie dans l’Esprit est assez peu réfléchie, hier comme aujourd’hui. Celui qui donne la vie est force de vie qui pousse, même si les tuteurs ne sont pas là pour que la plante se développe au mieux et porte fruit. Ce « petit » livre sera d’un grand secours à nombre de quêteurs de l’origine, en eux et dans leurs frères, qu’ils soient chrétiens ou non, pour les aider à relire leur propre quête à la lumière de la tradition occidentale et de l’interrogation contemporaine sur le ce vers quoi nous marchons ; pour trouver les mots qui aideront à comprendre cette expérience spirituelle ; pour lui offrir les tuteurs dont elle a besoin pour son propre développement.

Vivre sans peine n'est pas un état d'homme.

"Vivre sans peine n'est pas un état d'homme; vivre ainsi c'est être mort. Celui qui pourrait tout sans être Dieu serait une misérable créature; il serait privé du plaisir de désirer; toute autre privation serait plus supportable.
Voilà ce que j'éprouve en partie depuis mon mariage et depuis votre retour. Je ne vois partout que sujets de contentement, et je ne suis pas contente; une langueur secrète s'insinue au fond de mon cœur; je le sens vide et gonflé, comme vous disiez autrefois du vôtre; l'attachement que j'ai pour tout ce qui m'est cher ne suffit pas pour l'occuper; il lui reste une force inutile dont il ne sait que faire. Cette peine est bizarre, j'en conviens; mais elle n'est pas moins réelle."
Jean-Jacques Rousseau, La Nouvelle Héloïse, Lettre VIII de Madame de Wolmar.

Je l'accorde, c'est bien romantique et les lignes qui suivent le manifestent. Je l'accorde, cela sent l'acédie, un des péchés capitaux. Mais n'est-ce pas aussi, une formidable description du manque et du désir ? Ne pourrait-on lire ces mots sous la plume d'un mystique ?

17/03/2015

Pierre Gisel, L'excès du croire



« Y a-t-il une pertinence possible d’un questionnement issu du théologique [distinct des doctrines…], celui d’une interrogation touchant ce qui est en excès et qui échappe à toute vie humaine tout en y étant sourdement en travail, un motif aujourd’hui le plus souvent dénié, ou alors idéologisé quand, sorti de l’ombre, il est proclamé dans l’ordre, frauduleux, d’une affirmation directe et de premier niveau ? »
Du religieux, du théologique et du social, traversées et déplacements, Cerf, Paris 2012, p. 88

Les chrétiens comme les autres croyants, dans nos sociétés occidentales sécularisées, sont-ils condamnés à vivre dans les marges, dissimulant toute appartenance religieuse ? Doivent-ils au contraire se serrer les coudes, contempteurs des ruptures de civilisation, intransigeants et nostalgiques ? Le repli sectaire, pacifique ou arrogant voire fanatique, est-il leur avenir ? Comment l’évangile pourra et devra-t-il interroger les hommes aujourd’hui ? Que dit de nos sociétés la prolifération d’un religieux sauvage (nouveaux mouvements religieux, attrait pour un Orient aseptisé ou culte du développement personnel) ?
Pierre Gisel, théologien suisse francophone et réformé, né en 1947, développe depuis plus de quarante ans une réflexion sur les conditions d’expression et de sens de l’évangile dans la culture contemporaine, en théologie fondamentale. Pour cela, il cherche à comprendre au mieux les sociétés contemporaines et est attentif à l’évangile tel qu’il se montre et prend forme dans l’histoire de ceux qui le vivent (ou le récusent). L’évangile n’est pas anhistorique, il est inscrit dans les institutions, les politiques et les pratiques sociales auxquels il est mêlé.
Le ministère pastoral, et les nombreuses années de responsabilité à l’Université de Lausanne, ont offert à Gisel des lieux où ses interrogations ne demeuraient pas une théorie mais l’obligeaient à prendre des décisions, parfois violemment contestées. Le dynamisme issu de l’évangile déborde facultés et confessions chrétiennes ; il provoque au débat avec les religions et les sociétés, et c’est ainsi qu’il se donne à connaître, en ses effets. Il témoigne d’un excès : le réel (l’humain, la social, la religion, etc.) n’est pas ce qu’on en comprend et ne peut être réduit à notre mesure. Il convoque à un décalage, à un décentrement, une conversion, comme un abandon des biens, le bien-connu, évident, des savoirs et des pratiques.
La société, préoccupée par l’économie et l’efficacité, technocratique, doit être déplacée, dérangée quand bien même elle s’organise pour ne pas entendre, hier comme aujourd’hui, la primauté de l’humain. Le déni de l’excès signifie l’homogénéisation sociale et l’oubli des personnes.
Mais la transcendance ou le divin ne sont pas à appréhender comme les réponses, des solutions toutes-faites ; Dieu n’est pas le bouche-trou du savoir ou de la vie. Il n’est pas non plus l’inconnaissable qui condamnerait à rester silencieux ; il est « déjà-là », dans la contingence, qui oblige : que fais-tu de ton frère ? Ainsi, la foi est-elle moins un contenu (la théologie) qu’un exode, une position institutionnelle (telle ou telle Eglise) qu’une force critique, une option ou une opinion personnelle (engagement individuel) qu’une façon d’interroger et de vivre en société.
Le théologien (et le chrétien et les Eglises) n’ont pas à rechristianiser le monde ; la relecture de l’histoire jusque dans les divisions entre Eglises, manifeste assez que la chrétienté n’a pas été un modèle social plus fidèle à l’évangile que d’autres. Sa visée totalisante l’a souvent conduite à être violente voire totalitaire. Or la crédibilité des religions passe par leur positionnement décidément en faveur de la paix et du débat. Pour cela, l’accueil de l’autre, l’autre culture, l’autre religion, est requis et interdit par le fait toute prétention à la totalisation.
S’agira-t-il alors de se résigner à un effacement du christianisme ? Mais l’évangile de celui qui s’est fait esclave peut-il prétendre dominer ? Le monde pluraliste, démocratique (au moins dans les intentions), non-religieux (autonome) et libéral, décale à son tour la pratique évangélique qui se redéfinit comme service de l’excès. L’évangile met en crise les savoirs, les sociétés autant que les religions et les Eglises, au point de paraître « hérétique ». C’est déjà le geste de Jésus qui meurt à refuser de confondre l’amour de son père avec quelque modèle social, politique, économique, de théorie explicative et de système religieux que ce soit.
Le travail de Gisel est de démythologisation de l’ensemble de la foi, du christianisme, ou si l’on préfère du messianisme (c’est étymologiquement synonyme). C’est en assumant son particularisme, son immanence, que l’on parvient à indiquer un universel, non comme englobant totalisant, mais capacité de déplacement.
Une question : ce que l’on appelle, encore de façon mythologique, la vie avec Dieu ici et maintenant (qu’il s’agisse du service des frères, du cœur à cœur de la prière, de la quête intellectuelle de Dieu ou du transport esthétique) est-il dit de bout en bout par le décalage et l’excès ? Confesser Dieu comme l’autre qui se fait prochain équivaut-il exactement à pratiquer l’écart et l’excès ? Ou bien y a-t-il un reste ? Et ce reste, qu’est-ce ? Est-ce appréhendable ? Et comment ? Ou bien, quelle différence y a-t-il entre l’affirmation chrétienne par Gisel de l’excès au service de l’humain et les analyses, elles aussi ordonnées à une pratique, de philosophes athées avec lesquels Gisel comprend la société et le destin du christianisme, Nancy, ou Zizek, voire Nietzsche ? Peut-être répondrait-il que ce « reste » est précisément la particularité chrétienne à partir de laquelle se pratique un universel de l’humain en société ; ainsi l’Eglise et sa doctrine seraient-elles délogées de la place frauduleuse de surplomb qui l’autoriserait à juger de tout.


06/03/2015

Marchands chassés du temple (3ème dimanche de Carême)



L’épisode des marchands chassés du temple (Jn 2,13-25) manifeste l’allergie de Jésus au culte. Jésus n’est pas connu pour être un violent ni un sanguin. Que s’est-il passé pour qu’il soit ainsi hors de lui ?
D’après l’évangile, Jésus n’a jamais offert le moindre sacrifice. Du moins les évangiles ne rapportent rien de ce genre. On est renseigné sur sa prière, mais, dans la lignée prophétique, son jugement sur les sacrifices est sans appel : « Allez apprendre ce que signifie : C’est la miséricorde que je veux, et non le sacrifice. » (Mt 9,13)
Plus radicalement encore, il renverse, ne serait-ce que symboliquement, ce qui est nécessaire au culte. La petite unité littéraire est construite pour insister : au centre : « il fit un fouet avec des cordes et les chassa tous du Temple », encadré par la double mention de la série des animaux (bœufs, brebis, colombes) et le couple des marchands et changeurs.
Bien sûr, l’opposition entre l’ancien culte et un nouveau culte pourrait limiter ce renversement des sacrifices au culte sacrificiel d’Israël, voire aux sacrifices païens, pour inviter à d’autres sacrifices, chrétiens par exemple. Cette lecture ne tient évidemment pas : il aurait fallu que Jésus ait idée de séparer les chrétiens des Juifs. Or il ignorait tout des chrétiens, et d’après l’école paulinienne, loin de diviser, renversant la barrière de la haine qui séparait les Juifs et les païens, des deux peuples il n’en a fait qu’un. (Ep 2,13ss.)
Ainsi donc, il n’y a pas, comme on l’a souvent pensé, de dénonciation des cultes anciens au profit de l’eucharistie. Il aurait d’ailleurs fallu que la fraction du pain ait été pensée comme un culte, un sacrifice, ce qui est nulle part attesté dans le nouveau testament.
Si culte nouveau il y a, c’est le service des frères, la charité. Notre vocabulaire et celui des sociologues refuse de l’entendre. Les pratiquants, disons-nous, sont ceux qui viennent à la messe le dimanche. D’après l’évangile, il s’agit de mettre la parole en pratique, laquelle parole, résumé de toute la loi et les prophètes, commandement nouveau, s’énonce ainsi : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit, et ton prochain, comme toi-même. »
Voudrais-je insinuer que la messe du dimanche est de peu d’importance ? Non, évidemment. Je veux dire deux choses. La première, c’est que notre rassemblement dominical est très mal défini quand on en parle comme d’un culte ou d’un sacrifice ; la seconde, que l’amour du frère a autant d’importance que l’amour de Dieu, que l’amour du prochain a autant d’importance que notre prière, et qu’à ne pas l’exprimer par toute notre vie, notre cœur ressemble au temple de Jérusalem, un vaste abattoir, une boucherie, dans lequel il est urgent que le Seigneur vienne mettre bon ordre, qu’il en chasse nos marchés et marchandages, notre foi comptable. Ce sera avec un fouet…
Qu’est alors notre célébration du dimanche ? Un acte de mémoire qui donne sa direction à chaque instant de notre vie, un mémorial de la mort et la résurrection du Seigneur. Vous avez remarqué, Jésus chasse les marchands du temple mais ce n’est que lorsqu’il se sera réveillé d’entre les morts que les disciples se souviendront et croiront.
« Faisant ici mémoire de la mort et de la résurrection de ton fils, nous t’offrons Seigneur le pain de la vie et la coupe du salut, et nous te rendons grâce car tu nous a choisis pour servir en ta présence. » La mémoire de la mort et de la résurrection est ce qui permet de servir en présence du Seigneur, de lui rendre un culte. Mais ce culte n’est pas le pain et le vin offerts, mais nos vies offertes, pour les hommes, pour Dieu, à la suite de Jésus, homme pour les hommes et pour son Dieu. « Je vous exhorte donc, frères, par la miséricorde de Dieu, à offrir vos personnes en hostie vivante, sainte, agréable à Dieu : c’est là le culte rationnel que vous avez à rendre. Et ne vous modelez pas sur le monde présent, mais que le renouvellement de votre jugement vous transforme et vous fasse discerner quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui lui plaît, ce qui est parfait. » (Rm 12,1-2)
Nous rendons grâce (nous faisons eucharistie) non d’avoir communié, pris part à un soi-disant culte, mais, faisant mémoire, de ce que notre vie est le temple du Seigneur, le lieu de sa présence. C’est dans le pain et le vin reçus en nourriture que notre vie se révèle être le lieu de la présence réelle.
Comment n’y aurait-il pas hypocrisie, transformation de la maison de prière en caverne de brigands ou en bourse du commerce, si notre vie n’était pas toute entière dévouée à l’amour des frères ? Nous implorons le Seigneur de chasser les marchands du temple en nos cœurs, pour être disposés à lui rendre le culte véritable et nouveau, l’amour des frères.

27/02/2015

Voici l'agneau de Dieu (Gn 22) 2ème dimanche de Carême

Même si la liturgie massacre le texte biblique avec des coupes injustifiées – on n’est tout de même pas à cinquante secondes près ! – c’est sur la première lecture que je m’arrête, le sacrifice d’Abraham (Gn 22). Le texte est connu. Il a tout pour stimuler l’imagination des romantiques, des tragédiens et des peintres. Tous en conviennent, il met en scène une épreuve de la foi.
Là où cela se corse, c’est que la foi nous casse tellement les pieds, à nous disciples de Jésus, même si le surmoi interdit qu’on le dise, que l’on comprend le texte à l’envers. Croire, ce serait évidemment faire n’importe quoi, jusqu’à sacrifier son fils, sous prétexte que Dieu le demande. On justifie par cet extrémisme que nous autres, nous ne soyons que modérément croyants. Vous comprenez, ce n’est pas pour tout le monde, avec une telle radicalité !
Croire ce serait faire plaisir à Dieu, lui faire des cadeaux, et des cadeaux qui coûtent ‑ sans quoi ce ne sont pas de vrais cadeaux, n’est-ce pas ? C’est juste le contraire de ce que nous confessons, que Dieu est pour l’homme, depuis la création jusqu’à la vie éternelle. Mais nous nous débrouillons à présenter la foi de telle sorte que nous-mêmes ne puissions y croire !
Tout repose sur une ambiguïté du texte. « Va, prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, et offre avec lui un sacrifice. » Malgré tous les articles depuis plus de trente ans sur ce verset, la nouvelle traduction liturgique continue à errer. Cette fois, on ne peut pas dire qu’elle tombe dans le panneau. Les traducteurs s’obstinent à fermer le sens Ecritures !
Offrir avec le fils un holocauste, cela peut sans doute signifier l’offrir lui en sacrifice. Mais cela peut aussi signifier qu’avec lui ‑ et le texte insiste plusieurs fois sur cet « ensemble » du père et du fils ‑ Abraham va prier et faire monter leur commune prière comme la fumée de l’holocauste.
Le texte insiste pour interdire la lecture sacrilège selon laquelle Dieu demanderait la mort du fils. D’abord Abraham répond : « Dieu saura bien voir pour l’agneau, mon fils ». Abraham n’aurait donc rien à offrir. L’offrande serait l’affaire de Dieu. Ensuite, la montagne change de nom. Ce n’est pas un détail. Et comment s’appelle-t-elle désormais ? Dieu voit. Et l’explication en rajoute une couche (même si elle modifie la voie). C’est bien de voir, de prévoir qu’il s’agit. C’est Dieu qui voit pour l’agneau. (L’évangile le confirmera lorsqu’à la question d’Isaac ‑ où est l’agneau ? – il répond : voici l’agneau de Dieu.)
Autre chose qui aurait dû nous interroger. Dieu appelle-t-il ainsi les gens ? Qui d’entre nous a été appelé : « Abraham, Abraham », « Teresa, Teresa », ou « Xavier, Xavier » ? Personne. Abraham, comme nous tous ‑ n’est-il pas le père des croyants ? ‑ attribue à Dieu ce qu’il pense que Dieu lui demande. On fait tous ainsi. Mais gare à l’illusion ! Le prophète Michée rapporte exactement cela. Alors qu’il est conscient de son péché, l’homme s’interroge : « Comment dois-je me présenter devant le Seigneur ? Donnerai-je mon fils aîné pour prix de ma révolte, le fruit de mes entrailles pour mon propre péché ? »
La réponse est sublime que nous ignorons. Pourquoi donc ignorer ces sommets de la littérature biblique ? « Homme, on t’a fait connaître ce qui est bien, ce que le Seigneur réclame de toi : rien d’autre que respecter le droit, aimer la fidélité, et marcher humblement avec ton Dieu. »
Revenons à nos moutons, à notre agneau, à la foi d’Abraham. Le texte du sacrifice d’Isaac raconte effectivement une épreuve de la foi. Abraham, comme nous tous, doit se convertir, changer sa conception de la foi, de Dieu. Croire, ce n’est pas offrir à Dieu, sacrifier à Dieu, comme si croire nous cassait les pieds ! Croire, c’est accepter que Dieu donne, c’est lui qui voit pour l’agneau et tout le reste.
Et même, ce qu’il trouve c’est un bélier, un vieux mouton impropre à la consommation, histoire de rire des sacrifices que les hommes pensent bon d’offrir à Dieu. Il n’y a pas de sacrifice à offrir, seulement à tendre les mains. C’est Dieu qui donne. Crois-tu cela ? N’est-ce pas ce que nous faisons à l’eucharistie.
Nous ne le croyons pas, sans quoi nous serions convertis, sans quoi on arrêterait avec les sacrifices de carême. Tant que c’est moi qui décide ce que je dois donner à Dieu, privation de chocolat et autres efforts de carême, (vous imaginez comme cela fait plaisir à Dieu !) je suis encore aux commandes, je ne suis en rien converti, en rien obéissant, en rien dans l’humilité du chemin avec Dieu.
Si j’abandonne, jusqu’à ne pas savoir ce que cela signifie que Dieu donne, ce que cela signifie croire, mais suis seulement là, devant lui et pour les frères, peut-être je deviens croyant, disponible à l’appel de Dieu.
S’il y a un effort de carême, c’est de lâcher prise, même en matière de foi, c’est de laisser faire Dieu. Dieu saura voir, mon fils.