lundi 7 mars 2011

Evangile, carême, conversion et politique

Il est communément reçu que le génie de la pensée grecque, et par suite de l’Occident, c’est la force de la critique. Rien ne peut de droit échapper au crible de la raison qui passe toute chose en revue, le monde, la politique et la religion, sans oublier la raison elle-même. Ce tri dans nos savoirs et pratiques peut être compris comme le chemin d’une conversion pour une humanité plus grande, pour une liberté plus grande. Pour Platon ou Aristote, par exemple, la juste appréciation de la science, de la vie en commun et de la piété tourne l’homme vers la contemplation de ce qui est vraiment digne d’orienter sa vie.
Le monde juif n’est pas en reste en matière de critique. Certes, son style est moins philosophique, jamais abstrait. L’interdit des images sacrées et le souci du frère jusque dans l’amour des ennemis, dès le Premier Testament, non seulement nous tournent vers Dieu, nous convertissent, mais constituent aussi une critique de tous les faux dieux et condamnent toute atteinte à la dignité humaine.
L’évangile s’empare de la parole de Dieu et Jésus se pose en critique de la bonne conscience, du politique et du religieux : le respect des commandements ne suffit pas à rendre juste ; la manière d’exercer un pouvoir est d’être le serviteur, l’esclave de tous ; on ne voit jamais Jésus offrir le moindre sacrifice mais reprendre la dénonciation par les prophètes de l’hypocrisie cultuelle et inviter à une écoute de la parole qui soit amour de Dieu et du frère.
L’évangile après les psaumes marie la raison avec l’amour, l’amour de Dieu avec celui du prochain. Une raison sans amour est mépris de l’autre, un amour sans raison est aveuglement.
En ce début de carême, si nous avons quelques velléités de conversion, notre culture occidentale, marquée notamment et fondamentalement par l’héritage grec et juif, façonnée par la prédication de l’évangile, nous propose un chemin, celui de la critique : passer au crible de la raison notre vie personnelle, la vie de la cité, la vie de l’Eglise.
Ainsi, notre foi nous convoque à examiner notre vie ; elle est aussi responsabilité ecclésiale et action politique. Il ne s’agit pas d’instrumentaliser la foi pour mieux installer ceux de son bord au pouvoir. Il convient de critiquer tout pourvoir : Les chefs des nations commandent en maîtres. Parmi vous, il ne doit pas en aller ainsi (Mc 10,42-43).
Il est certes plus facile de parler des révolutions en pays arabes maintenant que certains autocrates corrompus sont renversés. Il est vrai que l’on ne sait pas encore ce qui arrivera, mais le pire n’est pas toujours sûr. L’Egypte, la Tunisie, le Maroc, la Jordanie ne sont pas le Pakistan où l’on vient encore d’assassiner le seul ministre chrétien. On ne peut trouver normale la peur spontanée ou entretenue de l’Islam. On dirait que nombre de nos politiques n’ont jamais rencontré de musulmans du Maghreb, du Proche ou du Moyen-Orient. La méfiance que beaucoup d’européens expriment vis-à-vis de l’Islam réclame une critique, peut-être même une conversion. Nous pourrions au moins faire l’expérience de la rencontre, lire la littérature, voir le cinéma, écouter la musique. Les extrémismes nous paraîtront aussi incompréhensibles chez l’autre que chez nous.
Dénoncer les amalgames, l’évidence de ce qu’il faudrait se méfier de l’Islam, provoquer la rencontre des cultures, c’est aussi cela l’exigence de la critique de la raison grecque, de l’altérité juive et de l’évangile. Il y a urgence. Notre mépris pourrait susciter la haine si nos frères en humanité, différents et si proches, ne sont pas plus sages et saints que nous.
Mes propos ne sont pas commandés par l’altruisme mais par l’exigence de la critique. Ils peuvent certes être appel à la conversion à la suite de l’évangile. Ils peuvent aussi n’être que cynisme. Si nous voulons notre propre bien, éviter la guerre des civilisations qui risque bien de nous emporter, si nous voulons échapper à la boucherie, c’est maintenant qu’il faut restaurer en leur dignité les hommes et les femmes, si différents si proches. Il sera trop tard demain. C’est maintenant qu’il faut partager les décisions quant à la planète. Tout le mal ne vient évidemment pas de chez nous. Mais nous sommes, nous les Occidentaux, minoritaires et lorsque les humiliés, ceux de notre mépris, et les pauvres, ceux de notre exploitation, se soulèveront contre notre égoïsme et notre racisme, il sera trop tard.

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