vendredi 25 mars 2011

Désir de Dieu, à l'école de la Samaritaine (3ème dim. de Carême)

Pourquoi sommes-nous croyants ? Ou bien qu’est-ce qu’être croyants ? C’est la question que nous posons à ceux qui viennent à la paroisse pour préparer le baptême d’un enfant ou préparer leur mariage. Peut-être la question mériterait-elle d’être posée à tous ! Ce qui fait de nous des croyants est multiple, tradition familiale, partage de valeurs, appartenance sociale voire sociologique, bonne conscience, manières de résoudre nos questions ou d’apprivoiser nos peurs, etc.
Que les conditionnements psychologiques, sociologiques, idéologiques influent sur ce qui fait que nous nous reconnaissions chrétiens, c’est certain. S’agit-il des raisons de croire ? Peut-on même parler de raison de croire ? Oui, si l’on veut dire que ce que nous croyons n’échappe pas à ce que nous comprenons, pensons. Oui, il faut que soit possible de rendre raison de l’espérance qui nous habite, si nous ne voulons pas être réduits à des sectaires ésotériques, si notre foi peut être transmise, présentée à d’autres.
Sans rien retirer à cette exigence de rationalité de la foi qui en dit la potentialité anthropologique – une foi qui ne serait pas humanisante ne saurait prétendre à quelque vérité pour les hommes et les femmes de quelque époque que ce soit ‑, il faut pourtant dire qu’il n’y a pas de raisons de croire. Dans nos familles, l’un est croyants, l’autre ne l’est pas ; à l’école, les enfants sont de moins en moins nombreux à l’être, et dans le cadre professionnel, nous mesurons aussi l’aléatoire de l’attachement chrétien.
La rencontre avec la Samaritaine, au début de l’évangile de Jean, au chapitre 4, montre une naissance de la foi. Qu’est-ce que fait de cette femme une disciple de Jésus capable même de témoigner ? Cette femme est une femme de désir. Cinq maris, et encore un autre. Et elle cherche à draguer Jésus. C’est peut-être lui le septième, le dernier, mais dans un tout autre style. Et Jésus lui-même laisse planer l’ambiguïté de la séduction. L’érotisme est à peine voilé : il fait chaud, sous le soleil les corps se montrent ; il n’y a personne qu’eux seuls, le lieu est désert autant qu’il est central. Il y a une rencontre encore plus impossible hier qu’aujourd’hui, à moins que justement on ne cherche un commerce sexuel entre un homme et une femme. Il y a un puits et la fraîcheur de l’eau comme le modèle même du désir. Il y a la soif, il y a la faim. Il y a une quête, une soif, une envie d’autre chose.
Histoire de désir. Voilà pourquoi l’on croit. Parce que nous sommes l’objet du désir de Dieu ; parce qu’il est l’objet de notre désir. Le Seigneur reproche à son peuple d’être une épouse infidèle mais il s’engage : Je vais la séduire et la mener au désert et je parlerai à son cœur (Os 2,16). Ou encore, à la désormais jeune fille à laquelle autrefois il avait crié : « Vis ! », le Seigneur dit encore : Tes seins s’affermirent, ta chevelure devint abondante […] alors je passai près de toi et te vis. C’était ton temps, le temps des amours […] et tu fus à moi (Ez 16,6-8). Le psaume répond : Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube, mon âme a soif de toi. Après toi languit ma chair, terre aride, altérée sans eaux (Ps 62).
Comment en terre Catalane ne pas citer le Bx Ramon Llull, comme dans un nouveau Cantique des cantiques : L’ami allait par la ville, comme un fou, en chantant son aimé ; et les gens lui demandèrent s’il avait perdu la raison.
Pourquoi nous sommes croyants ? Il n’y a pas de raison, c’est une histoire d’amour. Et elle est bien sotte la question : pourquoi tu aimes ton conjoint ? Pourquoi tu aimes tes amis ? Pourquoi tu aimes tes enfants ? Parce que c’est lui, parce que c’est moi. Non pas parce que ceci ou cela. C’est trop peu, si peu que c’en est mensonge et mépris, impossible, de celui que l’on aime.
A quoi cela sert-il de croire en Dieu ? A rien. Dieu n’est pas un moyen en vue d’une fin, quelqu’un qui sert à quelque chose. Il est lui, le premier qui aime et nous sommes conduits à répondre par l’amour à son amour. Dieu ne sert à rien, non qu’il soit optionnel ou facultatif, encore que nombreux sont ceux qui vivent bien sans lui, même si nombreux sont ceux qui vivent aussi mal sans lui. (Mais il en est qui vivent aussi très mal avec lui.)
Dieu ne sert à rien, il est au-delà de toute raison, non qu’il soit irrationnel, que notre foi le soit, mais qu’amour, il s’élève, et nous avec, au-dessus de l’utile, du rentable. Il est la pure gratuité qui s’offre telle l’eau d’un puits que l’on ne peut que recevoir, Jésus le sait, la Samaritaine le découvre. Ce sans pourquoi qui fleurit comme la rose est critique de la raison utile, utilitaire, y compris de la raison religieuse.
Peu importent les circonstances, conditionnements, raisons de croire : un homme qui parle juste, qui dit tout, qui ne juge pas ; ou bien des valeurs partagées, une identification sociologique, une manière de gérer notre culpabilité. Tout cela, qui est certes, n’est pas, n’est pas la raison. Si nous voulons transmettre la foi à nos enfants, n’importe pas le catéchisme ou les gestes de la messe, l’éthos de la tribu. Importe de développer en eux la capacité du désir, de la jouissance. Importe de développer en nous le désir de Dieu, la force bouleversante, obligeante de la gratuité qui se livre et engage. N’est-ce pas ce que disent les quelques paroles à propos de ceux qui adorent Dieu en esprit et vérité ?
L’heure vient, et elle est déjà venue, de la vie dans l’Esprit puisque Dieu est esprit. L’heure est venue de cela seulement : exciter en nous le désir de Dieu. Tout le reste est distraction, même sous le verni du christianisme. Tout le reste est mensonge ou illusion, même sous l’aspect du christianisme. Sommes-nous prêts à désirer, sommes-nous prêts à jouir de notre Dieu ?

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