« Je ne sais pas d’où vous êtes. Éloignez-vous de moi,
vous tous qui commettez l’injustice. » Comme elles sont dures ces paroles.
Quelle place laissent-elles au pardon, à la miséricorde ? « Nous
avons mangé et bu en [s]a présence, et [il] a enseigné sur nos places. »
Nous savons bien que notre vie n’est pas à la hauteur. Dieu
en Jésus ne se fait-il pas proche des pécheurs que nous sommes ? « Eloignez-vous
de moi. Je ne sais pas d’où vous êtes. » La vie avec le Maître nous est-elle
fermée, définitivement ? La vie avec le Maître serait-elle récompense, ou
du moins, ceux qui commettent l’injustice en seraient-ils privés ? La
parabole de Lc 13, 22-30 nous ramène-t-elle à la théologie de la rétribution ?
Et dire que Luc est appelé l’évangile de la miséricorde. Où est le salut par la
grâce seule, le salut par Jésus – qui veut dire Dieu sauve ! « Pour
les hommes c’est impossible », seul le don par Dieu de lui-même est vie.
La Déclaration conjointe sur la doctrine de la justification signée
par les Catholiques et les Luthériens à la veille de l’an 2000, puis par les
Méthodistes, les Anglicans et les Réformés, reconnaît que nous avons la même
foi. « Notre foi commune proclame que la justification est l’œuvre du Dieu
trinitaire. […] De ce fait, la justification signifie que le Christ lui-même
est notre justice, car nous participons à cette justice par l’Esprit Saint et
selon la volonté du Père. Nous confessons ensemble : c’est seulement par
la grâce au moyen de la foi en l’action salvifique du Christ, et non sur la
base de notre mérite, que nous sommes acceptés par Dieu et que nous recevons
l’Esprit Saint qui renouvelle nos cœurs, nous habilite et nous appelle à
accomplir des œuvres bonnes. » (Numéro15 que les trois suivants explicitent.)
Si tout n’est pas dit, ce qui est dit affirme « la fonction
spécifique du message de la justification. » Le luthérien Dietrich
Bonhoeffer (1906-1945), devant la compromission de son Eglise avec le nazisme,
semble lui-même gêné par le sola gratia.
La grâce seule, oui, mais pas à n’importe quel prix, pas une grâce facile. Il
parle de « la grâce qui coûte ». N’est-ce pas une contradiction dans
les termes ? Comment ce qui est gracieux aurait-il un prix ? Mais
quand l’injustice règne ‑ le contexte est celui du Troisième Reich ‑
comment pourrait-on s’en remettre à la seule grâce de Dieu, inconditionnelle, au
point de n’avoir cure de ce que nous faisons de nos frères, de leur vie, de la
nôtre ? La sola gratia n’efface
pas l’antique question : « qu’as-tu fait de ton frère ? » Quand
coûte d’obéir à la voix de sa conscience, on perçoit que la grâce ne peut être
légèreté morale, encore moins collaboration coupable.
Et pourtant, la grâce est gratuite. Elle est don, elle est Dieu qui
se donne, inconditionnellement. Et que pourrait-il faire d’autre, être
d’autre ? Mais qu’est-ce que vivre en grâce ? Qu’est-ce qu’être en
état de grâce ? Sans doute aucun autre chose qu’une affaire qui concerne l’après
la mort. Evidemment autre chose qu’une affaire de récompense, de rétribution. C’est
ici et maintenant que Jésus est notre salut, notre justice, qu’il nous rend
justes. Ici et maintenant, Dieu se donne ; il est possible de vivre en
grâce. C’est le seul sens du don qu’est Dieu, de la grâce. Mais à manger et boire
avec lui tout en commettant l’injustice, nous ne le connaissons pas, nous
détournons les autres de le connaître par contre-témoignage.
La grâce ‑ je le redis, car on use de ce mot à tout bout de
champs, sans jamais dire ce qu’il signifie, Dieu qui se donne ‑ ouvre au
Père et par conséquent aux frères. La grâce et la justice, c’est la même chose.
Dieu gratuitement rend juste, justifie. La grâce sans la justice, cela n’existe
pas parce que la grâce, le Dieu qui se donne, c’est la justice. Dieu est
justice. Comment ne serait-il pas justice celui qui fait justice ? « C’est
un Dieu fidèle et sans iniquité, il est Justice et Rectitude. » (Dt 32, 4)
« Quand j’appelle, réponds-moi, Dieu, ma justice ! » (Ps 4, 2)
Le descendant de David se nomme (Je 23,6) : « Le-Seigneur-est-notre-justice ».
La justice de Dieu est ce qui rend juste, justifie ; elle est
salut. C’est dans la justice pratiquée que l’on rencontre Dieu, notre justice,
qu’il nous connaît, qu’on le connaît, même à n’en avoir jamais entendu parler.
« On viendra de l’orient et de l’occident, du nord et du midi, prendre
place au festin dans le royaume de Dieu. »
Vivre en grâce avec le Père et les frères est un don, celui de la
justice, que nous recevons de celui qui est notre justice, notre paix, don de
lui-même pour qu’on vive. (Jn 10,10)