26/06/2010

C'est pour la liberté que le Christ vous a libérés (13ème dimanche)

Si le Christ nous a libérés, c’est pour que nous soyons vraiment libres. Traduction qui gomme le pléonasme afin de rendre la phrase plus compréhensible. Traduction coupable qui rend lisse un texte qui accroche à dessein. Il faut lire : Pour la liberté, le Christ nous a libérés.

Pour quoi pourrions-nous être libérés : pour être heureux ? pour rendre gloire à Dieu ? pour être responsables de nos actes ? Rien de tout cela. Nous sommes libérés pour la liberté, nous sommes libérés sans autre but que la liberté. C’est pour la liberté que le Christ nous a libérés.

La liberté gagnée pour nous par le Christ est une fin en soi, elle est un bien, et quel bien, pour que le Christ s’engage dans l’aventure humaine jusqu’à la mort, et la mort de la croix.

Cela dit, qu’est-ce que la liberté ? Si elle ne sert à rien, puisqu’elle est une fin en soi et non un moyen en vue d’une autre fin, comment en jouir ?

La liberté n’est pas un état, du moins dans notre texte. Nous ne sommes pas libres, nous sommes libérés, passés d’un esclavage à la liberté. De quoi avons-nous été libérés ? de tout ce qui est susceptible de nous entraver, de nous enchaîner, de nous enfermer. Qu’est-ce qui peut bien nous asservir au point que nous ne trouvions de liberté que par l’action libérante du Christ ? De quoi sommes-nous esclaves pour ne pas pouvoir nous libérer nous-mêmes et recevoir du Christ la libération ?

Une seule réponse possible, aussi radicale que la libération qui met un terme à son règne : la mort. Nous sommes libérés de la mort. Comme les Hébreux, coincés entre la mer et les Egyptiens. La traversée de la mer, de la mort, les rend à la liberté. Leur liberté est une libération, non un état, une action du Dieu sauveur. Comme eux, nous ne sommes pas libres mais libérés ; c’est dire que vivre libéré, c’est vivre avec Dieu, dont le dernier ennemi est précisément la mort.

Mais enfin, ceux qui sont sans Dieu ne seraient pas libres ? Et nous qui prétendons être avec Dieu, sommes nous libres ? Cela ne saute pas aux yeux. Nous n’en avons pas fini avec la mort, c’est plutôt elle qui nous finira. Nous n’en avons pas fini avec nos esclavages, ceux de l’enfance qui nous reteint prisonniers, de la psychologie source de nombres de nos péchés au point que nous nous considérons plus malades, blessés que coupables, sans parler de l’oppression politique ou économique.

Se pourrait-il que tout cela, que parfois nous honorons quand bien même nous savons que c’est notre perte, ce que l’on appelait, peut-être pas si naïvement, faux-dieux, nous en soyons libérés ? Voilà, une fois encore non pas un état, mais une bonne nouvelle. Nous est annoncé que tout cela, c’est fini. En avant ! Heureux êtes vous !

Pouvons-nous, voulons-nous le croire ? Etre libéré n’est pas affaire de constat, comme un état des lieux ou un état de fait. Etre libéré est une aventure, celle de la réponse à une bonne nouvelle : C’est pour la liberté que le Christ nous a libérés.

Une aventure où laxisme et rigorisme sont renvoyés dos-à-dos comme semblablement insignifiants. La liberté est plus douloureuse que les esclavages, et c’est bien pourquoi nous préférons nous en remettre à nos péchés, mignons ou pas, à un homme ou à une institution providentiels, à des pensées toutes faites, voire à des dieux ou à un Dieu tout puissant, à des sécurités ou assurance. L’évangile de ce jour les dénonce. Il n’y a pas de pierre où se reposer pour que rien ne nous attache ni ne nous alourdisse. Vivre libre, c’est n’être assuré de rien ; terrible euphémisme ‑ assurance vie – qui repose sur la mort de celui que l’on chérit !

Si nous sommes libérés, y compris de Dieu au point de pouvoir ne rien avoir à faire avec lui, c’est parce que Dieu se fait le serviteur de notre liberté. Nous ne sommes pas libres pour honorer Dieu, à moins que l’homme libre soit l’honneur de Dieu. Réminiscence irénéenne : la gloire de Dieu, c’est l’homme vivant. Oui, Dieu se lie à l’homme pour servir sa liberté : c’est pour la liberté que le Christ nous a libérés. Un Dieu au service de l’homme, jusqu’à en mourir ; prêt à tout, y compris à être ignoré de l’homme pour que l’homme soit vivant, libre. Et quel gâchis si c’est pour que l’homme retourne à ses esclavages d’hier ou d’aujourd’hui, quelle abomination si être disciple de ce Dieu ne nous libère pas, si son Eglise ferme ses portes au vent de liberté.

Le prix de la liberté, un jour ou l’autre, est exorbitant. Il l’est pour Dieu, il l’est pour nous. Il faudra consentir à l’isolement. Un résistant de la deuxième guerre mondiale disait récemment : La liberté, c’est la solitude. Pour être totale, la liberté ne peut être qu’offerte par quelqu’un qui s’en fait le serviteur. Dieu se sacrifie pour la liberté de l’homme ! C’est pour la liberté que Christ vous a libérés


Textes du 13ème dimanche C : 1 R 19, 16-21 ; Ga 5, 1. 13-18 ; Lc 9, 51-62

19/06/2010

Sauver sa vie... (12ème dimanche)

« Pour vous qui suis-je ? » Non pas, pour vous qui est Jésus ? et encore moins qui est Jésus ? Nous ne sommes pas interrogés sur l’identité de Jésus. Nous sommes interpellés par Jésus, non pour donner une réponse, mais pour nous engager : Pour vous, qui suis-je ?

Et de fait, il semble que la réponse de Pierre importe peu, qu’elle est à peine rapportée. S’imposent le silence, l’annonce de la passion et un chemin pour suivre Jésus. Répondre à la question de l’identité de Jésus ne relève pas d’un savoir. Répondre à Jésus, confesser son identité, c’est s’engager sur un chemin.

L’identité n’est pas un nom mais une route ou alors l’être est chemin : « Je suis le chemin, la vérité, la vie ». Et mieux vaut se taire si l’on n’est pas prêt à se mettre en route. Il y a mensonge à dire, même parfaitement, qui est Jésus sans s’engager à sa suite. C’est bien pour cela qu’apparaissent si scandaleux les péchés des chrétiens. Comment dire Jésus et ne pas prendre sa suite ? Comment dire non à Jésus en disant son nom ?

« Que votre oui soit oui, et votre non, non. » « Pourquoi m’appelez-vous "Seigneur, Seigneur", et ne faites-vous pas ce que je dis ? » ; suit la parabole de la maison construite sur le sable ou le roc.

Ainsi, dire « Jésus » est un chemin. Et connaissez-vous route qui ne soit qu’agréable pente douce, ombragée et pleine d’agréments ? Voilà le problème : pourquoi la vie n’est-elle pas un long fleuve tranquille ? Pourquoi faut-il renoncer dès lors que l’on choisit ? Pourquoi faut-il mourir pour vivre ? Pourquoi faut-il perdre sa vie pour la gagner ?

Ce n’est pas seulement la suite de Jésus qui exige le renoncement et sa douleur. Jésus n’est pas plus exigeant que le reste. Terrible loi de la vie qui passe par la mort. Toutes ces morts depuis toujours, depuis le jour de notre naissance, depuis ces interdits des parents auxquels le petit est confronté, jusqu’à la vieillesse où l’on se voit diminué jusqu’à la mort en passant par les contradictions auxquelles se heurtent tous les adolescents : vouloir tout, vouloir la vie plus grande, et devoir renoncer pour pouvoir vouloir…

Le chemin à la suite de Jésus a toujours été rude, comme la route de la vie, un chemin de mort, un chemin de croix. Et c’est révoltant que le chemin de la vie passe ainsi par le renoncement. Car il ne s’agit pas de renoncer seulement au mal, mais à ce qui est si désirable, si bon. Je ne peux être ici avec mes amis et là-bas avec d’autres que je chéris tout autant.

Le chemin à la suite de Jésus est peut-être plus rude aujourd’hui, où l’on nous fait croire que ce n’est pas vrai, il n’y a pas à mourir. Comme il est dur le chemin pour nos enfants. Télé, pub, people, argent, tout fait croire que tout est possible. Nous pensons pouvoir gagner notre vie, la réussir et au moins la garder, la sauver. Comme une intolérable provocation, l’évangile dit : non ! Il dénonce radicalement les illusions. L’opium du peuple n’est pas forcément dans le christianisme, et l’évangile est aussi corrosif, voire davantage, que ne l’était le marxisme par rapport à la religion. Pour sauver sa vie, il faut la perdre.

Non qu’il faille renoncer à la vie, non qu’il faille, désabusé, abandonner l’espérance des promesses de la vie. Au contraire, pour ne pas rétrécir la vie à ce qui est seulement possible, à ce que je peux sauver, il faut consentir à perdre. Pour la vie plus grande ‑ trop aux yeux des dealers de l’opium contemporain ‑ il faut tout perdre. Comme c’est dur. Et avec nos enfants, avec ceux qui ne partagent pas la foi, nous sommes dans cette même et terrible aventure.

Quand nous verrons Dieu face-à-face, je crois qu’il nous demandera pardon. Il n’a pas su faire que la vie ne passe pas par la mort… Il n’a pas su créer la vie sans que le mal ne la pourrisse.

Nous n’avons pas de nom à donner à notre Dieu si ce n’est nos velléités de le suivre. Nous n’avons pas de repos assuré ‑ notre cœur est sans repos ‑ mais nous pouvons nous mettre en route. Impossible de vivre sans aimer, et aimer c’est justement ne plus rien savoir, ne plus rien maîtriser. Et là encore nous ne sommes pas aidés lorsque l’on nous fait croire, lorsque nous voulons croire, qu’il est si simple d’aimer.

Le chemin de la croix, le chemin de la mort, s’il est chemin de vie, ce n’est pas par dolorisme ou masochisme. Le chemin de la vie, s’il passe par la mort, c’est qu’il est amour, dépossession pour désencombrer des mains trop pleines et leur donner ce qu’elles ne pouvaient pas saisir. Qui le comprendra ?



Textes du 12ème dimanche du temps C : Za 12, 10-12a ; 13, 1 ; Ga 3, 26-29 ; Lc 9, 18-24

13/06/2010

Le cœur de la foi (11ème dimanche)

Posons-nous une petite question, si simple, si innocente. C’est quoi être chrétien ? C’est quoi, être disciple du Christ ? Pouvons-nous le dire en une phrase ?

Lorsque j’anime une préparation baptême, c’est le premier volet de ma catéchèse. Alors que nombre de ceux que nous croisons à l’occasion de la préparation des sacrements ne sont pas de ceux qui se croisent ici dimanche après dimanche, avant de savoir quel est le sens du chrême ou même ce que signifie le mot baptême, il importe de se dire le cœur : c’est quoi être chrétien ?

Nous pourrions faire entre nous un tel exercice, sans forcément imaginer que tous connaissent la signification du chrême ou savent que baptême désigne en grec le plongeon ou la plongée, plongée dans la mort de Jésus, pour avec lui traverser l’eau et renaître à la vie nouvelle.

Lundi dernier, une des mamans présentes en vient à dire qu’être chrétien, c’est respecter des règles. Evidemment, ce qu’elle dit n’est pas faux. Evidemment, on peut même entendre très positivement une telle réponse. Mais tout de même, cela me fait mal, cela me transperce le cœur que des gens puissent ainsi penser que le cœur de la foi réside dans l’observation de règles. Cela me fait mal, parce que ces gens sont écartés du cœur de la foi. Parce que ces gens, qui demandent peut-être pas mieux qu’à croire, quel que soit par ailleurs l’engagement qui est le leur pour vivre leur foi, ces gens n’ont pas entendu, n’ont pas su entendre, n’ont pas pu entendre le cœur de la foi.

Ne devrions-nous pas réentendre l’évangile de ce jour. N’est-ce pas la fin des règles ? N’est-ce pas la gratuité de l’amour ? Comment est-il possible que le cœur de la foi ne soit pas la gratuité même de l’amour ? Oh certes, vous pourrez mettre des règles à l’amour, et il le faudra peut-être. Mais s’il y a d’abord les règles, c’est insensé, on passe à côté du plus important.

Etre baptisés, être chrétiens, être disciples de Jésus, c’est la reconnaissance de ce que Dieu nous aime. Nous avons connu l’amour et nous y avons cru. S’il y a quelque chose à dire à ceux qui veulent savoir ce qu’est notre foi, aux enfants à qui souhaitons la transmettre, à nous aussi, c’est cela et cela d’abord, et seulement.

Regardons encore l’évangile. Cette femme n’a sans doute pas tout fait dans les règles, à la différence du pharisien Simon. Lui non plus n’est pas parfait, évidemment, mais son imperfection ne se voit pas trop, comme la nôtre. Et qui est disciple du maître ? Qui est éperdu d’amour ? Celle qui n’a pas tout fait dans les règles. Certes, on peut aussi être disciple et tout faire dans les règles, mais tout faire dans les règles n’est pas une condition, ni suffisante, ni nécessaire. Aimer est le seul sens de la foi. Ama et fac quam vis.

Il ne s’agit pas de prêcher l’anarchie, mais il n’est pas tolérable que la prédication chrétienne soit retenue comme étant celle de règles au point que l’on en oublie cette bonne nouvelle incroyable : Dieu fait de nous ses amis ; Dieu nous épouse comme la bienaimée ; Dieu nous chérit comme ses enfants.

Nous sommes aux antipodes de la religion, non qu’il s’agirait d’instruire à nouveau le procès de la religion dans son opposition avec la foi. Mais force est de reconnaître que nous ne pouvons rien faire pour Dieu, quoi qu’en pense le pharisien Simon. Et de fait, il n’a rien fait, il n’a pas même pratiqué les gestes de l’accueil. On peut se remuer, préparer un repas, on peut suivre toutes les règles et passer à côté du cœur, rater ce à quoi l’on dit pourtant tenir. Quant à oser l’impensable, qu’un Dieu, que Dieu lui-même nous aime au point de nous relever, cela finalement, est plus dérangeant, car l’amour oblige, et plus que les règles, sans mesure.

Si le cœur de l’évangile est effacé par les règles, c’est qu’il est plus simple d’observer les règles, mêmes les plus contraignantes, que de se laisser aimer par Dieu. L’opposition paulinienne de la foi et de la loi pourrait signifier exactement cela.

L’évangile est renversement total. Ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, c’est lui qui nous a aimés le premier. L’évangile n’est pas récompense que nous obtiendrons demain parce que nous aurons bien fait, c’est l’annonce de ce que tout est déjà donné, sans condition.

Voilà les béatitudes, l’ouverture de l’évangile : non la récompense consolante, mais la bonne nouvelle que la vie de l’homme est le bonheur, malgré la croix qu’il faut traverser, parce dès toujours, Dieu offre à l’homme le meilleur, lui-même.

Le bonheur de l’homme n’est pas dans la réussite ; nous sommes les disciples d’un perdant. Le bonheur de l’homme n’est pas dans la recherche de la vie bien ordonnée, réglée, dans la quiétude d’une aisance tant pécuniaire qu’affective, dans le savoir le plus pertinent ou la confession de l’orthodoxie. N’allons pas dauber là dessus pour autant ! Et cependant, le bonheur de l’homme est dans la reconnaissance, incroyable, de qu’il est aimé par Dieu même.


Textes du 11ème dimanche C : 2 Sa 12,7-13 ; Ga 2, 16-21 ; Lc 7,36 – 8,3

On trouvera une lecture de l'évangile par le peintre Philippe de Champaigne en suivant le lien http://berulle.over-blog.com/article-11e-dimanche-du-temps-ordinaire-52129155.html

06/06/2010

Je vous ai transmis ce que j'ai moi-même reçu (Fête du corps et du sang du Christ)

Par deux fois, à quatre chapitres d’intervalle Paul, dans sa lettre aux Corinthiens, utilise cette formule : je vous ai transmis ce que j’ai moi-même reçu. Ce qu’il transmet ne vient pas de lui, n’est pas à lui. C’est un bien précieux, reçu pour être transmis.

Et que transmet-il, qu’a-t-il reçu ? D’abord, et nous venons de l’entendre, la fraction du pain : la nuit même où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain, puis, ayant rendu grâce, il le rompit, et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites cela en mémoire de moi. » Après le repas, il fit de même avec la coupe, en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang. Chaque fois que vous en boirez, faites cela en mémoire de moi. » Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez à cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu'il vienne.

Manger le pain qui est corps, boire le vin qui est sang. Ce n’est pas seulement un rite commémoratif d’un événement dont pourtant il convient de faire mémoire selon le commandement réitéré du Seigneur : faites cela en mémoire de moi. Manger le pain et boire le sang, c’est aussi proclamer la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il revienne. C’est proclamer sa mort et attendre son retour, en attendant son retour, pour attendre son retour.

Lorsque nous venons ici rendre grâce et rompre le pain, partager et boire à la même coupe, nous sommes engagés dans une attente. Nous attendons que le Seigneur revienne. Est-ce effectivement ce que nous vivons ? Notre rassemblement, notre communion est-elle attente de Dieu ? Et comment sera-t-elle attente de Dieu sinon à être proclamation de la mort du Seigneur ? En effet, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez à cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne.

A qui, pour qui proclamons-nous sa mort ? Cela n’est pas dit et ne semble pas importer. La proclamation de la mort n’est pas un savoir qu’il faudrait que tous connaissent. Elle semble plutôt être l’occupation pour attendre le retour du Seigneur, comme un réveil qui nous empêche de nous endormir, comme morts, en attendant le retour du Seigneur, qui tient dans l’attente du jour de Dieu, qui transforme par l’attente chaque jour en jour de Dieu.

Voilà pourquoi nous venons communier chaque dimanche, pour ne pas nous endormir, pour ne pas mourir, pour maintenir notre veille, notre vie, pour ne pas rater le jour du Seigneur.

Il est une seconde occurrence de notre formule de transmission : Je vous ai donc transmis en premier lieu ce que j’avais moi-même reçu, à savoir que le Christ est mort pour nos péchés selon les Écritures, qu’il a été mis au tombeau, qu’il est ressuscité le troisième jour selon les Écritures, qu’il est apparu à Céphas, puis aux Douze. Ensuite, il est apparu à plus de cinq cents frères à la fois ‑ la plupart d'entre eux demeurent jusqu’à présent et quelques-uns se sont endormis ‑ ensuite il est apparu à Jacques, puis à tous les apôtres.

Le contenu de la foi, la profession de foi, semble cette fois, plus explicite. Cela ne ressemble plus à un acte, comme boire et manger. Il ne s’agit pas cependant seulement d’un savoir. En fait, c’est bien un acte, un acte interprétatif. Il s’agit de lire ‑ vous avez noté la récurrence, par deux fois l’expression selon les Ecritures ‑ de telle sorte que les Ecritures parlent de la mort et de la résurrection de Jésus. Rien dans les Ecritures, dans ce que nous appelons ancien testament, ne parlent explicitement de la résurrection de Jésus. Il faut faire quelque chose, pour que mort et résurrection s’y trouvent écrites. Et ce qu’il faut faire, c’est dans le même temps repérer la communauté vivante de ceux à qui Jésus est apparu vivant.

Ceux qui font profession de foi ne récitent donc pas un credo, si le credo n’était qu’un texte appris par cœur, un contenu de savoir, une leçon d'orthodoxie. Ils mangent et boivent pour que ce jour soit jour de Dieu. Ils lisent les Ecritures pour qu’elles parlent de la mort et de la résurrection de son fils. Ils appartiennent à la communauté de ceux à qui ce Jésus apparaît vivant. Ceux qui font profession de foi sont engagés dans une action, dans une vie, manger et lire.

Ce n’est pas chacun qui croit, mais la communauté des frères qui transmettent comme Paul ce qu’ils ont reçu. Passage de témoin qui fait de chacun un témoin. Aucun témoin de Jésus ne peut exister sans les plus de cinq cents frères à la fois auxquels le Seigneur apparaît vivant. De même qu’ils ne peuvent partager le pain s’ils sont seuls ‑ avec qui partageraient-ils ? ‑ de même, ils ne peuvent comprendre les Ecritures comme évangile de vie s’ils n’ont pas reçu pour frères ceux auxquels le Seigneur a donné son Père.

Ceux qui font aujourd’hui profession de foi, ceux qui partagent aujourd’hui le pain ne sont pas seuls. Ils ne s’engagent pas, eux, devant les autres. Ils affirment qu’ils acceptent d’avoir place dans la foule immense de ceux qui cherchent Dieu, de ceux qui font de chaque jour un jour de Dieu en partageant le pain et en buvant à la même coupe, de ceux qui lisent les Ecritures comme parole de vie.


Textes de la fête du corps et du sang du Christ (Année C) : Gn 14, 18-20 ; 1 Co 11,23-26 ; Lc 9 11-17


Seigneur Jésus, tu reçois de l’humanité comme d’une mère un corps que tu livres en une passion d’amour. Viens au secours de cette humanité qui méprise sa propre chair, que ce soit par l’oppression et le mépris de trop nombreux hommes, femmes et enfants, que ce soit dans le culte du corps et le confort.

Seigneur Jésus, tu as fais de ceux à qui tu apparais vivant ton corps, chargé de rompre le pain pour que tous aient la vie, chargé de découvrir dans les Ecritures un évangile de vie. Viens au secours de l’Eglise pour qu’elle prenne la tenue de service et fasse passer la multitude à la table de ton banquet.

Seigneur Jésus, tu nous as commandé de rompre le pain pour qu’il soit ton corps, en mémoire de toi jusqu’au jour de ton jour. Viens au secours de ceux qui font aujourd’hui profession de foi. Qu’ils te connaissent présence réelle au cœur de leur vie.

29/05/2010

Prêcher la Trinité

Prêcher la Trinité. Ainsi s’intitulait une thèse de doctorat d’un prêtre de Lyon dans les années 70. Il s’agissait pour lui d’en finir avec cette évidence communément partagée que la Trinité est une abstraction réservée aux spécialistes, un sujet de disputes byzantines, sans aucun intérêt pour la vie chrétienne au jour le jour.

Prêcher la Trinité, parce qu’à faire l’impasse sur un dogme sous prétexte que personne n’y comprend rien, on rate le cœur de la foi, on passe à côté de ce que la prédication évangélique a de plus propre. Prêcher la Trinité, même si cela empêche le dialogue interreligieux d’aboutir à un consensus sur Dieu, parce que le Dieu réduit au plus petit commun dénominateur n’a pas plus de rapport avec le Dieu de Jésus qu’un plat de Resto U avec la gastronomie.

Mais alors comment prêcher la Trinité pour que l’on puisse comprendre ? Comme Jésus, ai-je envie de répondre, même s’il n’a effectivement jamais prêché la Trinité. Il aurait fallu qu’il sût qu’il était Dieu ! Prêcher la Trinité comme les Apôtres, Paul et le Actes en premier lieu. Ils ne l’ont jamais fait non plus, du moins n’ont jamais utilisé ce mot. Et pourtant, à la suite de Jésus, ils ont parlé du Père, du Fils et de l’Esprit. Ils ont raconté l’histoire de Dieu comme une communion, une vie de don, de joie trouvée à s’offrir à l’autre, à permettre à l’autre de s’offrir.

Comme toujours, il suffit de faire comme Jésus, de faire comme les Ecritures. Est-ce si simple ? Et n’est pas ce qu’ont fait les Pères de l’Eglise lorsque précisément ils se sont mis à parler de Trinité ? Si bien sûr. Et justement qu’ont-il fait ?

Ils ont évangélisé le visage de Dieu, la conception de Dieu, la conception païenne de Dieu, du Dieu archaïque. Et que l’on ne croie pas que parce que nous sommes en 2010, que parce que la dogmatique chrétienne est bimillénaire, on en aurait définitivement fini avec le dieu archaïque. On n’en a jamais fini avec le Dieu païen, que l’on soit croyant ou pas, que l’on soit chrétien ou pas. Sans doute les religions sont-elles, aussi paradoxal que cela paraisse, plus libres de l’archaïsme que l’athéisme ou l’indifférence religieuse. Et cependant, même en catholicisme, on n’en a pas fini avec cet archaïsme, et cela pourrait justement se mesurer à la fréquence, à la structure, à la nécessité de notre prédication de la Trinité.

Le dieu archaïque est celui que l’on craint, celui que l’on prend pour un magicien, jusque dans la prière, sorte de marchandage où jouerait la logique de la causalité. Le sacrifice, les cierges et les mortifications seraient la monnaie – de singe ! ‑ avec laquelle on l’achète, on s’assure une grâce. Parce que l’on a accompli un rituel de façon aussi scrupuleuse qu’un pointilleux remplit un formulaire administratif, on est convaincu que telle guérison a été obtenue, quand bien même l’on dit savoir que la gratuité du don de Dieu ne s’achète pas. A la fois on a coloré l’archaïsme religieux d’un peu d’évangile, reconnaissant la gratuité, à la fois, au moins à l’esprit, vient la nécessité de faire quelque chose.

Or la Trinité, le Dieu Trinité, le Dieu de Jésus-Christ, le Dieu que l’Esprit permet d’invoquer est le Dieu le plus critique, au-delà de ce que l’on peut imaginer, de l’imaginaire archaïque et religieux. Il ne peut plus jamais y avoir d’idole, plus jamais de crainte du dieu conscience, plus jamais d’asservissement, parce que celui qui aurait pu réduire l’homme à l’esclavage par sa grandeur, est révélé comme le serviteur de la joie de l’homme, de la vie de l’homme. En Jésus, il se dépouille se faisant l’esclave, venu servir et non être servi. Et il faut bien que Jésus soit Dieu si l’on veut que ce qui se joue en cet homme dise Dieu, détrône en dissipant le mirage, la toute puissance du dieu archaïque.

En retour, si Dieu n’était pas le Tout puissant serait-il encore Dieu ? Si Dieu n’était pas l’absolu transcendant inaccessible, impossible pour l’homme, ne serait-il pas qu’une idole, ouvrage de mains ou de pensées humaines, façonné à l’image de l'homme ? Comment l’homme pourrait-il s’adresser à Dieu, si Dieu est Dieu ? Comment, même avec un Dieu serviteur, l’homme pourrait-il converser avec Dieu comme avec un ami, si Dieu n’en avait l’initiative, si Dieu le premier ne s’était offert, ne nous avait aimés, si Dieu ne nous offrait son amitié, sa philanthropie ?

L’Esprit est en nous Dieu qui donne à l’homme de connaître, d’aimer, de vivre avec Dieu. Au Dieu qui se fait serviteur pour que l’homme soit Seigneur répond dans le cœur de cet homme divinisé, l’Esprit qui chante la louange du Père, par lequel le Père fait de nous des fils et filles dans le Fils premier né. Comme Dieu est, si l’on peut oser cette manière de parler de ce que nous ne pouvons pas connaître, il est aussi dans l’humanité, entrainant en sa vie ceux qu’il aime, source de vie jubilante, donnée et reçue, remerciement et acquiescement, amen. Par l’Esprit, nous avons part à la tendresse libératoire qui tourne le Fils vers le Père en réponse à l’amour de Dieu.


Textes de la fête de la Trinité C : Pr 8, 22-31 ; Rm 5, 1-5 ; Jn 16, 12-15


Esprit qui nous donne d’entrer dans l’intimité de Dieu, souffle dans l’Eglise la force de l’action de grâce, de l’Amen. Fais la participer à l’œuvre du Fils qui trouve sa joie à être tourné vers le Père, à demeurer dans le sein du Père.

Esprit qui plane sur les eaux avant même le premier matin du monde, continue l’œuvre de création de ceux en qui le Père se complaît. Que libérés de tous les esclavages, y compris religieux, les hommes reconnaissent en Dieu le serviteur de leur joie.

Esprit de consolation, force des malades, pénètre comme une onction ceux qui sont accablés par les douleurs, ceux qui ont été détruits par l’homme inhumain.

21/05/2010

Professionnels du remerciement (Pentecôte)

Certains d’entre nous prennent part pour la première fois au banquet eucharistique. Ils poursuivent leur initiation chrétienne. Ils deviennent initiés, ils prennent part à l’action de grâce. Ils rejoignent la communauté de professionnels du remerciement. N’est-ce pas en effet ce que nous sommes, ce que signifie notre état de chrétiens initiés à et par l’action de grâce, ayant part à l’eucharistie ?

Action de grâce, expression dont on ne sait guère plus ce qu’elle signifie que son équivalent grec, eucharistie. Action de grâce, eucharistie, remerciement. Mais de quoi remercier ? Et qui remercier ? Et comment remercier ? Les chrétiens sont ceux qui remercient, qui rendent grâce à Dieu en faisant eucharistie. S’ils remercient, c’est donc que Dieu a donné. Et qu’a-t-il donné sinon lui-même, de sorte que c’est à sa vie que nous avons part. Vivre, pour nous, n’est pas affaire seulement de biologie, aussi nécessaire que ce soit cependant. Vivre pour nous n’est pas affaire seulement de relations humaines aussi importantes qu’elles soient.

Vivre, c’est comprendre notre existence comme un don. Dieu lui-même se donne à nous et dans ce don, nous existons. Dieu s’offre à ce qui n’existe pas encore pour le recevoir et qui existe par ce don. Que nous le sachions ou pas, que nous le voulions ou pas. Il se donne gratuitement et c’est la vie, la nôtre aussi.

Comment fera-t-il pour ne pas s’imposer, pour se proposer seulement, alors qu’il est la source qui fait jaillir la vie ? Comment pourrait-il ne pas être le tyran qui oblige ceux qui n’ont rien demandé et ne peuvent exister qu’à venir de lui ? Notre Dieu ne s’impose pas. Il se retire au moment même où il se donne. Notre Dieu, on peut fort bien ne pas le connaître, ne pas le reconnaître, ne pas lui être reconnaissant. La vie, sa vie, lui, demeure donné.

Beaucoup d’hommes et de femmes, autour de nous et de partout dans le monde, n’ont jamais entendu que notre Dieu s’offre ainsi ? C’est dire combien il est discret ; vraiment Dieu ne s’impose pas, à tous les sens du terme. Nous voyons la vie, biologique, humaine, pour le pire mais aussi heureusement pour le meilleur. Point besoin de connaître Dieu pour en vivre. Et justement, sont chrétiens ceux qui reconnaissent, là encore aux deux sens du terme, ceux qui voient dans la vie le don de Dieu et l’en remercient. Voilà pourquoi nous sommes professionnels du remerciement.

Et comment faisons-nous pour remercier ? Nous tendons encore les mains. Pour faire eucharistie, pour remercier, nous n’offrons rien ; pire nous recevons encore, nous tendons les mains en mendiants. Et qui pourrait donner sinon lui, la source du don, lui le don, lui la vie qui est don ? Nous ne remercions pas de ceci ou de cela, nous ne faisons surtout pas action de grâce après l’eucharistie, comme si nous remerciions pour cette hostie minuscule ! C’est absurde. Si l’eucharistie est un rite et un sacrement, c’est qu’elle n’a pas de sens en soi mais par rapport à ce qu’elle signifie et opère. Nous remercions Dieu pour lui même, parce qu’il est Dieu, parce qu’il est don, gratuit, et c’est encore lui qui nous donne de pouvoir rendre grâce. Et ce don nous fait vivre, et cette reconnaissance nous fait vivre, et cette reconnaissance est notre vie.

Voilà pourquoi on ne saurait remercier Dieu autrement qu’à tendre encore les mains. Voilà pourquoi on ne saurait rater l’action de grâce, parce que c’est là que nous reconnaissons la source qui fait vivre, l’absolue gratuité du Dieu qui s’offre sans s’imposer. Puissions-nous être heureux de l’avoir découvert. Et si c’est notre vie d’être initiés à et par l’eucharistie, si c’est vivre pour nous que d’être des professionnels du remerciement, comment pourrions-nous ne pas être là régulièrement – chaque dimanche – pour exercer notre profession, notre vocation (c’est le même mot, ce que l’allemand dit encore Beruf et Berufung), pour vivre.

Une dernière question qui s’impose en cette fête de la Pentecôte. Qui remercie ? Est-ce vous et moi ? Est-ce ceux qui aujourd’hui communient pour la première fois ? Oui et non. Et plutôt non que oui. Ce n’est pas moi ni toi. Qui sommes-nous pour ainsi vivre dans la proximité de Dieu et oser tendre les mains ? Je parie que dès la semaine prochaine, plusieurs d’entre nous ne reviendront même pas rendre grâce !

Ce n’est pas toi ou moi, c’est nous, nous tous ensemble, avec ceux qui nous ont précédés, depuis Abel le juste jusqu’au dernier homme. C’est le peuple immense de ceux qui cherchent Dieu qui rend grâce, qui fait eucharistie. Non parce qu’il en aurait la compétence, bien que remplis de professionnels ! Mais parce que Dieu lui-même lui en donne, encore, le pouvoir. Et ce pouvoir de rendre grâce c’est lui-même, c’est une force venue d’en haut, c’est l’Esprit. De sorte qu’en tenant notre mission de remerciement, nous prenons notre place dans le corps que l’Esprit anime, par lequel il chante lui-même le remerciement en faisant vibrer nos gorges lorsqu’il souffle en nous. Poussés par cet Esprit, nous crions vers le Père en l’appelant Abba ! C’est donc l’Esprit Saint lui-même qui affirme à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu.

Viens Esprit de sainteté, viens force d’en haut, viens nous donner de reconnaître l’amour qui nous est offert par le Père, de nous tenir reconnaissants dans la joie de sa présence, de tendre encore les mains, à la suite du Fils, d’avoir l’audace de les tenir ouvertes et tendues, comme des mendiants.



Textes de la Pentecôte C : Ac 2, 1-11 ; Rm 8, 8-17 ; Jn 14, 15-26



Esprit de Dieu, feu et lumière, embrase l’Eglise, le corps que le Christ s’est choisi, pour qu’elle brille d’une sainteté plus forte que son péché, pour qu’elle ait l’audace de porter un peu de lumière à tous ceux qui cherchent à reconnaître en Dieu un Père qui aime ses enfants.

Esprit de Dieu, souffle de vie, traverse et repose sur le monde, pour qu’il soit ressuscité, relevé de la mort avec le Christ, pour qu’il se comprenne peuple de frères, appelé à la fraternité, le respect de tous, le partage entre tous.

Esprit de Dieu, doigt de Dieu, touche ceux qui parmi nous tendent leur main pour la première fois afin de recevoir de pouvoir remercier le Dieu de la vie, le père de Jésus. Avec eux, apprends-nous à demeurer des mendiants. Apprends-nous à vivre heureux de tout te devoir. Apprends-nous à vivre heureux de cette dette, heureux de vivre en dette.

12/05/2010

La fin des sacrifices (Ascension)

L’épître aux Hébreux propose une compréhension de Jésus à partir des rites de l’ancien Israël, lorsque le temple accueillait les sacrifices. Ainsi, essaye-t-on de comprendre Jésus à partir du propre d’une religion, cultes et rites. Ce n’est pas seulement l’ancien Israël qui sert de comparaison, mais toute religion, s’il est vrai qu’en toutes, il y a des sacrifices et des rites, des prêtres ou sacrificateurs et des offrandes.

Pourquoi lire encore l’épître aux Hébreux dans une civilisation non religieuse comme la nôtre ? S’il n’y a plus rites ni cultes aujourd’hui, l’évangile de l’épître aux Hébreux fait-il encore sens ?

Il faudrait être certain qu’il n’y a plus de sacrifices rituels dans nos civilisations modernes. Le dieu voiture n’engloutit-il pas chaque année des milliers de mort dans un arbitraire aussi implacable que le destin des Grecs ? C’est le prix à payer à la route : que l’on consente que certains y meurent ou soient marqués dans leur chair à jamais par les blessures ou le handicap. Le dieu de l’argent a lui aussi son culte. Son temple est une bourse, ses lois celles de l’économie devant lesquelles on ne peut que s’incliner. Se dresser contre est un sacrilège qui plus est absurde. On immole des milliers d’anonymes au nom des lois du marché et de la finance. Il semble d’ailleurs n’y avoir jamais assez de victimes !

Contrairement aux apparences, le sacrifice existe encore ; il explique bien des comportements contemporains. Les faux dieux ne sont pas morts, même dans une société qui se croit sans dieu. La société moderne a tué Dieu mais c’est comme si elle ne le savait pas, continuant à sacrifier. Alors l’épître aux Hébreux pourrait être aussi pertinente que toujours. Elle parle de ce que nous vivons, du culte que nous rendons aux dieux alors même que nous pensons nous en être débarrassés puisque nous ne croyons plus en Dieu.

Que dit l’épître ? Non pas seulement la fin des sacrifices de la première alliance, ni de ceux qu’ils pourraient représenter, les sacrifices des religions. Elle dit aussi la fin des faux dieux et donc des sacrifices qu’on continue à leur offrir, culte du corps, dieu de l’argent, revendication de nos sacro-saints pouvoirs, dévotions aux astres et aux loteries. L’épître en parlant du sacrifice du Christ dit plus encore qu’il nous faut changer notre définition de Dieu, notre conception ou compréhension de Dieu.

A y regarder de près, la mort du Fils n’est pas un sacrifice, au sens des religions ou au sens de la critique de nos civilisations dites développées. Nous l’avons entendu : « Le Christ n’est pas entré dans un sanctuaire […] il est entré dans le ciel même. » Il n’y a plus de sanctuaire, ou alors les cieux, mais justement, le mot n’est pas employé. Certes, le mot sacrifice l’est, mais n’est-ce pas justement pour montrer qu’il s’agit d’autre chose que ce que l’on appelle sacrifice. Et ne pas voir la différence, c’est lire trop vite, c’est passer à côté de la Bonne nouvelle de l’épître, c’est conserver le vieux dieu et ne pas se convertir au Dieu de Jésus Christ.

Le Dieu annoncé par Jésus est tellement éloigné du dieu des religions et de toutes nos idoles contemporaines que nous refusons d’admettre qu’il faut changer nos conceptions de dieu. Paul, dans l’épître aux Romains, dans un contexte de culte nouveau aussi écrit : Ne vous conformez pas au siècle présent, mais soyez transformés par le renouvellement de l'intelligence, afin que vous discerniez quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, agréable et parfait.

Il n’y a plus de sacrifice, au sens où nous offririons à Dieu ce qui pourrait lui plaire, ce qui évidemment nous coûterait le plus, puisqu’évidemment, Dieu ne peut que vouloir que l’homme en bave ! Il y a Jésus qui, par sa vie et sa mort, offre à tout homme de pouvoir être fils. Il n’y a plus la toute-puissance divine concurrente de la grandeur ou de l’autonomie de l’homme, mais l’adoption filiale, l’amour d’un Père qui se dépossède de tout pour que nous soyons enrichis de sa propre vie.

Ce retournement, ce changement de dieu, n’est pas un échange d’un dieu moins bien pour un dieu meilleur voire le meilleur. Il est la critique de tous les dieux, y compris ceux que nous n’appelons plus dieux mais auxquels pourtant nous sacrifions, y compris du Dieu chrétien quand il n’est pas converti radicalement au Dieu de Jésus-Christ. Parce que le Christ se retire et entre dans les cieux, il laisse l’homme libre de croire. Il ne s’impose plus à réclamer les sacrifices, arbitraires et implacables. Seul un Dieu qui se vide de lui-même, ainsi que le dit Paul dans l’hymne aux Philippiens, seul un Dieu qui se retire, peut laisser surgir dans l’absolue liberté, y compris celle de croire, la grandeur d’hommes et de femmes dont la dignité humaine n’est pas réduite par la toute-puissance divine.

Le grand inquisiteur de Dostoïevski pense qu’un tel Dieu ne peut que rater, car une telle liberté est trop lourde pour l’homme, et heureusement, selon lui, l’Eglise a rattrapé le coup en réduisant la liberté et en réintroduisant la religion et le sacrifice ! A nous de savoir de quel côté nous sommes, celui de l’inquisiteur ou celui de Jésus. Rassurez-vous, rappelez-vous, lorsque Jésus quitte l’inquisiteur, il l’embrasse comme pour lui rendre la vie, pour rendre l’esprit, une fois encore…


Textes de l’Ascension C Ac 1,1-11 ; He 9,24-28. 10,19-23 ; Lc 24,46-53


Seigneur, ton départ nous laisse désemparés. Il nous faut inventer les chemins de notre fidélité. Il nous faut affronter ton absence. Envoie ton Esprit, qu’il donne son souffle de courage à ton Eglise. Que par la force de l’Esprit, l’Eglise avec lui appelle : Viens !

Seigneur, ton absence de ce monde offre au monde la liberté. Mais souvent, il en use pour choisir de nouveaux esclavages. Mais souvent, il en use contre toi, contre lui-même. Envoie ton Esprit, qu’il donne à tout homme le souffle de la liberté. Que par la force de l’Esprit, le monde apprenne à reconnaître le vrai visage du Père.

Seigneur, ton ascension dans le ciel est une espérance pour tous ceux ici qui n’en peuvent plus de la souffrance. Envoie ton Esprit d’espérance pour qu’ils découvrent en toi le premier d’entre les morts, le premier fils des hommes, qui ait part à la vie même de Dieu. Que par la force de l’Esprit, dès maintenant et malgré tout, nous découvrions que la vie éternelle est déjà commencée.

07/05/2010

Puissions-nous avoir le souffle de l'annoncer présent alors qu'il semble si loin (6ème dimanche de Pâques)

Le Seigneur est-il parmi nous ? Drôle de question ! « Que deux ou trois, en effet, soient réunis en mon nom, je suis là au milieu d'eux » (Mt 1820) confie-t-il aux disciples. Drôle de question si nous sommes rassemblés pour célébrer l’eucharistie, sacrement de sa présence.

Et pourtant, « Vous avez entendu que je vous ai dit : Je m’en vais et je reviendrai vers vous. Si vous m’aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais vers le Père, parce que le Père est plus grand que moi. Je vous le dis maintenant avant que cela n’arrive, pour qu’au moment où cela arrivera, vous croyiez. » C’est au chapitre 14. « Il vous est bon que je m’en aille » répète Jésus deux chapitres plus loin (Jn 167).

Le Seigneur est-il parmi nous ? S’il était là, son Eglise pourrait-elle être à ce point malmenée par les vents violents de l’extérieur et par les secousses criminelles de l’intérieur ? S’il était là, pourquoi donc si peu de ceux que nous aimons et dont nous connaissons la volonté de vivre sérieusement, humainement, ne le voient nulle part, et en particulier ni dans notre rassemblement du dimanche, ni dans le pain partagé ?

Ce que nous appelons présence réelle peut-il ne pas ne pas dénoncer une absence tout aussi réelle. Car si le Seigneur était là, qu’aurions-nous encore besoin de recourir au sacrement ? Si le Seigneur était là, pourquoi faudrait-il le pain et le vin pour dire sa présence ?

C’est que sa présence n’est pas du type de celle des objets qui sont là ou n’y sont pas. Sa présence n’est pas un objet, un quelque chose. Nous ne sommes pas des matérialistes, et surtout de l’eucharistie, nous ne voulons pas en faire un objet, la réduire à une présence matérielle. Ce serait l’idolâtrie au lieu de la foi, la fixation sur la vanité de l’idole plutôt que la quête de la foi.

Déjà des personnes, nous pouvons dire qu’elles nous sont présentes alors que matériellement elles ne sont pas là, ou que là physiquement, elles sont ailleurs, pensent à autre chose. Etre présent pour nous, c’est une autre histoire que de nous trouver ici ou là. C’est nouer une relation, c’est être en alliance, c’est l’appel adressé à ou par autrui à demeurer avec lui, ici ou malgré les kilomètres qui peuvent nous séparer. La réalité de la présence se joue ici, dans la vérité d’une relation, quelles que soient les distances. Et il faut toujours une distance, même infime, sans quoi, c’est la fusion, la destruction de la relation, la confiscation de l’altérité.

Absence et présence ne s’opposent pas. Elles sont condition l’une de l’autre. Pas de présence sans absence.

La présence réelle est celle d’une vérité absente, indisponible. Et dans l’intervalle de l’absence qui rend possible la présence se glisse le souffle, celui de la parole, celui de l’amour, celui de la caresse, qui jamais ne prend ni ne bat mais qui laisse un peu d’espace pour que vibrent les corps ainsi qu’une flûte ou le vent dans les arbres.

Le souffle qui se glisse dans l’absence rend possible la présence, dans l’absence qui n’est plus abandon mais don de la présence. ce souffle c'est l’Esprit, celui que Jésus promet, en ce chapitre 14 de Jean comme encore au chapitre 16.

Que le Seigneur ne soit pas là, parmi nous, c’est ce qui nous fait encore le chercher alors que nous sommes ses disciples. Seuls les disciples le cherchent. Connaissez-vous des non-croyants qui cherchent Jésus ? Et son manque est parfois un grand vide, une blessure. Il faut entendre Jean de la Croix. Nada. Rien de tout ce que nous imaginons, pensons, croyons, rien, nada, rien de tout cela n’est notre Dieu sous peine que nous ne le réduisions à ce que nous imaginons, pensons, croyons, de peur que nous n’en fassions la morte idole alors qu’il est le vivant qui fait vivre et toujours nous attend devant, sur l’autre rive.

Il faut entendre Thérèse de Lisieux : « Aux jours si joyeux du temps pascal, Jésus m’a fait sentir qu’il y a des âmes qui n’ont pas la foi, qui par l’abus des grâces perdent ce précieux trésor, source des seules joies pures et véritables. Il permit que mon âme fût envahie par les plus épaisses ténèbres et que la pensée du Ciel si douce pour moi ne soit plus qu’un sujet de combat et de tourment… Cette épreuve ne devait pas durer quelques jours, quelques semaines, elle ne devait s’éteindre qu’à l’heure fixée par le Bon Dieu et… cette heure n’est pas encore venue. […] Il me semble que les ténèbres, empruntant la voix des pécheurs, me disent en se moquant de moi : “Tu rêves la lumière. […] Avance, avance, réjouis-toi de la mort qui te donnera, non ce que tu espères, mais une nuit plus profonde encore, la nuit du néant.” […] Je ne veux pas en écrire plus long, je craindrais de blasphémer… j’ai peur même d’en avoir trop dit… » (Thérèse de Lisieux, Manuscrits autobiographiques, Manuscrit C, Juin 1897, Le Livre de vie, Office central de Lisieux, 1957, pp. 245-248.)

Il fallait qu’il parte pour que nous le cherchions et le suivions. Il fallait qu’il ne soit pas là comme un sac de patates ou la statue de l’idole pour que sa présence ouvre l’espace d’un souffle de vie qui nous emporte. Il fallait qu’il ne soit pas là pour que, croyant ou non, nous éprouvions l’absence qui seule peut nous le faire désirer. Il fallait qu’il ne soit pas là mais qu’il y ait du pain et du vin, sacrement de sa présence bien réelle donc aussi de son absence, pour que nous tournions notre regard vers ceux avec qui nous avons part à ce pain, car c’est par eux qu’il est là, réunis à deux ou trois ou plus encore. Il fallait qu’il ne soit pas là pour que nous le quêtions en serviteurs dans cette humanité encore marquée par la souffrance et la mort. Puissions-nous avoir le souffle de l’annoncer présent alors qu’il semble si loin…

Texte du 6ème dimanche de Pâques : Ac 15 ; Ap 21,1à-23 ; Jn 14, 23-29