mardi 29 mars 2011

Joie de croire ?

Nous voulons tous être heureux. Le vieux Cicéron exprimait ainsi la quête de tous les hommes, ce qui les fait courir, ce qu’ils estiment être l’expression d’une vie réussie. Plus de quatre cents plus tard, Saint Augustin reprenait la formule. Nous voulons tous être heureux et c’est à chercher le bonheur que tous s’emploient.

En voulant plus d’argent, de pouvoir, de sexe, nous pensons que nous serons plus heureux quoi qu’il en soit effectivement. Ainsi nous savons ce que nous désirons, mais nous n’en connaissons pas toujours le chemin. Le psaume ne peut que constater : « Beaucoup demandent : qui nous fera voir le bonheur ? » (Ps 4,7)

Pas besoin de montrer qu’il n’est pas là le bonheur. Il suffit d’ouvrir les journaux ! Il suffit de compter le nombre de suicides de jeunes et de moins jeunes, de familles désunies, de vies brisées, d’hommes et de femmes dans la misère deshumanisante. Entre l’ampleur du désir et la joie effective, la disproportion est telle que seules semblent possibles la révolte, la déprime ou la résignation stoïque. Toute personne sensée reconnaîtra que du pain sec et de l’eau, suffisants pour ne pas mourir, ne feront jamais un festin jubilatoire.

Projetterons-nous notre soif de bonheur au ciel ? La foi sera-t-elle lieu du bonheur ? A quoi servirait de croire si cela ne rendait pas heureux ? Assez du christianisme doloriste, poussiéreux et repoussant ; oui, à la joie de croire, indice d’une foi assumée, décomplexée, épanouie. Mais il ne saurait y avoir le bonheur dans la foi de temps en temps, comme un réconfort, et la lourdeur voire l’horreur du quotidien le reste du temps. Sans compter qu’il n’est pas possible d’être heureux dans son petit jardin aux murs très hauts qui permettent d’ignorer les malheurs du monde. La joie promise par Jésus (Jn 15,11), à moins d’être illusion et fuite, n’exclut rien de la vie, aucune des tristesses et angoisses. Elle ne les nie pas comme douleurs. Et Jésus les a connues (Mt 26,37).

Ainsi, la foi elle-même est source d’épreuves. Le chemin de vie à la suite du Ressuscité creuse en nous un désir tel une faim ou une soif de plusieurs jours qui prend tout l’être. On peut même se demander s’il est possible d’être croyant sans connaître ce manque douloureux. « Comme un cerf altéré cherche l’eau vive, ainsi je te cherche toi, mon Dieu. Mon âme a soif de Dieu, du Dieu vivant. Quand le verrai-je face-à-face ? Mes larmes, c’est là mon pain, le jour, la nuit ; moi qui chaque jour entend dire : où est-il ton Dieu ? […] Qu’as-tu mon âme à défaillir et gémir sur moi ? » (Ps 42,2-4, 6a)

Si certains traversent l’existence sans épreuve, qu’ils mesurent la chance qui est la leur et qu’ils aient la pudeur et la délicatesse de ne pas reprocher aux autres de manquer de joie et de foi. Quant aux autres qu’ils se contentent de ne pas en rajouter à la mélancolie (ou à l’acédie comme dit la théologie spirituelle).

Tous sont invités à reconnaître que les plaisirs minuscules, premières gorgée de bière, ne sont ni vains ni le tout de bonheur. Ils sont au mieux l’indice d’une joie désirée. Le bonheur n’est pas affaire de guilis, même spirituels. Dans un monde où le mal continue de triompher, la joie ne peut pas être celle, arrogante, des vainqueurs.

Ce n’est pas qu’il faille souffrir pour être heureux, mais pour transfigurer la chair et l’esprit, pour que le pain soit doré et bon, pour que le festin soit céleste, il aura fallu que le grain meure, que l’agneau soit égorgé, que nous ayons passé la mort avec le Christ. N’importe pas notre bonheur, surtout s’il est sans le bonheur des autres. Importe de se donner pour le bonheur des autres. Ceux qui parviennent à la joie l’ont reçue, comme par contagion, de ceux à qui ils l’ont offerte. Il nous reste encore trois semaines de carême, trois semaines pour désirer la transfiguration pascale.

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