Blasphème. Le mot n’est pas dans la passion de Jean. Il est en revanche l’objet d’une altercation plus haut dans l’évangile entre Jésus et les Juifs. Il joue un rôle-clef dans la passion en Marc et en Matthieu. Luc, qui installe son texte sous le focus de la miséricorde pour manifester l’absence d’hostilité de la part de Jésus envers quiconque, ne réussit pas à l’éviter. Une fois, le mot jaillit comme un cri réflexe : « Qui c’est celui-là qui dit des blasphèmes ? »
Le mot suppose un cadre religieux. On attente à Dieu. Dans les faits, le blasphème n’est que ce que ressentent comme une agression les gens religieux quand ils estiment le plus sacré de leurs dévotions méprisé. Le blasphème est une profanation.
C’est pour cela que Jésus est condamné. Attentat au plus sacré, Dieu lui-même et tout le système social dont il est la clef de voûte. Comment Jésus pourrait-il blasphémer, mépriser et humilier sa propre religion ? Les chrétiens ne croient pas en cette accusation, ne la prennent pas au sérieux. Le blasphème de Jésus, c’est ce que ses ennemis disent. Mais lui n’a jamais blasphémé. Il n’a pas pu commettre semblable forfait. Est-ce si sûr ?
Le recadrage des Ecritures et de la loi d’Israël selon une herméneutique de la miséricorde, c’est-à-dire la fin d’une théologie de la rétribution pour la pure grâce, la seule gratuité – « la loi fut donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ » ‑ est blasphème parce que c’est un geste qui met fin à la piété grecque, eusebia, ou la religio latine, tous les cultes ou formes d’organisations sociales, dont les dieux sont d’une manière ou d’une autre, les garants. Or, à César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu.
Et ce qui est à Dieu, ce n’est pas un ordre du monde, c’est la gratuité. Certes, cela dessine un monde nouveau, une terre nouvelle, le Royaume, là où fleurira la justice. Mais son Royaume n’est pas de ce monde, même s’il est dans ce monde. En effet, si dieu est l’ordre du monde, alors, les hommes adorent les règles qu’ils ont instituées en s’inspirant de ce qu’ils ont compris de la nature et de la vie. Moi, je suis athée d’un tel dieu. Et Jésus aussi !
Il meurt hors de la ville, comme ceux qui sont chassés des centres touristiques par des arrêts anti-mendicités, comme ceux qui sont déclarés terroristes et désormais condamnés à mort, parce qu’ils dénoncent la politique génocidaire de l’Etat d’Israël, comme ceux qui ne plaisent pas aux despotes, d’un côté de l’Oural ou de l’autre côté de l’Atlantique, comme les homosexuels sénégalais, chassés avec plus de détermination que les rats dans nos villes. Et nos Eglises ont fait de l’évangile une religion, des religions. On en revient à parler de sacré et de profane, de blasphème et de sacrilège, comme les païens.
En déclarant semblables les deux commandements qui sont le plus grand, Jésus ravale Dieu à hauteur d’humain ou élève le paria à hauteur divine. Blasphème.
Jésus meurt parce qu’il dit que toutes nos organisations, même les meilleures, et y compris les religions, ce n’est pas l’essentiel, pour autant qu’elles soient nécessaires. Non l’homme n’est pas fait pour le sabbat, mais le sabbat pour l’homme !
Voilà celui qui pend comme un criminel au gibet. En vénérant sa croix, c’est devant tous les parias de nos sociétés, de l’Eglise, de notre monde, que nous nous inclinons. Vénérer la croix, c’est comme Jésus, se ranger du côté des parias de nos sociétés et de l’Eglise, les anéantis par le monde.
Pontormo, Déposition, 1526-28, Florence
Je lis ce commentaire à l’évangile et me demande comment vraiment l’insuffler dans nos communautés ecclésiales. Une grande partie du système religieux chrétiens repose sur ces idées archaïques, voir pulsions païennes parce que l’homme reste profondément religieux. Les propos de Jésus que vous ne faites que pointer crûment, du moment qu’on les prenne au sérieux sans en faire non plus un absolu, ils mettent fin à la religion, à la croyance « naturelle ». Si l’on devait suivre les implications ultimes de cette vision « blasphématoire » c’est serait donner le coup de grâce (c’est le cas de le dire) de l’Eglise comme institution. Or, comment pourrait alors survivre l’appareil ecclésiastique, le ministère ordonnée? Est-il lieu de le substituer? Et comment s’assurer de l’assiduité du peuple. Que peut-on leur offrir? La piste de la miséricorde est donnée. Jésus ne vient pas pour détruire mais relever. Soit. Mais cette conversion du regard, ce recadrage vers la miséricorde peut-être que sa seule chance de fructifier est de respecter la nécessite de l’institutionalisation et ritualisation, sans laquelle il n’y aurait pas les conditions matérielles pour exister, de peur qu’elle ne se réduise pas à une gnose, à quelque chose d’aussi ésotérique que ce qu’elle veut dépasser. Peut-être qu’il lui faut malgré tout cet apparat pour être incarnée, même si elle demeure indifférenciée bien souvent, comme le blé mêlé à la mauvaise herbe qui n’est point arrachée jusqu’à la « fin du monde »
RépondreSupprimer*comme la parabole du blé et de l’ivraie, j’aurais voulu écrire. Merci.
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