samedi 19 mars 2011

Va, quitte ton pays (2ème dim. de carême)

Abraham est un nomade. S’il est le Père d’un grand peuple, ainsi que son nom le dit, ce grand peuple ne devrait-il pas comme lui être nomade ? Et qui est ce grand peuple si ce n’est l’humanité tout entière, ou au moins celle qui se reconnaît dans l’un des trois monothéismes bibliques, juif, chrétien et musulman ?
Abraham est un nomade, l’humanité est nomade. Va, quitte ton pays, ta famille, ta maison. Non que nous devrions tous habiter sous une tente ou dans une caravane, mais d’une part nous ne pouvons nous appuyer sur aucune certitude puisque nous devrions avoir tout quitté, et d’autre part nous ne pouvons qu’accueillir l’étranger puisque tous nous sommes des émigrés.
Faire d’Abraham notre Père, c’est entrer dans la vie comme dans un pèlerinage, et encore, on n’en sait pas le terme, ainsi que le dit l’épître aux Hébreux : « Par la foi, Abraham obéit à l'appel de partir vers un pays qu’il devait recevoir en héritage, et il partit ne sachant où il allait. » (He 11,8).
Nous sommes des étrangers, voyageurs sur terre (He 11,13), non pour déserter ce monde, mais pour le parcourir, le traverser, marqués du sceau de la bonne nouvelle : Dieu bénit toutes les familles de la terre. La vocation reçue par Abraham est celle-là seulement. Etre par sa seule existence, la marque de la bénédiction de Dieu. On se prend à rêver en pensant que les trois religions monothéistes pourraient être cela dans le monde, le signe de ce que Dieu veut le bien de l’humanité. On se prend à rêver en pensant que chacun pourrait être pour l’autre le signe de la bénédiction de Dieu.
Et puisque le rêve n’est pas réalité, nous voilà chargés de la paix, artisans de paix. Comment s’y prendre ? Comme Abraham le nomade, par l’abandon de sa sécurité et par l’accueil de l’étranger. Comme Abraham dans une intercession pour les justes alors que les puissants des Nations entraînent leur peuple à la haine. Non, Monsieur le ministre, « les français [ne] veulent [pas] que la France reste la France ». C’est un sophisme. C’est un mensonge parce que c’est ne décrire la réalité qu’à travers ce qu’en laisse voir le trou d’une urne électorale. Ce que veulent les français, c’est un monde de justice et de paix. Et dans le pluralisme et le libéralisme que vous défendez, Monsieur le ministre, cela n’est pas possible par l’exclusion. Cela n’est possible que si vous, et nous, reconnaissons ce que nous sommes, non les propriétaires d’un pays ou d’une culture, mais des nomades, formés de la rencontre des cultures, de la traversée de la haine, riches de ce que nous avons reçu les uns des autres.
L’abandon des sécurités, pays, maisons, familles, l’abandon des certitudes ne signifie nullement un agnosticisme généralisé, une nescience relativiste ou cynique. Il s’agit seulement de quitter ce qui fait mourir, les murs de haine, les dogmatismes de toute sorte, politique, économique, ethnique ou religieux. Cet abandon des certitudes n’est rien d’autre que l’attitude socratique : je sais que je ne sais pas. Parce que nous sommes des quêteurs, nous ne pouvons posséder. Parce que celui que nous quêtons est toujours au-devant de nous, sur l’autre rive, nous ne pouvons que tendre la main pour qu’il la saisisse.
Etre chrétien n’est-ce pas cela, ne rien vouloir savoir si ce n’est Jésus, et Jésus Christ crucifié ? Autrement dit, être chrétien, c’est renoncer à toutes les idoles, prétendues vérités économiques, politiques et même théologiques, pour accueillir l’inouï de Dieu. « Le lavement des pieds et l’épreuve de la mort sont le signe de sa conversion de la souveraineté à l’hospitalité. » (Kearney)
La preuve qu’il n’y a aucun relativisme dans l’abandon des certitudes, c’est que nous sommes appelés à mourir pour un tel Dieu, serviteur de l’humanité, c’est que nous sommes appelés à servir avec lui l’humanité.
Alors, et particulièrement dans le contexte électoraliste délétère de ces semaines, notre nomadisme nous fait revendiquer le droit de l’émigré. L’hôte est en français autant celui qui accueille que celui qui est accueilli, comme si dans l’émigré, il s’agissait de l’accueillant et réciproquement. Mais l’hôte est susceptible d’hostilité ou d’hospitalité. Que choisirons-nous ?
A la suite du Dieu crucifié, nous devons rejeter le vieil instinct sacrificiel qui transforme les étrangers en boucs émissaires. (Cf Deleuze cité par Kearney)
On peut comprendre que l’arrivée d’inconnus inquiète, surtout s’ils sont nombreux. Méfions-nous de ne pas fermer notre porte trop vite. Souvent, le dieu lui-même était caché sous leurs traits. Abraham en sait quelque chose qui accueillit à Mambré, sans le savoir, son Seigneur. Et puisque nous n’avons aucune certitude dogmatique, il n’est guère possible de reconnaître notre Dieu du premier coup d’œil.
Ceux qui l’ont accueilli, comme ceux qui l’ont ignoré, posent les mêmes questions : « Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé ou assoiffé, étranger ou nu, malade ou prisonnier ? » (Mt 25,44) Le visage du plus petit est celui de Dieu depuis le premier jour de la création. Nous ne le savons pas encore, même si depuis la nuit du Golgotha, Dieu s’est ainsi livré, exposé sous nos yeux.

Textes du 2ème dim. de Carême : Gn 12,1-4 ; 2 Ti 1,8b-10 ; Mt 17,1-9

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