06/11/2026

Le royaume qui manque Mt 25, 1-13 (32ème dimanche du temps)

La Porte d’Ishtar 

 

Voilà un texte bien compliqué ; les errements de traduction l’indiquent. Comment rendre sage par prévoyant ? Pourquoi introduire une salle de noces ? Il y a des noces et une porte, comme une séparation, une exclusion, mais pas de salle. Que représente l’huile, et faut-il le savoir ? On se contentera de noter qu’elle ne se partage pas, qu’on peut en manquer, que c’est une affaire de possession, qu’on se la procure par le circuit économique chez les marchands. Pourquoi chaque fille sage ne donne-t-elle pas la main à une insensée de sorte qu’une lampe serve pour deux ? On ne donne pas dans ce texte, il n’y a pas de partage.

Un ami me fait remarquer le premier verset. « Le royaume des cieux sera comparable à dix jeunes filles invitées à des noces, qui prirent leur lampe pour sortir à la rencontre de l’époux. » Le royaume, contrairement à ce que nous lisons spontanément, ne ressemble pas aux cinq prévoyantes, à l’exclusion des autres. Les noces et les cinq filles sages ne sont pas la figure du royaume. De surcroît, les insensées sont les personnages principaux de la parabole puisqu’elles ont le plus grand rôle comme on dirait au théâtre. Je répète, « le royaume sera comparable à dix jeunes filles invitées à des noces. »

Nous faisons ordinairement de ce texte une parabole de la fin des temps. Il y a les sages, c’est-à-dire les bons, et les mauvais insensés. Or rien ne permet de qualifier moralement les jeunes filles. Nous pensons comme s’il s’agissait, avec le jugement, de rétribution, et comme si le royaume, c’était après, quand on sera mort. Le futur ne porte pas sur le royaume, mais sur la comparaison. « Le royaume sera comparable » à autre chose que ce que l’on pense. Mais le royaume, c’est maintenant. Le sort de ceux qui crèvent, les exclus des noces, c’est aussi l’affaire du royaume.

Si le royaume, ce sont les noces, alors le royaume est incomplet ; manquent les insensées. Et elles sont nombreuses, la moitié de l’humanité, cinq sur dix. La parabole minimise sans doute les chiffres. Il y a tant de monde qui ne vit pas le royaume maintenant. La vie, ici, pour qui est-elle noces ? Cependant, l’évangile de Matthieu ne cesse de dire l’actualité du royaume : « il est tout proche ». « Heureux les pauvres de cœur [… et] les persécutés pour la justice, le royaume des cieux est à eux ! »

La parabole raconte le manque de la moitié des jeunes femmes et, symétriquement, les noces dont sont privées celles qui n’ont pas réussi et que l’on traite de folles. A confondre le royaume et les noces, à faire du royaume la récompense, nous en excluons les ratés de l’existence, celles à qui manque l’huile. Nous réservons le royaume à ceux qui font la fête, qui ont de quoi vivre tranquillement à l’aise, et qui recommandent selon la logique de l’argent d’aller chez les marchands. Quelle blague ! A supposer que les folles aient de l’argent, il n’y a pas de marchand en pleine nuit. Y’a qu’à. Il suffit de traverser la rue ! La parabole raconte et dénonce le monde des possédants qui se pensent prévoyants. Ceux qui sont à la fête, à la noce, confisquent le royaume. Cela arrive souvent, la moitié du temps, une invitée sur deux.

On trouve chez Paul le couple de mots, insensés et sages, dans un contexte de possédants oublieux d’avoir tout reçu. « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? Et si tu l’as reçu, pourquoi te glorifier comme si tu ne l’avais pas reçu ? Déjà, vous êtes rassasiés ! déjà vous vous êtes enrichis ! […] Dieu, ce me semble, nous a, nous les apôtres, exhibés au dernier rang, comme des condamnés à mort. […] Nous sommes fous, nous, à cause du Christ, mais vous, vous êtes sages dans le Christ. » (1 Co 4, 7-10)

Il y a des gens qui, dans le Christ, s’en tirent très bien, oubliant les autres, jusqu’à ceux qui les ont engendrés à la foi, qu’ils disent fous. Et puis, il y a celles qui restent – le texte ne les dit plus folles ‑, comme le reste d’Israël. Elles restent sur le carreau.

Ceux qui peuvent jouir de l’existence à l’instar des sages, il n’y a rien à en dire. Entrés dans les noces, la porte se referme, on ne les voit plus, l’évangile n’en parle plus. Mais il a beaucoup de choses à dire de toutes celles qui crèvent, sans huile. « Jusqu'à l'heure présente, nous avons faim, nous avons soif, nous sommes nus, maltraités et errants. » (1 Co 4, 11) Restées sans époux, infécondes ou prostituées, elles n’ont pas été performantes, elles n’ont pas été prévoyantes, quelle traduction ! Vies ratées, vies de ratées qui coûtent un pognon de dingue. Qu’elles crèvent. On entend cela tous les jours.

L’évangile, contrairement à ce que nous lui faisons dire, constate l’échec de la vie heureuse, l’échec de la vie fraternelle, de la vie digne. Le royaume, ce sont aussi tous ceux, toutes celles, qui restent à la porte de la fête, à la porte d’une vie humaine, bonne. Des béatitudes au jeunes filles, belle inclusion. Ils n’ont pas pu entrer. Porte fermée ou non, « le royaume des cieux est à eux ».

 

 

La porte d'Ishtar à Babylone, 605-562 avant JC

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