Le Christ a-t-il encore un corps ? Est-il seulement, projetée dans le ciel, l’idée que nous nous faisons de Jésus ressuscité ? Que signifie aujourd’hui, dans la vie des disciples, la chair du Christ, s’il est vrai que les disciples confessent la résurrection de la chair ?
A supposer que chair et corps signifient la même chose, on pourrait trouver chez Paul des pistes pour répondre. « Vous êtes le corps du Christ, membres chacun pour sa part. » (1 Co 12, 27) Plusieurs décennies plus tard, les évangiles ne diront pas autre chose lorsqu’ils font coïncider la dispersion des disciples, emmurés dans la crainte comme en un tombeau, et la mort de Jésus ; sa résurrection et la communauté de nouveau assemblée, douée de parole, donnant à son tour la vie « à cause de Jésus », « au nom de Jésus ».
L’allégorie de la vigne chez Jean exprime la connexion intime et vitale entre le cep et les sarments comme l’emploi régulier et insistant sur la demeure. Les disciples demandent où Jésus demeure. Il répond comment demeurer en lui, à l’instar de sa propre demeure dans le Père et du Père en lui.
Les nombreux miracles où Jésus prend soin de la chair d’autrui – malades, possédés, lépreux et morts – et nourrit les foules sont souci de son propre corps. Il est vivant lorsque la vie est rendue ; c’est son procès qui est instruit, lorsqu’accusé de violation du sabbat, il rend la vie. Le corps supplicié sur la croix est celui de ses frères, relevé au troisième jour. Cette identification des corps impose sa résurrection, non comme un événement différent des guérisons, mais comme l’expression de sa vie plus forte que la mort jusque dans la chair.
Faut-il que la confession de sa résurrection signifie plus et autre chose ? Peut-être. Mais si c’est au prix de la non-reconnaissance de sa résurrection dans la guérison de la belle-mère de Pierre, dans l’exorcisme du possédé Légion, dans l’enfant rendu à ses parents et l’aveugle qui ouvre les yeux, alors, on fait fausse route. (La guérison des aveugles raconte qu’il s’agit de voir autrement, de venir à la lumière.)
Le Christ a-t-il encore un corps ? Nous confessons raisonnablement – et non miraculeusement, car la foi est acte de l’intelligence quand bien même elle n’est pas produit de la raison – que le corps du Ressuscité c’est l’humanité, ici, maintenant, et que la résurrection est à l’œuvre comme demeure. « Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez en mon amour. Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez en mon amour, comme moi j’ai gardé les commandements de mon Père et je demeure en son amour. » (Jn 15, 9-10)
La joie qui suit immédiatement, parfaite, complète, parvenue à son but ou son achèvement, est vie, en abondance, éternelle. Parce que nous sommes son corps et qu’il est dans le Père, le Père demeure en nous. Le commandement de l’amour n’est pas amour de Dieu, mais amour les uns des autres. Ou plutôt, l’amour les uns des autres est l’amour de Dieu, au sens subjectif et objectif.
La glorification du Père dont parle le dernier chapitre de Jean avant la passion-résurrection, n’est pas un culte, une dévotion, une ad-oration, prière vers le Père. La glorification du Père coïncide avec celle du fils, lorsque l’amour dont il nous a aimés, l’amour du Père pour le monde dont le fils a témoigné, est le souffle en nos vies de Nephesh rahia, gorges vivantes. La gloire de Dieu c’est l’homme vivant.
La glorification du Père et du fils réside dans la pratique de l’amour à la suite de Jésus. « Quand il leur eut lavé les pieds, qu’il eut repris ses vêtements et se fut remis à table, il leur dit : Comprenez-vous ce que je vous ai fait ? Vous m’appelez Maître et Seigneur, et vous dites bien, car je le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds, moi le Seigneur et le Maître, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. Car c’est un exemple que je vous ai donné, pour que vous fassiez, vous aussi comme moi j'ai fait pour vous. En vérité, en vérité, je vous le dis, le serviteur n’est pas plus grand que son maître, ni l’envoyé plus grand que celui qui l’a envoyé. Sachant cela, heureux êtes-vous, si vous le faites. » (Jn 13, 12-17)
A peu près contemporains, la lettre aux Colossiens dit sans ambages ce qu’il faut penser du culte : « La réalité, c'est le corps du Christ. Que personne n’aille vous en frustrer, en se complaisant dans d'humbles pratiques, dans un culte des anges : celui-là donne toute son attention aux choses qu'il a vues, bouffi qu'il est d'un vain orgueil par sa pensée charnelle, et il ne s'attache pas à la tête, dont le corps tout entier reçoit nourriture et cohésion, par les jointures et ligaments, pour réaliser sa croissance en Dieu. » (Col 2, 17-19)
Icône 9e-10e siècle, Monastère Sainte Catherine du Mont Sinaï.

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