10/12/2021

Dieu s'approche, le ciel est vide (3ème dimanche de l'avent)

Gaudete ! Réjouissez-vous, dit l’antienne de ce dimanche et les textes des lectures et du psaume. Mais comment se réjouir en ces temps si sombre pour l’Eglise ? Il n’y a pas que le monde qui semble sur le point de s’effondrer, avec des conflits prêts à s’allumer partout. On espérait que les Etats-Unis d’Amérique calmeraient le jeu avec leur nouveau président. Deux bras de fer, contre la Chine et contre la Russie, mettent la paix en danger.

Comment serions-nous dans la joie autrement qu’à nous réfugier dans une insouciance coupable, irresponsable ?

Gaudete ! Réjouissez-vous. Faudra-t-il chercher dans un arrière monde le bonheur que les vies banalement ordinaires ne parviennent à atteindre ? Mais ce serait le contraire de l’Evangile. Le royaume de Dieu n’est pas ailleurs, mais tout près. Il s’est définitivement approché de nous en Jésus. Et si nous célébrons la nativité dans douze jours, ce n’est pas pour lui tourner le dos maintenant, distinguant de façon étanche le monde et le lieu de Dieu. Le lieu de Dieu, c’est le monde. Voilà le cœur de ce que nous confessons, sa spécificité assurément. Voilà ce qui est la raison de notre joie.

La joie n’est pas celle du répit après des années de terreurs. La joie n’est pas celle de la fin du mal. Les années de terreur et le mal, nous y sommes, y compris dans l’Eglise, séisme, d’un certain point de vue, nouveau. La Sainte Eglise ne peut plus être l’Eglise sans le mal, l’Eglise sans le péché. Affirmer la sainteté de l’Eglise signifie ce que cela aurait toujours dû signifier, à savoir que si l’Eglise est immaculée, ce n’est pas par absence de fautes ; c’est son Seigneur qui la lave de toutes ses fautes, la purifie, se la présente sainte et resplendissante.

« Le Christ a aimé l’Eglise : il s’est livré pour elle, afin de la sanctifier en la purifiant par le bain d’eau qu’une parole accompagne ; car il voulait se la présenter à lui-même toute resplendissante, sans tache ni ride ni rien de tel, mais sainte et immaculée. » (Ep 5, 25b-27)

Le motif de notre joie c’est la solidarité de Dieu avec le monde, indéfectible, au point de nous transformer en lui. C’est le sens du baptême, « un bain d’eau accompagnée d’une parole. » Voilà le motif de notre joie : le mal, le péché n’empêche pas la vie avec Dieu, non que cela soit un encouragement à persévérer dans le mal, mais que, même dans le mal, Dieu s’approche de nous.

Dieu s’approche de notre humanité. La vie est possible, et quelle vie, celle de Dieu, parce que Dieu s’approche, ne cesse de s’approcher. C’est bien le sens de l’avent. C’est le sens de tout l’évangile, de la parabole de la brebis perdue, de la parabole du fils perdu, et déjà des premiers versets de la Genèse, un Dieu qui cherche l’homme et la femme : « Où es-tu ? »

Au début du XVIe siècle, la peur de Dieu, la peur de notre rejet par lui taraude les chrétiens jusqu’à l’impossible. Que l’on pense à Dürer, à Bosch, à Luther. La conversion de Luther, c’est le rejet de ce Dieu qui damne plus qu’il ne sauve. Il fit entendre au XVIe siècle le régime de la grâce, de la gratuité du salut. Le prix à payer est élevé. C’est la croix. C’est aujourd’hui, l’effacement de la place de Dieu, d’une place réservée qui serait celle de Dieu, puisqu’il n’a d’autre place que la nôtre, le monde, et qu’il ne peut s’y imposer, sans quoi, nous ne serions plus chez nous, sans quoi, il ne nous visiterait pas mais nous remplacerait.

Or il nous change en lui. Le fils de l’homme s’est fait cela-même que nous sommes pour faire de nous cela-même qu’il est.

Notre christianisme a mis tellement de temps à entendre la joie causée par le Dieu qui s’approche et la joie pour Dieu du mal qui recule, du pécheur qui s’ouvre à la vie. Plus de joie pour un seul pécheur qui se laisse approcher que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de pardon. D’ailleurs, cela n’existe pas les justes qui n’ont pas besoin de pardon. La joie qui est la nôtre n’est pas le soulagement parce que tout va très bien. Elle est celle, à peine visible, de ce que malgré le mal, Dieu s’approche, ne cesse de s’approcher. Le lieu de Dieu, c'est le monde. Le ciel est vide. Dieu s'approche.




Aux disciples qui regardaient le ciel, tu enjoins de te retrouver au carrefour des Nations. Donne à l’Eglise de se rendre disponible à ta rencontre ; c’est dans le service des frères qu’elle te découvrira et te rendra témoignage.

Au monde qui fait du ciel son bien après avoir assujetti et épuisé la planète, tu nous fais porter l’invitation à une vie plus sobre et fraternelle. Qu’il y ait de la place pour toi et tous les maudits de la terre dans la Maison commune.

A notre communauté, témoin dans la cité d’un espace pour ton Dieu et Père, tu offres l’horizon de son amour comme dimension de nos vies. Que le ciel sur la terre soit la paix pour les hommes que tu aimes et ta gloire à jamais.

03/12/2021

Veiller et prier (2ème dimanche de l'avent)

La semaine passée, les signes cataclysmiques de l’évangile étaient à la fois une dénonciation du mal par la révélation de la venue du Fils de l’homme, son apocalypse, et une invitation à se tenir debout dans la prière, à veiller, pour attendre, ne pas rater cette venue.

Cette semaine, l’appel à la conversion après la dénonciation du mal est plus explicite. On pourrait commenter le texte d’aujourd’hui (Lc 3, 1-6) qui se situe avant même l’entrée en scène de Jésus, avant le début de son ministère, en nous interrogeant sur le rôle de l’Eglise aujourd’hui. Comme le Baptiste, nous venons d’un certain point de vue avant Jésus pour nombre de personnes que nous rencontrons. Nous, disciples, sommes dans ce monde, une voix. Reste à savoir ce que nous crions et montrons, comment nous préparons nous-mêmes la route, ce que signifie cette mission.

La mission de l’Eglise, dans une société dont elle est de plus en plus exculturée, pourrait être, premièrement, de la jouer humble, modeste, de présenter un chemin de vie où reconnaissance des fautes, sans forfanterie, n’empêche pas de s’engager. Au moment de la désaffection de la confiance envers les politiques, cela pourrait être salutaire pour la res publica. Deuxièmement, à la suite du Baptiste, dénoncer l’injustice. L’Eglise n’est pas la seule à devoir le faire, mais cela n’en rend pas la nécessité moindre. Troisièmement, œuvrer selon l’agapè, vivre dans l’amour, ce que l’on traduira de façon sécularisée par la solidarité. Là non plus l’Eglise n’est pas seule. Elle expérimente déjà la justesse de son compagnonnage avec d’autres au service des plus pauvres. Ce faisant l’Eglise continue à annoncer Jésus et sa compréhension de Dieu. L’annonce de ce qu’elle croit, la pratique de la charité et l’espérance qui rend possible la prière, pour spécifiques qu’elles soient, n’existent que par le partage avec tous de la recherche de la vie bonne, juste.

Je voudrais revenir à l’invitation à la prière de dimanche dernier, comme un codicille à l’homélie de la semaine passée, comme ce qui est rendu possible par notre recherche de la vie bonne avec et pour tous. J’emprunte quelques mots aux Pères du désert, ces moines ermites (les ermites chrétiens vivent toujours en communauté !) des 3ème et 4ème siècles dans les déserts (en grec, érèmè) d’Egypte, d’Anatolie, de Syrie et de Palestine.

« Comment prier ? – Il n’est pas nécessaire d’user de beaucoup de paroles, répondait Macaire, il suffit de tenir les mains élevées et de dire : Seigneur, comme tu le veux, comme tu le sais, aie pitié de moi. Et, lorsque le combat devient plus insistant : Seigneur, au secours. Lui-même sait ce qui nous convient et nous fait miséricorde. Arsène, autre Père du désert, se tenait debout le soir, tournant le dos au soleil couchant ; il tendait ses mains vers le Levant « jusqu’à ce que de nouveau le soleil éclairât sa face ; alors il s’asseyait. » Sa vigilance physique était le langage du désir, comme un arbre dans la nuit, sans qu’il fût nécessaire d’y ajouter le bruit des mots » (D’après Certeau et les Apophtegmes des Pères)

Les bras levés, comme Moïse dans son intercession, comme Jésus sur la croix, parce que c’est l’heure du combat (agonia), parce que c’est le moment de se retrousser les manches pour soigner les frères, et que sans ce soin, il n’est pas de prière.

Se tenir debout, parce que dès la croix, nous sommes relevés, ressuscités, vivants. Certes, l’on peut prier à genoux ou couché, mais lorsque nous nous retrouvons pour célébrer la résurrection de Jésus, c’est debout que nous annonçons et participons déjà de sa vie.

La prière est nocturne, nous ne savons ce qui survient de nuit, et c’est pourquoi nous attendons le lever d’un jour nouveau ; nous ne savons pas prier comme il faut. La nuit, toutes les embuches se présentent. Or prier, c’est précisément demeurer vigilants au milieu des embuches, pour vivre et vouloir la vie, la nôtre, celles des autres, avec et pour tous.

S’il y a des mots dans notre prière, ce n’est pas pour renseigner ou fléchir le Seigneur, c’est pour nous tenir éveillés (les hommes et les femmes, ça parle), pour exciter en nous le désir de Dieu, pour aviver en nous le jour de sa venue, la fin du mal, le monde nouveau.