24/12/2010

Le Dieu "pour les autres" (Noël)

Lorsque nous parlons de Jésus, du Fils de Dieu, nous faisons comme si nous savions ce qu’est Dieu, qui est Dieu. Même si les propos ont saveur mythologique, amèrement, nous imaginons l’incarnation de la seconde personne de la Trinité. Nous célébrons ainsi la venue en la chair du Verbe de Dieu. Nous récitons le credo et se crée un vilain fossé entre foi et raison ; nous demeurons attachés à notre Dieu, et cela nous fait vivre, quand bien même nous sommes incapables de donner sens aux affirmations de foi. Ce serait le mystère ! Mais alors la foi, si elle trouve encore sa justification dans une morale au nom du commandement évangélique de l’amour, se vide de sa valeur proprement théologique : un Dieu qui se fait homme pour que nous vivions dès aujourd’hui de sa vie.
Ses contemporains n’ont jamais parlé de Jésus comme l’incarnation de la deuxième personne de la Trinité, le Dieu fait homme. Sa famille, et surtout sa vraie famille, ceux qui ont écouté sa parole et ont taché d’en vivre, de la mettre en pratique, ont connu un homme. Les disciples ont été séduits, comme dit le prophète, et ils se sont laissé séduire.
Cet homme n’est assurément pas comme les autres. Bien, sûr, c’est un homme comme les autres ; et qui connaissaient les disciples, sinon cet homme, Jésus ? Et cependant, qui était-il pour vivre un tel souci de tous, et particulièrement de ceux dont personne n’a le souci, seulement le mépris ? Qui était-il pour parler ainsi de Dieu, en avoir un tel souci ? Les disciples ont appris de sa bouche qui était Dieu, le défenseur des pauvres. Ils ont entendu des mots sur Dieu, inouïs, incroyables, qui parurent à beaucoup sacrilèges et impies.
Pour nous, si nous sommes disciples, il ne peut en aller autrement. Plus que de voir débarquer comme venu d’ailleurs, extraterrestre ‑ comme on dirait aujourd’hui là où l’on parlait savamment d’extrinsécisme ‑ la parole dans la chair, nous sommes invités à accompagner cet homme, Jésus de Nazareth, pour apprendre de lui et qui est Dieu et qui nous sommes. Nous sommes invités à être disciples à la suite des disciples et à refaire le même chemin, le leur, de la mort à la relecture des années passées en sa présence, de la fin des espérances déçues sur le chemin d’Emmaüs à l’union au vivant qui fait vivre.
Il faut partir de la croix. Un homme meurt. Voyant comment il avait expiré, il faut en dire plus. Faire l’anamnèse de tout ce que nous avons vécu avec lui, remonter le plus haut possible, et, même si cela échappe à la description, à sa naissance. Comment expire-t-il ? Comment a-t-il vécu ? Comment est-il né ?
Pour les autres. Il est l’homme pour les autres. Il parle et agit au nom d’un Dieu pour les autres, il vit d’un Dieu pour les autres.
A la croix, se brise la théologie, crise absolue du discours spontané ou savant sur Dieu. Le juste persécuté est le lieu de la présence de Dieu comme déjà Isaïe l’avait dit. Celui qui avait relevé les malades, pécheurs, dépravés et rejetés, est à son tour rebut de l’humanité. Dieu n’est pas l’être parfait, principe supérieur qui expliquerait pourquoi il y a quelque chose plutôt que rien. Dieu ne tient pas en place, en sa place. Il est sortie de soi, il est hors de lui, surtout à la vue du mal, il est pour les autres. Dieu ne se complait pas en son auguste solitude ; quelle piètre idée de la béatitude !
Ainsi, la création n’est-elle pas une action de Dieu, un beau – ou un mauvais – jour. C’est l’être même de Dieu. Pour les autres. Dieu ne donne pas un monde, la vie – c’est trop peu dire. Dieu, se donne lui-même, livré pour les autres. Si Dieu n’est pas offert, pour les autres, ce n’est pas Dieu. Offert, il est pour les autres, avec les autres, en eux, Emmanuel.
Voilà ce que comprennent les disciples, ceux qui ont connu Jésus, il y a deux mille ans, et nous aussi. L’homme de Palestine est le don de Dieu, non un cadeau que Dieu offrirait, mais Dieu lui-même donné, livré. Cet homme, Jésus, dont l’existence tout entière est pour les autres, ne fait pas que témoigner d’un Dieu pour les autres, encore qu’il soit, comme dit l’Apocalypse, le témoin fidèle, le martyr de la foi ; il est lui-même Dieu en son être traversant l’épaisseur de la matière, pour les autres, dans la chair, dans l’humanité, avec eux, en eux, Emmanuel.
Cet homme né ignoré de tous, hors de la salle commune, mort quasi pareillement sur la montagne désolée du calvaire, dans son parcours singulier ‑ ignorances et apprentissages, sentiments et passions, limite et quête de Dieu, pétri de foi juive ‑ est historiquement le premier des fils de l’homme en qui Dieu réalise enfin son dessein, son être, pour les autres. Il est le premier né d’entre les morts et partant celui par qui tous accèdent au Dieu pour les autres, celui par qui Dieu acquiert une multitude de fils.
Faut-il demander : pourquoi lui, cet homme, juif, de Palestine, au premier siècle et pas un autre ? Comme l’on demandera pourquoi j’aime mon conjoint. Dans la chair, élire c’est choisir, et pourtant tous sont appelés, élus. L’un, Jésus de Nazareth, l’homme dont nous fêtons la naissance, est le fils bien aimé ; par lui, avec lui et en lui, désormais tous peuvent avoir part à leur vocation, la vie avec le Dieu pour les autres.


Jésus, homme au milieu des hommes, tu confies à tes disciples ce que tu sais de Dieu, ce que tu es de Dieu : pour les autres. Donne à l’Eglise des disciples d’être elle aussi, pour les autres.
Jésus, homme au milieu des hommes, tu ouvres à l’humanité le chemin de la vie. Donne à tous les hommes de notre terre, particulièrement à ceux qui sont accablés par la souffrance, l’injustice, la pauvreté, de connaître goûter dès aujourd’hui leur vocation : vivre du Dieu pour les autres.
Jésus, homme au milieu des hommes, tu sais ce qu’il en est des puissants, Hérode et autres Pilate. Donne à tous ceux qui nous gouvernent, dans les sociétés et les religions, dans l’Eglise, par la politique ou l’économie, d’être au service de leurs frères ou à défaut de craindre ton jugement.

21/12/2010

"Le bien, c'est la révolte"

Pourquoi les prophètes apparaissent-ils en Israël à une période précise ? Pourquoi semblent-ils disparaître à une autre période tout aussi précise ? Certes, on fait d’Abraham ou de Moïse des prophètes, mais il s’agit plus de relier le prophétisme à l’époque des patriarches. Il y a Nathan à la cours de David, puis Elie et Elisée, et ceux qui ont laissé leur nom attaché à un livre biblique. Ensuite, semble-t-il, plus rien.

Que se passe-t-il de David au retour d’exil ? Un lien fort à la terre. Elle n’est plus une promesse avec David, et si elle le redevient avec l’exil, demeure la vive conscience que cette terre a été celle du peuple et que c’est de façon inique qu’il en a été chassé ou bien comme punition de ses fautes.

Ce lien avec la terre, c’est le fait d’être bien chez soi, dans un pays où coulent le laid et le miel. Et lorsque l’on a à manger parce que la nature est généreuse, lorsque l’on ne connaît plus la faim et la soif comme au désert, on pense moins à son Dieu, on crie moins vers lui. Lorsque c’en est fini de l’esclavage en Egypte ou de la déportation, on crie moins vers lui. Est-ce à dire que l’on est moins religieux ? Non sans doute, tout aussi religieux mais moins fidèle. La religion hier comme aujourd’hui s’est toujours bien portée, la foi, c’est autre chose. On peut être religieux, courir après toutes sortes de héros ou de lieux merveilleux, et laisser tomber l’austère Dieu de l’alliance qui se retire derrière l’interdit des idoles. On peut multiplier les autels et les dieux, les sacrifices et l’encens et tourner le dos à celui que ne cesse pourtant de déclarer son amour.

Or la dénonciation de l’idolâtrie est un thème prophétique, le thème prophétique. L’idolâtrie, c’est une prostitution, l’infidélité au Dieu de l’alliance, du Dieu qui épouse son peuple, sa création. Et pourquoi courir après les idoles si ce n’est parce qu’elles sont séduisantes, ou qu’elles s’imposent comme ce à quoi on ne peut échapper, parce qu’elles terrorisent tout le monde ?

Les idoles, c’est ce que tout le monde suit, ce à quoi on ne peut échapper que par la résistance. Il n’y a qu’à voir les prophètes marginalisés par leurs prises de parole. On les traite de fous, on les persécute. Dénoncer les évidences, dénoncer ce à quoi l’on sacrifie, bon an mal an, quitte à rompre ‑ oh sacrilège ! ‑ le consensus social et religieux.

Dans notre monde, c’est l’évidence des règles économiques auxquelles des milliers de vies sont sacrifiées chaque jour, des lois qui s’imposent et contre lesquelles on ne saurait rien faire pour peu que l’on ait un peu les pieds sur terre. C’est aussi, dans la religion les choses auxquelles on n’a pas le droit de toucher sous prétexte de sacrilège, le pape, l’eucharistie, la Sainte Vierge, les trois blancheurs, fer de lance de la polémique anti-protestante, même cinquante ans après Vatican II.

Lorsqu’il n’y a plus rien à faire, parce que l’on ne sait pas comment s’en sortir, comment et pourquoi dénoncer encore un monde fondamentalement injuste, une Eglise si souvent favorable à la religion plus qu’à l’évangile ? Ne reste plus que la prophétie, la prise de parole comme prise de risque.

Jésus a été le prophète par excellence, critique du politique et du religieux. A tous ceux qui veulent le faire roi, il échappe ; à l’espoir d’un salut politique, il impose de renoncer. Ce n’est ni ce soir ni demain que le Royaume se réalisera avec armées et légions. Mieux vaut rentrer l’épée au fourreau et mourir plutôt que de pactiser un tant soit peu avec la force, fût-ce celle qui imposerait la vérité. A tous ceux qui sont attachés au culte, aux sacrifices, Jésus propose un judaïsme synagogal, une lecture de la parole, loin du temple, attaché au service du frère, le plus petit. Ce qui devait arriver arriva. Arrêté, crucifié, il meurt comme le paria.

Dans notre monde, dans notre vie, à quoi sacrifions-nous ? Quelles évidences politiques ou religieuses ne remettrions-nous en cause pour rien au monde ? Et s’il n’y a rien à faire, désespérés par une violence toujours renaissante, une injustice sans cesse entretenue, prendrons-nous la parole, le risque de la parole, ou serons-nous encore complices du mal ?

Evidemment, la dénonciation prophétique nous accuse ; elle accuse d’abord le prophète : Nous ne faisons pas ce que nous disons. Mais si nous réglons nos paroles à nos comportements, sous prétexte de n’être point hypocrites, nous réduisons coupablement les exigences de la morale et de la suite du Christ à la petitesse de nos actions. C’est parce qu’elle nous dénonce aussi que la prophétie mérite d’être entretenue. Autrement, si elle ne fait que dénoncer la paille dans l’œil du frère, elle n’est qu’hypocrisie.

Se lever pour porter la parole, pour la proférer, prophétiser n’est pas affaire de rhétorique ou de bavardage. Celui que les français ont élu en 2007 comme l’homme providentiel, beau parleur même dans l’abject d’un discours de Grenoble, qui allait tout changer, se retrouve nu, et le pays plus encore. Le prophète, lui, refuse d’être roi, d’être l’homme aux solutions. Il est même sans parole, comme l’enfant qui vient de naître. Quelle protestation, quelle geste prophétique qu’un nouveau-né pour détruire les puissants et l’injustice. Hérode l’aurait-il compris qu’il en eut peur ?

Notre baptême nous a fait prophète. Et c’est bien contre ce baptême que travaille notre sacrifice aux idoles, notre refus de nous lever pour défendre le pauvre sans recours, le malheureux que l’on humilie. Que le prophète lie dénonciation de l’idole et exigence éthique exprime le nœud du péché, le laisser faire de la violence. « Le bien, c’est la révolte. Le mal, c’est le naturel, la nature – nourriture, guerre, mort : tel est le principe, tel est l’ordre des choses. » (Kertesz, Journal de Galère, 212). Victoire de ce qui s’impose, de l’idole, de l’ordre des choses, même injuste, ou cri de révolte, prophétique, celui-là même du Christ en croix ?


(Pour une liturgie pénitentielle. Os 8-11; Ps 49/50; Mt 2,13-30)

17/12/2010

Une famille de rêveurs (4ème dimanche de l'avent)

Un songe. Voilà ce que l’évangile nous rapporte de Joseph. Nous en savons plus sur ses rêves que sur sa vie ! La psychanalyse et l’interprétation des rêves n’existaient pas lorsque le texte a été écrit. Le rêve avait cependant beaucoup d’importance pour dire le sens, comme une direction, ce qui est devant, et non comme archéologie, Si l’on remonte à un traumatisme refoulé, si lapsus et mots d’esprit peuvent bien être symptômes, c’est pour ouvrir à un avenir.
Avec son songe, Joseph rappelle terriblement ses ancêtres. Une famille de rêveurs. Il y a son homonyme, Joseph, que ses frères nommaient l’homme aux songes, un de ses oncles très éloignés si l’on en croit la généalogie de Matthieu, juste avant notre texte. Il y a le père de ce Joseph, Jacob, aïeul direct. C’est le père des douze tribus. Ses rêves sont curieux, comme tous les rêves : échelle dressée dans les cieux, comme si enfin ils étaient accessibles, ouverts, et promesse de postérité. C’était à Bethel, un lieu comme une crèche, dont le nom signifie Maison de Dieu. Il y eut cette histoire de bêtes en chaleur au pelage tacheté ou rayé ; Jacob est quitte par rapport à son beau père, tant pour son troupeau que pour ses femmes. Il peut rentrer chez lui et repasser par Béthel.
Histoires de postérité, de ciel ouvert, de femmes dont est discutée l’appartenance. Retour du refoulé : Joseph se voit disputer sa femme qui a une descendance, comme si le ciel s’était ouvert avec le souffle de l’Esprit. Sa maison pourrait-elle être maison de Dieu ? Il y a juste lapsus, ce n’est pas à Bethel mais à Bethleem que naît l’enfant. Et le songe tourne Joseph vers un avenir incroyable : Il fit comme l’ange le lui avait dit.
Enfin, pas tout à fait. L’enfant est nommé Emmanuel. Or Joseph devait lui donner le nom de Jésus. Dieu avec nous, Emmanuel, vaudrait-il mieux que Dieu sauve, Jésus ? A moins que Emmanuel signifie la même chose que Jésus. Alors, ce petit d’homme, ou plutôt de femme, ouvre un avenir sans pareil aux fils d’Israël, c’est-à-dire aux fils Jacob (décidément, dans cette famille, ils ont tous plusieurs noms !). Sa naissance est affaire de salut. Quand Dieu habite au milieu de son peuple, comme à Béthel, il ne peut que sauver son peuple, lui donner la vie, plus grande. Qu’est-ce que le salut ? La présence même de Dieu au milieu de son peuple. Non une idée abstraite mais la vie même de Dieu qui devient la vie du peuple.
Comment cela se peut-il ? interroge la mère dans l’autre évangile qui raconte plus ou moins le même épisode. Dans le verset qui suit notre texte, il est précisé que l’enfant naît à Bethléem. C’est la maison du pain. Lapsus ou mot d’esprit, de Bethel à Bethléem, Dieu est devenu pain. N’est-ce pas exactement l’avenir qu’ouvre le songe de Joseph ? Dieu nourrit son peuple comme un pain. Il est pain, et le peuple ainsi nourri ne pourra que vivre éternellement.
Un Dieu qui s’offre pour faire vivre son peuple, comme une nourriture, un pain, en même temps qu’il disparaît laissant le pain prendre sa place (la Maison de Dieu est remplacée par la Maison du pain), on est en droit de s’attendre à un avenir d’une nouveauté absolue. Le songe de Joseph projette loin devant ce qui pourtant est le plus ancien, la vocation de l’humanité est divinisation.
Oui, cela devient compliqué comme commentaire, et mieux vaut le récit d’un songe. C’est ce que choisit l’évangéliste. Mais si le rêve est simple, l’interprétation des rêves a toujours été histoire plus délicate. Il serait bien sot cependant de ne pas se hasarder à la signification de ce rêve, de le prendre au premier degré, comme s’il s’agissait d’une description, comme s’il ne s’agissait pas d’un rêve précisément ! Laissons donc de côté le sens obvie, c’est un piège si l’on s’y enferme. Osons avancer une signification, qui délie et le texte et cette histoire ancestrale, refoulée, de rêveurs.
Aux patriarches succède l’enfant. Il ne s’appelle pas comme l’un des ses aïeux, comme si, débarrassé du poids du passé, il ne pouvait qu’être libre du péché du peuple et libérateur, sauveur.
Textes 4ème dimanche Avent A : Is 7, 10-16 ; Rm 1, 1-7 ; Mt 1,18-24

11/12/2010

Nous attendons le jugement (3ème dimanche de l'avent)

Le Baptiste attend celui qui doit venir. En prison, il ne peut que compter sur son dernier espoir, que Jésus soit celui qui doit venir. A Madagascar, en Haïti, en Côte d’Ivoire, dans tant de pays, la situation est telle qu’on ne peut qu’attendre autre chose, espérer des solutions. Chez nous, des familles fragilisées par la crise financière et le chômage ; la misère n’est évidemment pas qu’économique. Les difficultés familiales, la maladie, la déprime peuvent aussi nous écraser. Comment ne pas attendre un changement, espérer une bonne nouvelle ?
Et les autres, ceux pour qui cela va bien, nous peut-être, nombreux aussi, du moins peut-on l’espérer, ont-ils une attente, une espérance ? Espérons-nous quelque chose ? Et quoi ? Avons-nous besoin de quelqu’un qui vienne ? Attendons-nous celui qui doit venir ?
Faut-il qu’il y ait misère pour qu’il y ait attente et espérance ? Faut-il se ranger au jugement d’Imre Kertész, « le désir vit aussi sur les tas de fumier, c’est même là qu’il s’épanouit vraiment. » (Journal de Galère) ?
Mais si c’est l’horreur qui fait espérer, l’espérance n’est-elle pas un opium qui fait miroiter un autre monde, meilleur, construit en miroir de celui que nous connaissons, juste un renversement de l’abject ? Vivre dans l’espérance ne serait alors que déserter ce monde trop impossible, pour reprendre, de façon illusoire, quelque souffle, afin de répartir vivre comme en apnée. Si l’espérance du Baptiste, et la nôtre, n’est rien d’autre, nous ne saurions la mépriser certes tant elle nous aura soutenus alors que nous étions au plus près de la mort, moribonds, mais nous en mesurons la vanité.
Une phrase de Jésus dans le texte d’aujourd’hui est plus qu’énigmatique. « Heureux celui qui ne tombera pas à cause de moi ! » On pourrait tomber, se tromper, à cause de Jésus ? L’accomplissement de la promesse est en effet à ce point retardé, l’espérance que nous pouvons mettre en lui, aussi forte soit-elle, semble tellement fragilisée par l’ampleur du mal et l’éloignement du terme qu’elle désigne, que nous pourrions tout laisser tomber, baisser les bras. N’est-ce pas la tentation du Baptiste alors même qu’il est le plus grand des prophètes ?
Si le temps de l’avent est compris par tant d’entre nous comme une attente de Noël plus que comme une attente du dernier jour, n’est-ce pas justement parce que ce dernier jour est improbable, et que l’on en vient à trouver plus raisonnable d’attendre un événement qui s’est déjà passé, il y a deux mille ans ? Celui-là au moins ne risque pas d’être retardé !
Nous commémorons la naissance du Christ pour nous inscrire dans l’attente d’Israël que récapitule le plus grand des prophètes, le Baptiste. Nous sommes engagés à l’espérance du dernier jour. Il faut un dernier jour. Il le faut pour qu’à tout jamais soit détruit le mal, autour de nous et en nous. La présence au milieu de nous de celui qui doit venir ne fait pas disparaître la nécessité de l’espérance.
Avec elle et contre elle, demeurent l’insouciance ou le dilettantisme quand ils sont possibles, et l’absurde, la résignation et le scandale d’une humanité condamnée par essence au supplice de Tantale.
L’attente de celui que doit venir est l’attitude la moins certaine, non seulement la moins probable, mais surtout la plus éloignée de tout ce qui pourrait être certitude, savoir dont on ne pourrait pas douter. L’espérance n’est pas la maîtrise d’un indisponible (contradiction dans les termes) mais, au contraire, l’ascèse terrifiante du manque de toute sécurité, un sol qui se dérobe. Il nous faut apprendre à vivre accrochés, suspendus, à la promesse divine seulement, à une parole qui résonne depuis le commencement du monde et qui se répand ainsi que l’écho dans les montagnes, comme coupée de celui qui en est la source.
L’espérance est comme la foi, acte de confiance. L’on croit et compte sur Dieu aujourd’hui, on espère sa venue pour demain. L’une et l’autre ont la faiblesse de l’illusion, non que ce soit leur seule issue, mais que souvent, prendre les rêves pour la réalité évite de se confronter au réel. Si des trois, espérance, foi, charité, la plus grande est l’amour, c’est que le secours du prochain donne chair, ici et maintenant, à une transformation du monde.
L’espérance signifie que la transformation de ce monde par celui qui est le toujours venant, celui qui doit venir, ne relève d’aucuns projets humains aussi nécessaires soient-ils, mais d’un jour nouveau auquel nous aspirons comme la réalisation des promesses, la mise à mort de la mort.
Si le plus petit des enfants de l’homme est plus grand que le plus grand des prophètes, n’est-ce pas que cette espérance même et toujours débile, frêle, est la voie qu’ouvre Jésus, comme une porte étroite, un chemin escarpé ? Le risque de l’illusion plane, tel un oiseau de proie, mais le rejet le plus radical du mal est à ce prix.
Je n’ai pas parlé de Noël avec tout cela, mais lorsque le Baptiste manque de désespérer, Jésus est né il y a plus de trente ans ! C’est plus sa passion, apocalypse, qui se profile. Si du moins l’enfant de Bethléem a un rapport avec ce texte, c’est que tout enfant, et lui de façon exemplaire, est promesse, espérance, à condition qu’il ne s’agisse pas par lui de continuer le même. Ce sont de nouveaux cieux et une terre nouvelle que nous attendons selon sa promesse, où la justice habitera (2 P 3,10).

Textes 3ème dimanche de l’avent : Is 35, 1-6a. 10 ; Jc 5, 7-10 ; Mt 11, 2-11

24/11/2010

Dites, si c'était vrai...

« Saint Thomas en faisait la remarque à propos des relations de Dieu à la créature (De Potentia 7,11) : Il est nécessaire, d’une nécessité humaine, que nous nous représentions Dieu de telle ou telle manière. Et par une pente toute naturelle nous lui attribuons, comme déterminations intrinsèques, ce que nous concevons de lui. "Mais l’entendement comprend qu’il n’en est pas ainsi en réalité." » (S. Breton, Ecriture et révélation, Cerf, Paris 1979, pp. 137-138)

Ce ne sont pas seulement les images naïves de Dieu, populaires, que Thomas d’Aquin juge aussi nécessaires que fausses, ce sont aussi, et peut-être surtout, les concepts, élaborés, des philosophies et théologies, malgré leur prétention de se garder de toute contamination par l’imaginaire et les sensations. (Il précise en outre qu’il ne parle pas de ce que nous imaginons de Dieu, mais des relations de Dieu à la créature, de ce qui vient de Dieu, de Dieu en tant qu’il se donne, se découvre à la créature.)

Le discours sur Dieu n’est ainsi que récollection des images nécessaires et abandon dans l’instant de ce qui ne peut que rater la cible. Si Dieu était ce qu’on en pense, ne serait-il pas seulement ce que nous aurions construit ?

Et voilà qu’avec Noël se multiplient les représentations voire l’imagerie, nécessaires, de Dieu : l’enfant de la crèche, une visite de Dieu aux hommes dans l’histoire. De cela aussi l’entendement comprend-il qu’il n’en est pas ainsi en réalité ? La question, à l’âge du pluralisme religieux, plus encore qu’avec l’athéisme sans doute, se radicalise. L’incarnation n’est-elle pas aussi nécessaire et fausse, que tout ce que les religions ont exprimé et expriment de meilleur à propos de Dieu ? Est-elle un mythe, aussi faux que tous les autres, ou si l’on préfère, aussi vrai que tout ce qui ne peut se dire autrement que par le mythe dans toutes les religions du monde ? Pourquoi et comment pourrait-elle échapper au mythe ?

La fragilité de l’enfant ‑ étymologiquement celui ne parle pas ‑, alors même qu’il est La Parole, interdit les réponses péremptoires, assurées, définitives. Elles contrediraient ce que, au moins, l’on tient dans la vérité du mythe, la fragilité de l’enfant. Surtout, dans le cadre du dialogue interreligieux, elles n’exprimeraient que mépris de toutes les autres religions qui évidemment se trompent. Comment dialoguer si l’on sait déjà que les autres sont dans l’erreur et nous dans le vrai ?

Tous les mythes certes ne se valent pas ; certains ne font plus sens ou ne parviennent pas à mener leurs auditeurs à une humanité toujours plus grande. Même si le mythe chrétien est hautement rationnel, plus que beaucoup source d’un respect sans limite de la dignité humaine, reste que rien ne le justifie définitivement puisque c’est ce qu’il raconte qui est ce par quoi il y a justification. La crédibilité d’un mythe, d’une foi, est nécessaire certes à sa vérité, mais pas suffisante, et ne peut l’être, parce qu’il ne s’agirait plus d’une foi mais d’une gnose, une théosophie, un savoir. Le credo quia absurdum, traduction de la folie de la croix, dit-il autre chose ?

Si vérité il y a de ce que l’on tremble à appeler, mais qu’il faut bien appeler, le mythe chrétien, loin de la certitude d’un savoir apodictique (que d’ailleurs plus aucun scientifique ne réclame pour sa propre disciple où n’est vrai que ce qui n’a pas encore été falsifié), elle ressemble à celle d’un amour. De façon générale, le doute n’y a pas sa place, car l’on doute d’une affirmation qui se prétend savoir, pas d’une relation. Parfois, avec la relation, c’est la crise et tout vacille ; me trompe-t-il ? tient-elle vraiment à moi ? et si c’est un faux-ami, un traitre ? et s’ils ne m’aimaient pas ? Reconnaissons que rarement, peut-être jamais, l’on doute ainsi de l’amant, de l’ami, des parents ou des enfants. Il est peut-être malheureusement plus simple de les haïr que de douter d’eux.

Parfois encore, tenaillé par l’amour de celui qui est parti, de lui-même ou par la force des circonstances, on ne sait plus rien de l’autre, de son amour, et l’on demeure dans la nuit. Seule l’absence s’impose ainsi que le vide du tombeau. Et encore faut-il quitter ce vide ; abandonné, l’abandonner. L’amant, le fils, ne pourra pas être croisé ici, mais seulement dans l’ailleurs où il pourrait être désormais.

Si l’on veut bien sortir la foi du savoir, non pour aller à l’irrationnel mais pour entrer dans sa scandaleuse fragilité, celle de la croix, encore, elle revêt une force inattendue ; non une force qui supprime sa faiblesse ‑ la foi demeure un mythe parmi d’autres aux yeux du savoir ‑ mais une faiblesse qui ne craint rien parce qu’elle s’en est remis en tout à celui qui fortifie.

Nous ne sommes certes pas découpés en facultés étanches ; nos savoirs ne sont pas indépendants de nos relations amoureuses, amicales, filiales ou parentales. Et cependant remettre en cause ce que nous savons, comme scientifiquement, ne met que peu souvent en péril nos amours ; voir s’éteindre un amour ne nous rend pas ipso facto ignares là où nous étions savants. Ainsi, pouvons-nous demeurer dans l’interrogation la plus radicale quant à la vérité du christianisme, mythe parmi d’autres, et ne pas douter un instant que le crucifié dont nous allons célébrer la naissance meure martyr, témoin silencieux encore et toujours, de l’amour indéfectible de celui dont nous devons nous faire des représentations et dont pourtant nous savons qu’il n’en est pas ainsi en réalité.

Il ne suffit pas d’en revenir à Thomas, mortification du discours. Le crucifié dont nous allons célébrer la naissance, dans l’extrême de son « pour les autres » paraît s’évanouir ainsi qu’Abel, buée insaisissable, songe. On peut ‑ peut-être le faut-il, peut-être le doit-on par fidélité même à Jésus – demeurer comme hagard, stupéfait, incapable de se prononcer, dans l’émerveillement de la richesse ‑ tel un miroitement infini ‑ des expressions religieuses ; demeurer interdit devant la sape que le pluralisme opère, ne conservant du christianisme, au mieux, qu’une structure de vérité ­– le passage par la mort pour aller à la vie ‑ débarrassée à jamais du particularisme trop étroit et scandaleux ‑ comme unique nécessaire ‑ d’un juif palestinien du premier siècle ; demeurer hébété devant l’horreur et la violence d’intérêts qui s’imposent comme vérité, la seule tangible finalement, celle de la réussite, de l’argent et du pouvoir.

Dans sa gratuité, la fraternité seule, non pas, les frères ‑ ici et ailleurs, hier, aujourd’hui et demain, père, mère, enfant, amis ou amants, noirs, jaunes ou blancs, valides ou blessés, et même les ennemis peut-être ‑, pourraient nous attacher au frère universel à moins que celui-ci ne disparaisse derrière eux, ainsi que semble le suggérer l’évangile lui-même (Mt 25).

13/11/2010

La Sagrada familia, vocation de l'humanité

La consécration de la Sagrada Familia aura été l’occasion pour Benoît XVI de redire ce qu’est pour lui la famille. Cela aura été pour d’autres, l’occasion d’exprimer leurs désaccords, en particulier aux associations homosexuelles, dans un pays où le mariage entre deux personnes du même sexe est possible ainsi que l’adoption d’enfants par de tel couple.

Pour le Pape comme pour ses opposants, la famille demeure un modèle, curieusement ressemblant : contrat destiné à durer, entre deux personnes disposées à accueillir des enfants. Voilà un accord que l’on serait heureux de voir reconnaître d’un côté comme de l’autre.

On pourrait espérer un dialogue plus qu’un affrontement. Qui dit dialogue dit acceptation d’apprendre de l’autre un bout de la vérité. Cela vaut pour l’Eglise comme pour ses interlocuteurs. Et quand il s’agit de dialoguer sur des sujets qui sont censés opposer les partenaires, voilà qui relève de la plus haute virtuosité. Je dis « censé opposer » parce que ni dans l’Eglise, pourtant corps organisé, ni dans la société multiple plus que jamais, il n’y a une position, uniment partagée.

Depuis la naissance de Jésus, peut-être faudrait-il plutôt écrire, si l’on osait, depuis que Dieu est Dieu, la Sagrada familia, c’est la destinée de l’humanité, sa vocation. Il ne s’agit pas tant d’une cellule familiale historique, au 1er siècle de notre ère, dont nous ne savons pas grand-chose, surtout si l’on se rappelle que les évangiles de l’enfance n’ont guère de préoccupation historiographique. Feuerbach dénonçait la religion comme une simple anthropologie projetée dans le ciel. Nous garderons-nous de faire de la sainte famille de Marie, Joseph et Jésus notre idéal de la famille projeté dans le ciel ? Ainsi, la Sagrada familia n’est pas derrière nous, même comme modèle, elle est devant nous, comme appel, vocation, celle de la destinée de la famille humaine. Dans ces conditions, n’est-il pas scandaleux que la famille soit le lieu d’une opposition toujours plus implacable entre position officielle, sans être forcément majoritaire de l’Eglise, et nombre d’hommes et de femmes, parfois aussi catholiques convaincus ?

Si, depuis le dernier Concile, l’Eglise a appris le dialogue interreligieux et en est même la championne, sans rien abandonner de sa foi mais en apprenant des autres la vérité qu’ils découvrent par leurs propres chemins, ne devrait-elle pas aussi, sans rien abandonner de sa foi, découvrir ce que d’autres vivent de la vérité en matière de morale familiale et sexuelle ? On pourrait encore parler du dialogue œcuménique, qui lui aussi articule vérité catholique et écoute qui invite l’Eglise catholique elle-même à la conversion de sorte qu’elle exprime avec plus de justesse le cœur de sa foi. On n’imaginait pas il y a cent ans que dialogues interreligieux ou œcuménique pourraient aboutir à autre chose qu’au ralliement des interlocuteurs à la foi catholique, la seule vraie ; on constate qu’ils ont conduit l’Eglise catholique à une plus grande fidélité à sa propre foi. Si la Sagrada familia est la vocation de l’humanité, l’Eglise ne doit-elle pas tout faire pour servir ce dessein de Dieu ?

11/11/2010

Se rendre à la radicalité, horrible, de la croix

Théophilyon, Novembre 2010

Relecture du Verbe et la Croix de Stanislas Breton (Paris 1981)

Patrick Royannais

Il n’a pas revendiqué son droit d’être traité à l’égal de Dieu, mais il s’est anéanti, vidé de lui-même, jusqu’à la mort et la mort de la croix. Se pourrait-il que le commentaire d’un tel événement soit autre chose que l’ascension du « mont chauve » ? Pourrait-on ne pas rater le « dit » du texte à ne faire qu’expliciter un savoir voire une profession de foi ?

Commenter la kénose est une marche, une traversée à la suite du Fils, un exode kénotique. De quoi s’encombrerait-on ? Tout bagage est impedimenta tant le chemin est rude, tant l’eau est profonde. N’emportez rien pour la route ! Ce qui nous alourdit est ce que nous avons le plus de mal à abandonner. Le reste, nous l’avons déposé depuis longtemps. Mais ce à quoi nous tenons vraiment, à commencer peut-être par l’attachement à ce Fils et les justifications d’un tel attachement, et aussi tout ce qui nous rend possible de comprendre, de penser, sans parler des frères, sœurs, père et mère, voilà qui nous constitue si subtilement que nous ne savons pas nous en défaire, que souvent, nous ne pouvons pas même le voir, ne voyant que nous-mêmes. Il n’y a pas de jugement moral ici, seulement l’impossibilité de marcher qui oblige à tout quitter.

La pensée de Breton est un dispositif ou un procès dont on ne peut savoir a priori jusqu’où il mènera. La médiation de la croix introduit à une critique des plus radicales et quel chemin de croix pourrait ignorer l’horrible ? Nos certitudes y compris celles de la foi, voilà ce qu’il faut débusquer pour en être libérés et sans cesse recommencer la quête, l’ascension. Wohin ? interrogerait, étonné par l’insistance et la précipitation le croyant encore spectateur auquel Bach répond sans hésiter : Nach Golgotha.

Pourrait-on alors, devrait-on tout démonter, ne plus rien affirmer ? Non, évidemment, si l’entreprise est de démolition. Si, combien plus, s’il s’agit de se désencombrer, de se défaire de ce en quoi l’on se prend les pieds, s’il s’agit de ne rien revendiquer, à son tour, pour suivre celui qui s’est vidé prenant forme d’esclave. Renouvellement de la manière de penser qui n’est pas simple changement de pensée mais exercice spirituel.

(...)

31/10/2010

La sainteté (Toussaint)

La vie plus grande. La destinée humaine n’est pas humaine, non qu’elle soit inhumaine ; elle est divine. La vocation de l’homme c’est Dieu, non qu’il y ait quelque dévalorisation de l’humain que ce soit, mais que l’humain, dans ce que cela a de meilleur, n’est pas suffisant pour l’homme. Nous sommes à l’étroit dans notre humanité, même la plus haute. Et l’incarnation du Fils, si elle dit la dignité sans limite de l’homme, n’a pour but que de diviniser cet homme.

La vocation de l’homme, la nôtre, ce que l’on appelle la vie éternelle ou le salut, la sainteté ou l’illumination, c’est la divinisation. Nous ne sommes pas appelés à vivre demain en présence du Tout-puissant, heureux d’un sort de courtisans. Nous sommes dès aujourd’hui transformés, divinisés. Nous sommes participants de la nature de celui qui s’est uni à notre nature.

La vocation humaine c’est la vie de Dieu. Nous sommes ses enfants, ses engendrés et si un chat ne peut qu’enfanter un chat, un enfant de Dieu est dieu lui aussi. Cette divinité qui nous est conférée est adoption filiale. Il convient d’entendre à nouveau les quelques versets de l’épître de Jean :

« Voyez quel amour le Père nous a donné pour que nous soyons appelés enfants de Dieu. Et nous le sommes ! Si le monde ne nous connaît pas, c’est qu’il ne l’a pas connu. Bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, et ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Nous savons que lors de cette manifestation nous lui serons semblables, parce que nous le verrons tel qu’il est. »

La résurrection n’est pas un prolongement, elle est une transformation, une divinisation, l’adoption filiale. Si elle n’est pas pleinement manifestée, elle n’en est pas moins déjà réalité : Nous sommes enfants de Dieu, nous sommes divinisés et c’est cela la vie éternelle. Enfants de Dieu, littéralement engendrés de Dieu. Nous ne sommes pas nés (seulement) de la chair ni du sang, comme le dit le Prologue de l’évangile de Jean. Nous sommes nés de Dieu, ses engendrés, et voilà pourquoi notre vocation, c’est la vie même de Dieu, et non le prolongement de notre vie humaine, trop humaine.

Cette vie divine ne saute pas aux yeux. C’est une histoire de manifestation, d’apparition, et pour voir, on ne saurait ausculter, objectiver. Celui qui dit je vois est un menteur. L’apparition est affaire d’engendrement, de reconnaissance du Père, ce que le Fils nous donne. C’est la relation qui donne de connaître, comme toujours en amour.

Qu’est-ce que cette vie plus grande dès maintenant, dans notre vie ? Qu’est-ce que la vie éternelle aujourd’hui ? Qu’est-ce qu’être sauvé ? Qu’est-ce que la sainteté ?

D’un certain point de vue, cela ne se voit pas, cela ne change rien. Et rien d’étonnant à cela si l’humanité est par vocation divine, si l’humanité est comme en creux déjà capable du divin, déjà marquée par sa destinée, la trace de son créateur. Dieu ne pouvait créer l’homme, être spirituel à son image, sans déjà l’informer, lui donner forme divine. Tout ce qui est humain chez l’homme est déjà divin.

Ce qu’est la sainteté alors, ce n’est rien d’autre que ce qui est le plus humain, ce que l’évangile appelle le verre d’eau offert qui affirme, contre toutes les dénégations, la dignité de tout homme, et d’abord de celui que l’on refuse de reconnaître comme frère. Oui, un peuple immense, foule que nul ne peut dénombrer qui a visité le Christ en ses frères les plus petits, l’a vêtu, l’a nourri, sans même le connaître, le plus souvent. Vous me direz, cela en laisse pas mal de côté, nous peut-être, qui n’avons pas offert ce verre d'eau.

Et de fait, ceux qui ont offert le verre d’eau ont manifesté ce qu’ils sont eux et le frère désaltéré, à l’image du Dieu vivant, du Dieu saint, d’un prix inestimable, à la reconnaissance possible seulement dans l’amour.

La sainteté c’est encore la quête de celui qui visite l’homme pour l’élever à plus que lui, la saisie, même fragmentaire et confuse, de ce que l’homme, est visité par plus grand que lui, que seule une vie éternelle honore ce qu’il est. La sainteté, c’est l’attente amoureuse, amicale, fraternelle ou filiale, repérable seulement dans la blessure d’un manque. Là encore, foule immense de ces chercheurs, ceux qui ne savent pas déjà qui est Dieu, qui ils sont, ce que Dieu attend d’eux et qui ne peuvent que chercher, foule immense et heureuse de ceux qui cherchent Dieu.

Sont-il chrétiens ? sans doute. Mais pas seulement. Le dialogue interreligieux le montre. On attribue à Jean de la Croix ce mot : Pour aller où tu ne sais pas, va où tu ne sais pas. Nous savons où nous ne devons pas aller pour la vie plus grande, mais cela ne suffit pas à dire où nous devons aller. Dès lors, tous les chemins connus sont mauvaises pistes. Qui s’en étonnerait puisque le vent souffle où il veut, que nous pouvons entendre sa voix mais nous ne savons ni d’où il vient, ni où il va.

Impossible d’enfermer celui que nous cherchons dans l’idole de mains humaines ou dans le concept, fût-il celui du dogme. L’idole, c’est la fontaine, l’adduction, prise pour la source. La sainteté, c’est aujourd’hui, ce chemin, le Christ, ouvert devant nous pour que nous recevions ce à quoi dès l’origine du monde nous sommes destinés, la vie avec Dieu. La sainteté, c’est ici et maintenant la vie avec Dieu. Comment voulez-vous que si nous vivons déjà avec lui, une telle vie ne soit pas éternelle ?


Textes de la Toussaint : Ap 7, 2-4. 9-14 ; 1 Jn 3, 1-3 : Mt 5, 1-12