Il y a plusieurs années, j’ai lu le commentaire d’Henri Denis Jésus, le prodigue du Père. Plus le temps passe, plus son intuition me paraît pertinente, levant nombre d’obstacles aux lectures de la parabole (Lc 15, 11-32) qui sont ordinairement les nôtres.
Généralement, la troisième des paraboles dites de la miséricorde est interprétée comme une histoire de pardon. Mais alors, nous sommes bien embêtés lorsqu’arrive le fils aîné. Il ne semble pas disposé à entrer dans la salle des fêtes. Restera-t-il à tout jamais enfermé dans sa jalousie ? En crèvera-t-il ? Le Père ne pourrait-il pas, ne devrait-il pas le récupérer, même malgré lui ? Les parents qui ont un enfant suicidaire, les amis des personnes qui n’en peuvent plus de l’existence au point de vouloir en finir, ne font-ils pas tout pour tirer de l’abîme ceux qui n’arrivent pas à vivre ? Le Père se contenterait-t-il d’attendre son fils, comme pour le cadet ? Drôle de Dieu de miséricorde ! On en est tellement gêné qu’on ne lit que la première partie de la parabole.
Plus subtil ou plus juste exégétiquement, et sans doute plus traditionnel, la parabole parlerait de résurrection. Il y a peu de phrases qui reviennent dans le texte ; l’une pourtant, comme un refrain, devrait nous arrêter. Aurions-nous des oreilles pour ne pas entendre et des yeux pour ne pas voir ?
« Mangeons et festoyons, car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé. » « Il fallait festoyer et se réjouir car ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé ! » Parabole de la résurrection, le Père passe son temps à désirer la vie avec lui de ses enfants ; il sort à la rencontre de l’un comme de l’autre, et va jusqu’à prier l’aîné pour qu’il entre dans la salle des fêtes et du festin.
Dans cette histoire qui semble bien construite, les incohérences sont pourtant nombreuses. Ainsi, le fils aîné a reçu sa part de fortune, si l'on en croit le narrateur, mais il dit n'avoir jamais eu un bouc pour festoyer - quel festin, un bouc ! - avec ses amis. Ainsi, qu’est donc cette famille sans mère ni épouse, sans femme : un homme et deux fils, que des mecs, une société de mâles. Tout cela est marqué par la mort. ça sent la mort : le cadet qui semble n’être jamais perçu autonome, adulte, mais toujours fils, meurt de faim et l’on tue le veau, un animal enfant, encore un mâle, on tue la vie en devenir. Et qu’est-ce que ce veau, comme s’il n’y en avait qu’un seul, justement gras au bon moment ?
Je ne sais si je suis fidèle au texte d’Henri Denis ou si, me l’étant approprié, je développe à ma façon, y compris peut-être contre lui. Une chose au moins doit encore nous surprendre. Comment l’aîné sait-il ce qu’a fait son frère ? Une vie de « désordre » dit la traduction du narrateur. Ce n’est pas le texte. Asôtos, cela signifie sans issue, sans salut, désespérée, et par conséquent, misérable, détestable, funeste.
Cela ne vous rappelle rien ? Les premiers chrétiens ont construit sur ces versets les récits de la passion. « Objet de mépris et rebut de l'humanité, homme de douleur et familier de la souffrance. Comme ceux devant qui on se voile la face, il était méprisé et compté pour rien. Sans beauté, sans éclat, nous l'avons vu ; il n’avait plus aucune apparence » Misérable ! Détestable ! Et nous, nous pensions qu’il était châtié par Dieu !
L’aîné en sait beaucoup : son cadet a dépensé tout son bien avec des filles. Tiens, le voilà l’autre sexe, comme une prostituée ! C’est curieux, non ? Mais laissons. Comment sait-il cela ? Il était aussi au bordel pour y avoir croisé son frère ? Et les traducteurs le croient et tombent dans le panneau de la rancœur, se dévoilant clercs phallocrates ! Shame on them.
Cela devrait encore nous rappeler quelque chose. Qui fréquente les prostituées au point d’affirmer qu’elles sont premières au royaume ? La calomnie du frère est exactement la récrimination du début du chapitre : « Il fait bon accueil au pécheur et mange avec eux ! » Mais il ne s’agit pas de morale, pas de faute ni de péché. Il s’agit de vie, ce que l’on appelle résurrection, une issue pour les vies sans issue, un salut pour les vies sans salut.
C’est déjà l’heure et j’en ai dit trop peu. C’est Jésus, le prodigue du Père, c’est lui qui dépense jusqu’au dernier souffle la richesse de l’héritage, la substance du Père et sa vie, ousia et bios dit le texte. C’est lui que le Père accueille et rend à la vie. « Des foules de nations vont être émerveillées, des rois vont rester bouche close, car ils voient ce qui ne leur avait pas été raconté, et ils observent ce qu’ils n'avaient pas entendu dire. » Il fallait qu’il passe par la mort pour aller chercher les morts. Vie gaspillée, pensez, vie divine anéantie. Impensable, abjecte, asôtos. « Par ses blessures nous sommes guéris. »

