Dimanche passé, nous avons lu l’épisode évangélique qui
précède immédiatement celui de ce jour. La débauche samaritaine de générosité
nous avait arrêtés. Qui se fait ainsi le prochain de tous, soignant, sauvant,
relevant de la quasi-mort ceux que la vie, comme des brigands, laisse sur le
bord du chemin ? Le samaritain, parabole du Dieu qui sauve, comme Jésus au
nom programmatique : Dieu sauve.
Impossible de nous limiter alors à choisir notre prochain et, par
conséquent d’écarter voire ignorer ceux qui nous sont plus éloignés. On n’est
jamais quitte avec la charité. Devant celui qui meurt, comment pourrions-nous
rétorquer ; désolé, mais j’ai déjà assez fait aujourd’hui ?
Après la débauche samaritaine, une autre débauche, un autre excès.
Et c’est précisément ce qui explique qu’il n’y ait aucune liaison littéraire
entre les deux histoires. Elles racontent tellement la même chose, l’excès de
charité, la débauche de générosité, que le rédacteur ne voit pas la nécessité d’expliciter
le lien entre les deux rencontres, l’une parabolique, l’autre historique,
tirant la parabole de la fiction, entraînant l’histoire dans la typologie. La
rencontre avec Marthe et Marie (Lc 10, 38-42) n’est pas une anecdote mais, à l’instar
de tout le chapitre, elle dresse la fiche de poste du disciple.
Dans les deux récits, tout paraît crédible, et rien ne l’est. Vous
imaginez la maîtresse de maison recevoir Jésus et s’enfermer dans sa cuisine,
ne profitant pas du Maître un instant ? Vous imaginez Marie, devant Jésus,
laisser sa sœur s’occuper de tout, coinçant la bulle sous prétexte d’écouter le
Maître ? Vous imaginez Jésus, qui raconte la parabole du Samaritain,
renvoyer sèchement ceux qui prennent la tenue de service ?
Dans Le dialogue des
Carmélites, Bernanos fait dire celle qui dévisage une religieuse pensant se
dissimuler à être en civil, « Drôle de servante, ma fille ! » Ce
pourrait être le titre de l’invitation chez Marthe. Marthe, contrairement aux
apparences, n’est pas servante. Je l’ai déjà dit, elle est la maîtresse de
maison. Le repas ne se passe pas chez Marthe et Marie, mais dans la maison de
Marthe. Marthe décide et commande, Marthe juge, fait des reproches et donne des
ordres, y compris à Jésus : « Dis à ma sœur de m’aider ! » Drôle
de servante.
Prise par les occupations du service, elle ne sert pas, elle
gouverne. Ce qu’elle appelle faire le service est l’occasion de gouverner. Ce n’est
pas gouverner pour servir, gouverner par le service, c’est servir pour
gouverner, servir pour être maître. Nous pourrions voir ici une parabole de
tant de situations de gens généreux qui sous prétexte de leur générosité
placent les autres à leurs ordres, fût-ce Jésus. Nous avons tous connu cela dans
une association. C’est aussi souvent le cas dans l’Eglise…
La servante de notre histoire est à sa place. On ne l’entend pas.
Elle n’ouvre pas la bouche. Elle écoute, elle est assise aux pieds, plus
esclave que servante, tellement servante qu’elle en devient esclave. Voilà l’excès,
voilà la débauche de charité. Marie et le Samaritain, même combat.
Et pour cause, Marie et le Samaritain sont icône ou parabole,
témoin ou type de Jésus, le serviteur. Il est le serviteur du Père, qui ne vit
que de (se) recevoir du Père, totale écoute. « Son serviteur Jésus »
comme disent les Actes.
Tout dans le texte identifie l’action du Samaritain et la
contemplation de Marie. « Ce qu’il faut est unique. » Rien dans notre
entendement ne reconnaît en Marie la débauche samaritaine de générosité, ne
reconnaît dans le Samaritain la débauche ob-éissante‑ sous l’écoute ‑
du service. Jésus dans l’écoute contemplative du Père est salut, tous peuvent
trouver en lui leur prochain ; le service de ceux que la vie cabosse est l’alpha
et l’oméga du recueillement.
La prière, l’écoute du Maître, est excessive charité qui se retrousse
les manches ou n’est pas, depuis que l’amour de Dieu et l’amour des frères sont
un. « Ce qu’il faut est unique. »