20/08/2022

L’idolâtrie du succès

« Il suffit que la figure du vainqueur s’impose visiblement avec un éclat particulier pour que les masses succombent à l’idolâtrie du succès. Elles deviennent aveugles au juste et à l’injuste, à la vérité et au mensonge, à la bienséance et à la vilenie. […] Le succès devient le bien tout court. Attitude qui n’est authentique et pardonnable que dans un état d’ivresse. Une fois qu’on est dégrisé, on ne s’y maintient qu’au prix d’une profonde fausseté intérieure, en se mentant délibérément à soi-même. »

D. Bonhoeffer, Ethique 6, 75 (dans l'édition de 1965, p.53)

Je pense en lisant ces lignes au « succès » des entreprises ecclésiales et pastorales qui veulent réussir manifestement au lieu de suivre l’obscure humilité du chemin à la suite d’une vérité qui ruine et dépossède.

 

Tonnerre (89) 1454

 

19/08/2022

C'est quoi, la grâce ? (21ème dimanche)

« Je ne sais pas d’où vous êtes. Éloignez-vous de moi, vous tous qui commettez l’injustice. » Comme elles sont dures ces paroles. Quelle place laissent-elles au pardon, à la miséricorde ? « Nous avons mangé et bu en [s]a présence, et [il] a enseigné sur nos places. »

Nous savons bien que notre vie n’est pas à la hauteur. Dieu en Jésus ne se fait-il pas proche des pécheurs que nous sommes ? « Eloignez-vous de moi. Je ne sais pas d’où vous êtes. » La vie avec le Maître nous est-elle fermée, définitivement ? La vie avec le Maître serait-elle récompense, ou du moins, ceux qui commettent l’injustice en seraient-ils privés ? La parabole de Lc 13, 22-30 nous ramène-t-elle à la théologie de la rétribution ? Et dire que Luc est appelé l’évangile de la miséricorde. Où est le salut par la grâce seule, le salut par Jésus – qui veut dire Dieu sauve ! « Pour les hommes c’est impossible », seul le don par Dieu de lui-même est vie.

La Déclaration conjointe sur la doctrine de la justification signée par les Catholiques et les Luthériens à la veille de l’an 2000, puis par les Méthodistes, les Anglicans et les Réformés, reconnaît que nous avons la même foi. « Notre foi commune proclame que la justification est l’œuvre du Dieu trinitaire. […] De ce fait, la justification signifie que le Christ lui-même est notre justice, car nous participons à cette justice par l’Esprit Saint et selon la volonté du Père. Nous confessons ensemble : c’est seulement par la grâce au moyen de la foi en l’action salvifique du Christ, et non sur la base de notre mérite, que nous sommes acceptés par Dieu et que nous recevons l’Esprit Saint qui renouvelle nos cœurs, nous habilite et nous appelle à accomplir des œuvres bonnes. » (Numéro15 que les trois suivants explicitent.)

Si tout n’est pas dit, ce qui est dit affirme « la fonction spécifique du message de la justification. » Le luthérien Dietrich Bonhoeffer (1906-1945), devant la compromission de son Eglise avec le nazisme, semble lui-même gêné par le sola gratia. La grâce seule, oui, mais pas à n’importe quel prix, pas une grâce facile. Il parle de « la grâce qui coûte ». N’est-ce pas une contradiction dans les termes ? Comment ce qui est gracieux aurait-il un prix ? Mais quand l’injustice règne ‑ le contexte est celui du Troisième Reich ‑ comment pourrait-on s’en remettre à la seule grâce de Dieu, inconditionnelle, au point de n’avoir cure de ce que nous faisons de nos frères, de leur vie, de la nôtre ? La sola gratia n’efface pas l’antique question : « qu’as-tu fait de ton frère ? » Quand coûte d’obéir à la voix de sa conscience, on perçoit que la grâce ne peut être légèreté morale, encore moins collaboration coupable.

Et pourtant, la grâce est gratuite. Elle est don, elle est Dieu qui se donne, inconditionnellement. Et que pourrait-il faire d’autre, être d’autre ? Mais qu’est-ce que vivre en grâce ? Qu’est-ce qu’être en état de grâce ? Sans doute aucun autre chose qu’une affaire qui concerne l’après la mort. Evidemment autre chose qu’une affaire de récompense, de rétribution. C’est ici et maintenant que Jésus est notre salut, notre justice, qu’il nous rend justes. Ici et maintenant, Dieu se donne ; il est possible de vivre en grâce. C’est le seul sens du don qu’est Dieu, de la grâce. Mais à manger et boire avec lui tout en commettant l’injustice, nous ne le connaissons pas, nous détournons les autres de le connaître par contre-témoignage.

La grâce ‑ je le redis, car on use de ce mot à tout bout de champs, sans jamais dire ce qu’il signifie, Dieu qui se donne ‑ ouvre au Père et par conséquent aux frères. La grâce et la justice, c’est la même chose. Dieu gratuitement rend juste, justifie. La grâce sans la justice, cela n’existe pas parce que la grâce, le Dieu qui se donne, c’est la justice. Dieu est justice. Comment ne serait-il pas justice celui qui fait justice ? « C’est un Dieu fidèle et sans iniquité, il est Justice et Rectitude. » (Dt 32, 4) « Quand j’appelle, réponds-moi, Dieu, ma justice ! » (Ps 4, 2) Le descendant de David se nomme (Je 23,6) : « Le-Seigneur-est-notre-justice ».

La justice de Dieu est ce qui rend juste, justifie ; elle est salut. C’est dans la justice pratiquée que l’on rencontre Dieu, notre justice, qu’il nous connaît, qu’on le connaît, même à n’en avoir jamais entendu parler. « On viendra de l’orient et de l’occident, du nord et du midi, prendre place au festin dans le royaume de Dieu. »

Vivre en grâce avec le Père et les frères est un don, celui de la justice, que nous recevons de celui qui est notre justice, notre paix, don de lui-même pour qu’on vive. (Jn 10,10)

15/08/2022

Les juifs sont des hommes, les juives sont des femmes. Les étrangers sont des hommes, les étrangères sont des femmes. Tout n’est pas permis contre eux, contre ces hommes, contre ces femmes, contre ces pères et mères de famille. Ils font partie du genre humain. Ils sont nos frères comme tant d’autres. Un chrétien ne peut l’oublier.

Lettre de l'archevêque de Toulouse, Jules-Géraud Saliège, lue en chaire le 23 08 1942 dans les églises du diocèse. Elle pourra être lu quatre-vingt ans plus tard dans les églises du pays le 15 août, après qu'elle a été lue le 16 juillet 2022 dans les synagogues de France.

« Mes très chers frères,

Il y a une morale chrétienne, il y a une morale humaine qui impose des devoirs et reconnaît des droits. Ces devoirs et des droits tiennent à la nature de l’homme. Ils viennent de Dieu. On peut les violer. Il n’est au pouvoir d’aucun mortel de les supprimer.

Que des enfants, des femmes, des hommes, des pères et des mères soient traités comme un vil troupeau, que les membres d’une même famille soient séparés les uns des autres et embarqués
pour une destination inconnue, il était réservé à notre temps de voir ce triste spectacle.

Pourquoi le droit d’asile dans nos églises n’existe-t-il plus ?
Pourquoi sommes-nous des vaincus ?
Seigneur, ayez pitié de nous.
Notre-Dame, priez pour la France

Dans notre diocèse, des scènes d’épouvante ont eu lieu dans les camps de Noé et de Récébédou. Les juifs sont des hommes, les juives sont des femmes. Les étrangers sont des hommes, les étrangères sont des femmes. Tout n’est pas permis contre eux, contre ces hommes, contre ces femmes, contre ces pères et mères de famille. Ils font partie du genre humain. Ils sont nos frères comme tant d’autres. Un chrétien ne peut l’oublier.

France, patrie bien aimée, France qui porte dans la conscience de tous tes enfants la tradition du respect de la personne humaine. France chevaleresque et généreuse, je n’en doute pas, tu n’es pas responsable de ces horreurs.

Recevez, mes chers frères, l’assurance de mon affectueux dévouement.

Jules-Géraud Saliège

Archevêque de Toulouse

À lire, dimanche prochain, sans commentaire. »

15 août : les paroisses de France invitées à lire la lettre de Mgr Saliège

29/07/2022

Un Dieu démonétisé (18ème dimanche du temps)

Où est le problème avec l’argent ? Ne permet-il pas de soulager, de réjouir, de régaler ? La misère avilit. Elle est un mal ; elle tue. La faim touche une personne sur dix dans le monde, entre 702 et 828 millions de personnes, selon le dernier rapport sur la sécurité alimentaire mondiale publié ce 6 juillet sous l’égide des Nations Unies.

Le problème avec l’argent, c’est de n’être pas partagé, d’être la propriété de quelques uns qui précisément ne soulagent pas, ne régalent pas, ne permettent pas que tous se réjouissent. Et c’est ce que disent les versets de ce jour (Lc 12, 13-21) : « Voilà ce qui arrive à celui qui amasse pour lui-même. »

Ce n’est pas grand-chose, ce n’est même peut-être qu’une manière de racheter notre conscience sur le compte de la caisse commune, mais c’est pour cela que l’EAP a décidé que devait être inscrit de façon significative dans le budget paroissial la répartition des richesses. C’est pour cela que notre budget paroissial consacre 10% à la solidarité.

Ces quelques mots pourraient ouvrir une homélie de doctrine sociale, de réflexion morale. Je choisis de réfléchir à ce que signifie la possession, la richesse, du point de vue de la foi. J’essaye quelques pistes de théologie que l’on disait ascétique et mystique.

Il ne s’agit surtout pas d’encourager à la pauvreté de misère, celle qui avilit. Ce serait non seulement criminel, mais une dénaturation de l’évangile. Pourtant, la radicalité de la dépossession n’est pas une option. La radicalité s’apprend, on s’y achemine petit à petit, elle doit être sans cesse renouvelée, quelque soient les déchirements qu’elle exige. Dame Pauvreté est épouse de tout disciple, non du seul François d’Assise.

Nous avons reçu la vie sans rien demander. Certes, ce n’est pas toujours un cadeau. Mais que la vie nous échoie, don ou charge ‑ en latin c’est le même mot, munus, qui dit la munificence et l’office ou la fonction, que l’on entend encore dans le français municipal ‑ c’est sa forme d’être reçue et partagée. Elle ne s’acquiert pas, ne se conserve pas, n’est pas une prise de possession. Contrairement à ce que l’on dit, on ne gagne pas sa vie. « Qui cherchera à épargner sa vie la perdra, et qui la perdra la sauvegardera. » (Lc 17, 33) Prendre la vie, c’est tuer ! La prodigalité marque la vie du début à la fin. Prodigalité et précarité vont de pair comme précarité et prière.

On pourrait au moins faire l’hypothèse que vivre, c’est persévérer dans la forme de la vie, telle qu’apparue pour chacun, échue. On pourrait au moins penser raisonnable que vivre, ce soit persévérer dans l’existence comme reçue. Adulte, alors que l’on se doit de prendre sa vie en main, il nous faut apprendre à vivre comme si nous recevions la vie. C’est la condition pour ne pas « prendre la vie », pour ne pas « perdre sa vie ». Vis comme si tout le cours des choses dépendait de toi, en rien de Dieu. Cependant mets tout en œuvre en ta vie comme si rien ne devait être fait par toi, et tout par Dieu seul. Ainsi devrait-on paraphraser la célèbre maxime de Gábor Hevenesi.

La trajectoire de l’évangile de Luc mène les hommes et les femmes à devenir des fils et filles. Renversement du temps. On ne naît pas fils ou fille, on le devient. Apprendre à être enfants du Père, voilà l’aventure. Avec l’évangile, la nouveauté, la naissance est toujours à-venir, recommencement. Dès le début de l’évangile, Nicodème s’étonne : « Comment un homme peut-il naître, étant vieux ? Peut-il une seconde fois entrer dans le sein de sa mère et naître ? » (Jn 3). C’est de la cendre que naît le feu de Pâques.

Ce renversement est ce que l’on appelle Providence, non pas le coup de pot, hasard hasardement baptisé. Confesser la Providence c’est saisir et vivre sa vie comme reçue, c’est vivre sous le regard du Père. Sa prodigalité nous sauve de la précarité. Quand la richesse encombre nos chemins, on tue à prendre la vie, on tue à confisquer l’héritage ‑ ce qui se reçoit. Partant, Dieu ne fait plus sens ; et si le mot a encore cours, démonétisé, il ne dit plus rien de Dieu ‑ un juge qui devrait trancher nos problèmes ! Apprenant non pas l’autonomie, mais la responsabilité quant à notre vie, nous sommes comme le nouveau-né, à ne cesser de la recevoir. Alors se devine le donateur prodigue. Il appelle à une vie toujours plus belle. « O Père, source de l’amour. »