samedi 1 octobre 2011

La mort du fils (Mt 21, 33-43). 27ème dimanche

L’attitude du maître de la vigne est incroyable. Il ne comprend vraiment rien. Tous ses émissaires se font massacrer, et lui, continue à les envoyer au casse pipe. Que se passera-t-il une fois que le fils lui aussi sera exécuté ? Ira-t-il lui-même au devant de la violence ? Qu’est-ce qui arrêtera la violence ? Qu’est-ce qui mettra un terme à la longue liste des victimes ? Faudra-t-il que tous y passent ?
Rien dans l’attitude du maître de la vigne ne laisse imaginer qu’il pourrait changer d’avis. Il pourrait abandonner son bien. Non, il veut le récupérer coûte que coûte, tous les siens devraient-ils être supprimés. Et c’est ce qui arrive. La parabole est interrompue lorsqu’il n’y a plus personne à envoyer. Jésus se tourne alors vers ses interlocuteurs et leur demande leur avis.
Plusieurs solutions seraient possibles. Par exemple, celles déjà évoquées, que le maître lui-même se déplace, ou bien qu’il abandonne son bien. Une autre solution est avancée dont on doit bien saisir sa force de rupture par rapport à l’histoire. Ces misérables, il les fera périr misérablement.
D’un certain point de vue, c’est la seule solution, la solution qui s’impose. Qu’on mette fin à la violence qui tue. Mais c’est trop court ; cela ne fait que rajouter des victimes. Outre les émissaires, voilà aussi que les ouvriers sont liquidés. C’est la solution qui vient spontanément à l’esprit, au point qu’à l’entendre, elle semble cohérente, elle semble s’imposer. En tuant les agresseurs, on supprime l’agression. C’est en fait la solution la plus incongrue, compte-tenu de la parabole. La prétendue solution contre l’hécatombe ne fait que la prolonger ; elle ne peut empêcher que la liste des victimes s’allonge.
Fatalité du mal. Cela ne s’arrêtera donc jamais ? L’histoire se déplace d’une affaire de péché, de faute des ouvriers, ceux qui donnent son nom au texte ‑ parabole des vignerons homicides ‑ à l’histoire du mal. Délivre-nous du mal, disons-nous dans le Pater. C’est de cela qu’il s’agit. Le maître de la vigne n’est pas un entêté aveuglé qui n’a rien à faire de la vie de ses émissaires ou de son fils. Il n’est pas non plus tellement attaché à son bien qu’il pourrait sacrifier tout le monde. Il est contraint, pris dans les rets du mal. Celui qui pourrait paraître libre, comme maître, est en fait prisonnier, voire esclave. Le maître de la vigne ne peut échapper au mal, et la solution que proposent les interlocuteurs de Jésus le confirme, C’est encore le mal qui s’impose. On n’en sortira jamais.
La solution proposée est la seule possible, non parce que la punition et la vengeance seraient la norme, mais parce qu’elle constate l’impuissance radicale quant au mal. Le mal étend son règne. A peine a-t-on ici soulagé ou guéri qu’ailleurs s’ouvre un nouveau front. Appelez cela le péché originel si vous voulez. Cela ne chance pas grand-chose si ce qu’il s’agit de nommer, c’est l’implacable empire du mal.
De là à dire que Dieu est mis en échec par le mal, il n’y a qu’un pas. Dieu lui-même n’échappe pas à la confrontation, à la lutte à mort contre le mal. Lorsqu’Augustin définit le mal comme un manque d’être, il dit la lutte à mort de Dieu avec ce qui n’est pas un concurrent, un dieu rival, force du mal, mais ce qui, bien que néant, ravage tout, néant qui néantise, néant qui détruit.
Dans ces conditions, l’envoi du Fils n’est sensé que parce que le mal pourrait-être vaincu, c’est-à-dire, déjà, stoppé, interrompu comme tornade contagieuse. Le mal est vaincu s’il n’y a plus de victime. Et les interlocuteurs de Jésus ne peuvent pas l’imaginer. Le pouvons-nous ? Pouvons-nous penser un monde où il n’y aurait plus de victime. Le conditionnel s’impose. On ne sait interroger : pouvons-nous penser un monde où il n’y a pas de victime ? Les interlocuteurs de Jésus ne sont pas d’abord des gens fermés au pardon au point de s’en exclure eux-mêmes. Ils pourraient n’être que comme nous, incapables de penser la victoire sur le mal. La parabole raconterait alors l’histoire de nos stratégies pour refuser l’accueil du pardon. Et elles sont nombreuses.
Mais il y a plus, plus que nos imaginations, plus que nous n’osons demander. Qui donc est le fils pour que sa mort, non seulement assurée, mais effective au point d’être racontée non seulement par une parabole mais par l’histoire du Dieu homme, soit le dernier acte du mal ? Qui donc est Dieu pour que le mal soit définitivement vaincu ? Un Dieu ou qui que ce soit peut-il vaincre le mal ? Et à quelle condition ?
Pour que la fin du mal ne soit pas déchaînement de mal, encore, pour que la fin du mal ne soit pas encore un mal, l’amour, la source de l’amour peut-il se soumettre au mal au point de le faire disparaître ? Comme si, le mal se saisissant de l’amour même, de la source toujours nouvelle de l’amour, celui-ci s’en trouvait comme rempli de celui qui s’y soumet, disparaissant comme néant qui néantise, ne laissant plus que Dieu être tout en tous. Propos que l’on ne sait raconter que de façon mythique ou parabolique.
Ainsi donc une parabole, dans sa fragilité de fiction, limitée au règne du comme si. A défaut d’accomplir la promesse du psaume, elle la maintient ouverte, vivante. Et il y aurait déjà pour les disciples grande urgence à raconter l’histoire pour qu’encore la promesse puisse être entendue. L’utilisation de la pierre rejetée n’est pas vengeance ; il s’agirait d’un mal de plus. La pierre rejetée manquait depuis l’origine à l’édifice et annonçait sa ruine. Si Dieu lui-même vient offrir définitivement la vie qu’il est, la Jérusalem nouvelle est éternelle. On se demande juste pourquoi il a fallu tout ce temps au maître de la vigne pour comprendre que seul l’envoi du fils pouvait arrêter le déchaînement de violence, fût-ce au prix du sang. Espérance improbable proclamée par un fils, un vrai cette fois.
Is 5, 1-7 ; Ph 4, 6-9 ; Mt 21-33-43

4 commentaires:

  1. Votre chronique met en relief la problématique du mal de manière fort intéressante.
    Que le mal existe est une évidence du quotidien.
    Que la « solution » - si solutions il y a… - Soit une intensité d'amour au point que le mal se dissolve en lui, je partage volontiers cette perspective.

    La solution du maître de trucider les vignerons, c'est un peu jouer « petit bras ». Celle de confier la vigne à d'autres semble également sans garantie. Pourquoi, et par quel miracle, serait-il différent des précédents. D'autant qu'éradiquer le mal semble hors de portée de l'homme. Enfin selon vote point de vue

    Alors quoi ?
    Alors, le chrétien implore son Dieu « Délivre-nous du mal ! »
    On devrait penser que Dieu répond : « c'est fait ! », puisqu'il a envoyé son Fils, que désormais le mal est vaincu.

    Vous dites, de manière pertinente, et j'aime beaucoup ces propos-là :

    "Comme si, le mal se saisissant de l’amour même, de la source toujours nouvelle de l’amour, celui-ci s’en trouvait comme remplit de celui qui s’y soumet, disparaissant comme néant qui néantise, ne laissant plus que Dieu être tout en tous."

    Seulement voilà, il y a le « comme si »…
    Le mal est toujours là, en 2011, et j'allais dire, malgré toute la bonne volonté de Dieu…

    Alors quoi ?
    Alors je crois qu'il ne suffit pas d'implorer son Dieu d'une délivrance, au demeurant accomplie, et qui ne produisent pas d'effet, ou si peu dans la vie quotidienne de l'humain.
    Ne faut-il pas que l'homme dise aussi : « Il faut que je me délivre de mon mal ! », Dès lors qu'il peut en avoir conscience et s'ouvre au changement possible pour lui-même.
    Le mal ici n'étant pas forcément celui d'une faute commise, mais aussi rompre avec des enfermements, des chaînes de malheurs subis, etc.

    Tel est, par exemple l'enjeu d'un « travail sur soi », auquel le chrétien ne peut, me semble-t-il échapper en s'en remettant à l'imploration réitérée d'une délivrance qui viendrait d'ailleurs. Il ne peut alors que tomber dans la magie, quand ce n'est pas aux mains des gourous de tous poils…

    Bien souvent on m'a présenté cette dynamique-là, comme antinomique avec la foi. « Il suffit » de s'en remettre à Dieu, me répond-on. Mais j'observe bien souvent, dans le concret des personnes, que cela donne de bien piètres résultats…

    Votre point de vue à ce sujet m'intéresserait, si toutefois vous acceptez de me le donner.

    Si votre Dieu se fait humain, c'est bien que l'humain doit prendre sa part. Et que, ce que vous appelez le Salut ne s'accomplit pas sans que l'homme y collabore.

    Je ne vais pas m'étendre plus avant, ne voulant pas encombrer votre blog. Mais je pourrais montrer de multiples exemples de ma pratique professionnelle, (pour ne pas me limiter à ma seule expérience personnelle), combien le « travail sur soi », de type psychologique et/ou psychothérapeutique, permet de rompre les chaînes du mal, soit en assainissant une histoire personnelle douloureuse, soit par mode de rupture positive avec des enchaînements néfastes générationnels. (Par exemple…)

    Si je me convertissais à la foi catholique, devrais-je renier ce que je viens de dire ?

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  2. Je vous remercie une fois encore pour votre commentaire.
    Que les hommes aient à lutter contre le mal, c'est certain. C'est ainsi notamment qu'ils témoignent de la vérité du salut dans la chair. S'ils s'y dérobaient, les chrétiens rendraient non-crédible l'annonce du salut.
    Mais cela ne suffit pas. Car le mal persiste malgré la lutte que nous livrons contre lui. de ce point du vue, il conteste tout autant un salut divin qu'un salut humain.
    Mais si je ne peux me résoudre à attendre de cette lutte des hommes contre le mal, c'est parce que les messianismes terrestres sont toujours des enfers. Plus radicalement encore, c'est parce que pour les hommes, c'est impossible. Non pas lutter contre le mal, mais le vaincre définitivement.
    Je ne veux pas me reposer seulement sur mon Dieu pour cautionner un quelconque quiétisme. Celui qui souffre a le droit de pouvoir trouver en moi un prochain. Ceci dit, il n'y a parfois rien à faire, si ce n'est à être là pour lui tenir la main, pour l'aider à traverser l'épreuve, parfois la mort.
    Le travail analytique est de moins en moins présenté comme contraire à la foi, et cela ne date pas d'hier. Les travaux de Marc Oraison ne sont pas tout jeunes. Et nombre de chrétiens ont été très engagés dans l'aventure thérapeutique, non seulement comme analysants, mais aussi comme écoutants.
    Je suis pour ma part convaincu que la découverte freudienne de l'inconscient permet de se libérer du mal. Certes, ce n'est pas systématique, ne serait-ce que parce qu'il y a aussi de mauvais analystes. Cette libération du mal n'est pas, on ne peut que le constater, une disparition de tout mal, de sorte que même avec l'analyse, la médecine, le secours du prochain, la lutte contre le mal, etc., demeure la prière du Notre Père, "délivre-nous du mal".
    Mes rencontres malgaches, sans que cela ne diminue en rien la confiance que j'ai dans l'analyse, me font cependant y voir un de nos mythes contemporains. Et les mythes, pour moi, ne sont ni faux, ni inefficaces. Nous cherchons à dire que nous ne sommes pas maîtres chez nous (expression de Freud, n'est-ce pas), plus encore, qu'être lucide, c'est-à-dire un tant soit peu maître de soi, c'est reconnaître que nous ne sommes pas maîtres. Maîtriser est je crois presque toujours synonyme de mépriser.

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  3. - 1 -

    À mon tour, je vous remercie pour votre réponse. Elle n'éclaire sur votre « positionnement » au regard du sujet que j'ai abordé. J'avais cru déceler chez vous beaucoup plus de réticences pour tout ce qui est de l'ordre « du psychologique » (pour employer une expression un peu simpliste).
    Je pense que nous sommes à la fois à un point de rapprochement fondamental, et de divergence fondamentale. Personnellement, je trouve cela intéressant !… Ni vous ni moi ne pourra convaincre l'autre. Et d'ailleurs ce n'est pas là l'essentiel.

    Vu de ma fenêtre, je résumerais comme suit : l'homme a vocation à lutter contre le mal, c'est-à-dire à « s'humaniser ». Arrivera-t-il un jour à l'éradiquer ? Je pense qu'il en a le potentiel par essence. (Le chrétien dira-t-il par création ? Je ne sais pas…).
    Autrement dit ma confession serait : « j'ai foi en l'Homme ».
    L'humanisation progressive de l'Humanité est une oeuvre à la fois personnelle et collective. Une oeuvre de très longue haleine… La perspective est en siècles et en millénaires… Je peux, si je le choisis, y faire ma petite part, minuscule, évidemment.
    Il y a 1000 et une manières de me démontrer, preuves historiques à l'appui, l'inanité de cette foi…
    Pas plus que vous je ne crois aux messianismes terrestres. Le gourou ou le libérateur du peuple, qu'il s'investisse ou non d'une mission divine ou historique, est un danger en soi, pour des raisons que la psychiatrie a bien identifiées. Il ne peut en effet que reconduire en enfer, puisqu'il est lui-même prisonnier de mécanismes psychologiques destructeurs, que ses adeptes sont leurrés (au sens d'attendre de lui qu'il accomplisse à leur place une mission exceptionnelle), et que les opposants sont exterminés…
    Mais le messianisme divin n'a pas non plus démontré qu'il était absent de tout reproche… Tout le monde n'est pas Jésus-Christ !
    (...)

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  4. -2 - (...)
    Quant à la maîtrise absolue de soi que vous évoquez, il est évident qu'il s'agit là d'une vue de l'esprit. Malheureusement un certain monde ambiant, généralement mercantile, tente de vendre cette proposition aux gens ordinaires. Les thérapeutes sérieux savent bien que, s'il est possible de faire reculer les frontières de l'inconscient, justement par une meilleure conscience de soi-même, ce n'est pas pour autant que nous deviendrons des sur-humains, plus ou moins bioniques… !
    La personne qui progresse en sa propre humanité se met beaucoup plus à vivre dans l'humilité que dans l'orgueil, conscient de sa fragilité tout autant que de ses forces propres, de ses limites tout autant que de l'intensité de son potentiel avec les contours qui lui sont personnels. Elle entre dans l'enrichissement par l'altérité, et la reconnaissance de l'autre comme à la fois son semblable et son différent.

    Ce qui me semble le point de divergences figure dans le titre même de votre blog : pour les hommes c'est impossible. C'est bien d'ailleurs à cause de ce titre que, lorsque je suis tombé par hasard sur votre blog, je me suis mis à le lire.
    La disparition de tout mal, est une espérance de tout homme « sain » (Saint?). Selon vous c'est une vaine espérance, qui semble impossible à l'homme, sauf par une action de Dieu, c'est-à-dire une entité ayant existence en dehors de lui (l'homme). Ce que vous appelez je pense « la grâce de Dieu ». Dès lors, soit on est encore dans l'attente du Messie, comme le peuple juif, soit c'est accompli dit le chrétien.
    Il n'empêche… Comme je le disais précédemment dans mon premier commentaire, le mal est loin d'être éradiqué.
    J'ai donc peine à croire en un Dieu qui formulerait une promesse… Sans l'accomplir dans les faits, dans la réalité de l'homme et des hommes, à tout le moins de ceux qui se déclarent adeptes de ce Dieu.
    On peut m'objecter la liberté de choix de l'homme entre le bien et le mal (pour faire simpliste), mais bon nombre, à titre individuel, dans leur coeur profond, sont largement en aptitude de désirer le bien, ceux que l'on appelle habituellement « les hommes de bonne volonté ». Mais même pour ceux-là… Ça ne semble pas tellement marcher !…

    Peut-être est-il quelque chose que je n'ai pas encore compris…
    Mais pour l'instant, je m'en tiens à ma foi en l'Homme. J'oserais presque dire qu'elle vaut bien la vôtre en Dieu !
    Le destin de l'humanité, remis entre les mains des hommes, l'option possible pour sa réussite ou son échec, me semble un challenge plus intéressant que d'attendre une délivrance venue d'ailleurs. Le médecin devant un homme en péril ne se met pas à genoux en prière. Il sort son matériel de réanimation…

    Et Jésus m'intéresse, notamment lorsqu'il se déclare fils de l'Homme, plus que lorsqu'on dit de lui qu'il est fils de Dieu…

    Je reconnais toutefois que la proposition chrétienne à de quoi séduire !
    Mais la séduction sans l'accomplissement de la promesse risque de détourner de la réalité telle qu'elle est…

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