vendredi 1 février 2019

Pour la saint Vincent, patron de la vigne et des vignerons

Rm 8, 31-39  -  Ps 118, 149-137  - Jn 15, 1-12

Avoir un père vigneron, c’est le cas de beaucoup ici. Etre soi-même cep est plus étrange. Il est toujours nécessaire de voir où dérape la comparaison pour saisir le sens des propos de Jésus. Le père n’engendre pas ici un fils ; il est vigneron qui prend soin d’un cep (ou, selon les traductions, d’une vigne). Comme un jardinier, non seulement il plante un jardin en Eden, mais aussi un cep qui l’appelle son père. La chose intrigue et mérite qu’on s’y arrête.
Je suis la vigne, répète Jésus, et nous les sarments, dont le père vigneron prend soin, les taillant pour qu’ils portent du fruit. Les hommes n’existent pas individuellement dans ce texte, mais comme totalité, comme humanité, sarments d’un même cep.
Quant au fruit, le plus important tout de même, on n’en parle qu’à peine. Evidemment, il faut qu’il soit beau et abondant. Mais les sarments importent davantage ; le vigneron ne peut rien faire pour la grappe ; toute son attention se porte sur les sarments.
Je suis la vigne et mon père est le vigneron. Je suis la vigne et vous êtes les sarments. Dans ces deux petites allégories tient l’évangile. Jésus, c’est une histoire de vie, ensemble, une seule humanité, un seul cep pour une infinité de sarments. Notre Occident qui n’est plus guère chrétien a-t-il bien entendu cet évangile ? La foi relève si peu du folklore où nous la cantonnons parfois ; elle n’est pas même l’obscurantisme dépassé que l’on dit souvent. Elle nous provoque, elle nous appelle à faire de l’humanité une seule vigne. N’y aurait-il pas urgence à entendre cet appel ?
Une seule vigne au point que le père vigneron suffit à la tâche. Le père est ici discrètement défini, non comme propriétaire ou vendangeur, mais comme tâcheron. L’appel à une humanité unie et solidaire, le père ne s’en lave pas les mains ; il s’y implique, comme un simple ouvrier de la vigne. Le père du cep travaille à ce qu’elle produise de beaux fruits, qu’elle soit une fraternité ; la situation de chacun est l’affaire de tous. Nous sommes responsables de la vie et du bonheur les uns des autres. N’y aurait-il pas urgence à entendre cet appel ? L’évangile est-il parvenu jusqu’à nous ?
Comme à son habitude, Jésus, délicatement, par le moyen de la comparaison, renverse les clichés que nous avons sur Dieu. Il n’est pas le tout-puissant qui commande, ou celui qui a la connaissance délicate de la vinification, mais le tâcheron qui taille la vigne. Lorsque le raisin sera mûr, on ne parlera pas de son travail, et pourtant, sans son travail, il n’y aura rien.
On ne parle pas de Dieu en notre monde, nous n’en avons guère besoin aujourd’hui pour expliquer les choses et notre vie. Il ne la ramène pas, comme le tâcheron ; mais sans lui, que pourrions-nous faire ? Le sarment ne pourrait vivre s’il n’était attaché au cep. A nouveau, le fruit est relativisé. Le but du père, c’est que nous demeurions en lui, en son amour.
Et si nous le laissons tomber ? Il ne nous laisse pas tomber car il ne peut se renier lui-même. Il est amour. Rien ne saurait nous séparer de l’amour de Dieu qui est en Jésus.
Coupés du cep, nous sommes aussi coupés des autres. Attachés au cep, nous le sommes, dans le même mouvement, aux autres. Pourtant nous ne faisons pas grand cas des autres, nous nous pensons sans eux, nous vivons sans tant d’autres. La crise que traverse notre pays ne serait-elle pas pour partie la conséquence de ce que nous n’avons pas grand-chose à faire des autres ? N’y a-t-il pas urgence à entendre l’évangile et son appel ?



Nb 13, 1-23  -  Ps 118, 149-137  -  Lc 10, 25-37

Avec une récolte comme celle de cette année, on pourrait croire que notre pays ressemble à celui des fils d’Israël, des grappes si grosses qu’il faut une perche pour les porter ! Les réjouissances professionnelles et gustatives, c’est énorme. Et si la vie était toujours à la hauteur de telles joies !
Mais voilà, ce n’est pas toujours ainsi. Certains, stoïques ou résignés, le supportent. D’autres se révoltent. La finitude, nos limites, la maladie ou les mauvaises récoltes, la mort ou les dissensions dans les familles ou entre voisins, c’est ainsi, on n’y peut rien changer.
Pourtant, la vieille histoire du Samaritain renvoie dos-à-dos résignation et révolte. Ce que nous avons goûté de beau et de bon, nous ne pouvons que le désirer toujours. Le meilleur des fruits de la terre et de ce que nos vies peuvent offrir de solidarité, ce ne devrait pas être de temps en temps. Nous le désirons, à juste titre, toujours et ceux qui baissent les bras, parce que ce serait trop beau se privent et nous privent d’une vie, ici et maintenant, en grand.
Regardez notre Samaritain et sa générosité extravagante. Il n’y a plus que le blessé qui compte à ses yeux et sa santé, son salut. Attention, soins, temps, argent, rien n’est de trop dans cette débauche de générosité. Un homme souffre, il est urgent de mettre dès maintenant le ciel sur la terre. Rencontrer pareil samaritain, et c’est le paradis. Il se pourrait qu’il tienne à nous que, pour une bonne part, le paradis soit notre cadre de vie, une terre généreuse à produire du raisin abondant et de qualité ; et nous généreux envers les autres comme ce Samaritain.
Envers les autres. Qui est mon prochain ? C’est la question du spécialiste de la loi. La réponse de Jésus : ce n’est pas à toi de choisir ton prochain. Débrouille-toi à être pour tout homme un prochain, débrouille-toi à ce que quiconque puisse trouver en toi un prochain. Tu n’as pas à choisir qui est ton prochain. C’est à l’autre de pouvoir trouver en toi un prochain et non un quidam qui fait un détour. Toute petite recette, tout petit renversement de la question, pour que nous soyons trouvés aussi généreux que la nature cette année, avec ses grappes à faire rêver. Croyants ou non croyants, nous ferions de cet impératif notre règle de vie, nous ne serions pas encore en paradis, mais nous aurions considérablement amélioré notre société. Débrouillons-nous à faire en sorte que tout homme puisse trouver en nous un prochain.
Et dans les années de galère ? Quand plus rien ne réussit, que la maladie, la souffrance ou la mésentente nous submergent ? La générosité du Samaritain donne l’indice d’une réponse. Elle est à ce point extravagante qu’elle ne peut être la nôtre seulement. C’est nous qui sommes, dans ces moments de désespoir et d’abattement, à moitié mort dans le fossé, voyant peut-être passer, si les coups de la vie ne nous ont pas complètement assommés, ceux qui font un détour pour ne pas nous voir. Vous parlez d’un paradis ! Quelle vie !
Le Samaritain prodigue, c’est Jésus qui s’approche. Attention, soins, temps, argent, rien n’est de trop dans cette débauche de générosité. Les disciples de Jésus osent le dire et, espérons-le, le vivre. Vous voulez savoir qui est Dieu ? « Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho. Un samaritain qui était en voyage s’approcha de lui », se fit son prochain.
Alors que notre pays ne sort pas de la sinistrose, nous pouvons faire la fête et boire pour oublier. Nous pouvons aussi prendre soin les uns des autres, il y a urgence de nous faire prochain pour changer ce monde. Nous pouvons encore nous laisser relever par celui qui se cache sous les traits du Samaritain. Cela ne changera pas tout, comme par magie. Mais si nous pouvons voir Jésus s’approcher, se faire notre prochain, la vie malgré ce qui est parfois l’horreur est encore la vie qui vaut le coût.
Si nous sommes là ce matin, n’est-ce pas que, même confusément, nous savons que le folklore religieux et nos fêtes, pour importants qu’ils soient, ne suffisent à étancher notre soif de vie ? Nous rêvons d’un monde dont la joie soit aussi grande que les grappes de la terre promise sont grosses. Ce n’est pas une illusion mais le désir d’une humanité toujours plus grande, toujours meilleure. Jésus ni ne se résigne, ni n’envoie tout péter, il est notre prochain.

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