16/09/2022

Dieu et l'argent Lc 16, 1-13 (25ème dimanche du temps)

Il y a un mois et demi, je commençais une homélie ainsi : « Où est le problème avec l’argent ? ». Je réfléchissais sur une vie comprise comme reçue, comme don, ce que l’on appelle action de la Providence. Croire c’est former sa vie comme reçue et en remercier

Ce dimanche, les textes invitent à revenir sur le sujet. La première lecture interroge le rapport de l’argent et de la justice, ou plutôt de l’injustice. Le prophète Amos, daté du VIIIe avant Jésus, écrit il y a donc plus de vingt-huit siècles. Et ses mots sont d’une actualité qui n’a nul besoin de contextualisation ou d’adaptation. Marx n’a qu’à bien se tenir après pareille dénonciation : le travail désormais dit dominical, le primat du marché et de l’économie contre principe social, l’appât du gain, la malhonnêteté et la réduction en esclavage économique de ceux qui produisent de leurs mains et fatigue la richesse.

« Quand donc la fête de la nouvelle lune sera-t-elle passée, pour que nous puissions vendre notre blé ? Quand donc le sabbat sera-t-il fini, pour que nous puissions écouler notre froment ? Nous allons diminuer les mesures, augmenter les prix et fausser les balances. Nous pourrons acheter le faible pour un peu d’argent, le malheureux pour une paire de sandales. Nous vendrons jusqu’aux déchets du froment ! »

« On n’est pas là pour se faire engueuler » comme le chantait Boris Vian. Mais force est de reconnaître qu’on en prend plein la figure. Ce n’est pas le prêtre qui sermonne aujourd’hui les paroissiens, si cela lui est arrivé. La parole biblique s’en charge elle-même.

Que l’argent soit moyen de solidarité, de lutter contre la misère voire la violence ‑ que l’on pense au milliards de dollars dépensés pour soutenir l’Ukraine ‑ reste qu’il est aussi un maître qui asservit, non seulement ceux qu’il contraint à la misère mais aussi ceux qui lui vouent leur vie. L’argent est un dieu, Moloch qui gouverne nos vies et réclame le sacrifice des enfants, Sacrifices humains mode 2.0, high-tech : nous ne sommes pas des primitifs !

Nous sacrifions nos enfants par le mépris, l’humiliation et la destruction de la nature. Pour faire du fric, on rase des forêts, on fabrique et vend des armes, on développe une agriculture intensive polluant les sols au point de contaminer durablement l’eau dite potable, on se fout des diverses émissions qui bouleversent le climat, etc. Il n’est plus aujourd’hui possible de ne pas le voir. Avec le Patriarcat de Constantinople, l’Eglise Catholique propose de faire de septembre le « mois de la création ». Pas sûr que cela modifie ne fût-ce qu’en une occasion nos comportements, occupe ne serait-ce qu’un instant notre pensée.

Alors, si ce n’est pour nous faire engueuler que nous sommes ici, que ce soit au moins pour démasquer et dénoncer l’idole. Quel est notre Dieu ? Il n’y a pas d’un côté les faux dieux, idoles faites de mains d’hommes qui ont une bouche et ne parlent pas mais mangent cependant les enfants, et d’un autre le Bon Dieu. Il y ce que nous pensons de Dieu. Et c’est cela qu’il faut convertir, car même du Dieu de Jésus, on peut faire une idole. Il n’y a qu’à voir, exemple aussi hallucinant que récent, la justification par le Patriarche de Moscou de ce que son Président appelle une « opération spéciale », guerre qui tue ses propres enfants, ou plutôt ceux des nations alliées, car il y a peu de jeunes russes à vouloir s’engager à assassiner des cousins du même âge !

L’argent dit en négatif qui est le Dieu de Jésus. Non pas le concurrent, car précisément, ils ne sont pas comparables, parce que le Dieu de Jésus dénonce qu’il faudrait pour gagner parier sur le meilleur des deux. Dieu est l’anti-dieu faut-il oser croire. Il n’est pas le gagnant : voyez la croix. Il n’est pas le plus fort : le Fils meurt comme un criminel. Il n’est pas le garant du happy end, il se coltine avec le non-sens, « mon Dieu pourquoi ? ».

Dieu est proximité des perdants. Non qu’il encourage la médiocrité ou promeuve un misérabilisme qui légitimerait tous les laxismes, fainéantises et autres je-m’en-foutismes. Il est le Dieu de la proximité avec les perdants pour qu’un non définif soit prononcé contre nos esclavages. Or on ne libère pas les autres par des paroles, seulement, mais par la présence, humble et humiliée, mais effective ; c’est Jésus. Paul le dit dans un drôle de pléonasme : « C’est en vue de notre liberté que le Christ nous a libérés. » (Ga 5, 1) Ce n’est pas pour retourner « sous le joug de l’esclavage » de quoi que ce soit, loi, argent, dieu. En premier, les disciples de Jésus sont « sans dieu ni maître », parce que Dieu n’est pas de ce bois-là !

Au contraire du Baal « argent » et de tous les maîtres ‑ c’est le sens du mot baal ‑ le Dieu de Jésus, ne recherche pas son intérêt ou sa puissance, mais notre vie. Sa joie, c’est notre vie. « La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant. » Le Dieu de Jésus n’est pas maître, il est ‑ folie, blasphème ! ‑ malédiction et péché. « Dieu l’a fait péché pour nous. » (2 Co 5, 21) « Le Christ […] est devenu lui-même malédiction pour nous, car il est écrit : Maudit quiconque pend au gibet. » (Ga 3, 13) C’est incompréhensible non seulement pour les dévots. C’est pourtant le chemin de la vie et donc de la gloire de Dieu. Il ne suffit pas d’être dévot pour être disciple. Il faut mettre le monde à l’envers. C’est pourquoi, « entre Dieu et l’argent, il faut choisir. »

 

 

Complément : 

Une parabole qui nous prend à rebrousse-poil. Jésus se moquerait-il de nous ? L’évangile peut-il être invitation à la malhonnêteté ?

Rien ne valent les vrais amis. Je suis prêt à tout pour mes amis. L’amitié, c’est comme la famille, la seule valeur. Etc. Genre de déclarations d’autant plus émouvantes qu’elles sont tonitruantes, importantes que dans les faits, on ne les respecte guère. Dans la famille comme en amitié, nous sommes capables de nous en vouloir à mort.

On comprend que ce chapitre fasse suite à celui sur l’hypocrisie dite des pharisiens.

Comme si Jésus nous disait : tes belles déclarations, qu’elle fumisterie. Tant qu’à faire, mieux vaudrait se faire des amis malhonnêtement ! Car l’emploi de l’argent malhonnête dans notre parabole a pour but l’amitié. C’est curieux cette affaire, mettre l’argent et l’amitié ensemble. Mais c’est exactement ce que nous faisons lorsque nous parlons des « valeurs ».

On comprend que la parabole s’achève sur l’incompatibilité entre Dieu et l’argent.

09/09/2022

Vie gaspillée, vie divine anéantie Lc 15, 11-32 (24ème dimanche du temps)

Il y a plusieurs années, j’ai lu le commentaire d’Henri Denis Jésus, le prodigue du Père. Plus le temps passe, plus son intuition me paraît pertinente, levant nombre d’obstacles aux lectures de la parabole (Lc 15, 11-32) qui sont ordinairement les nôtres.

Généralement, la troisième des paraboles dites de la miséricorde est interprétée comme une histoire de pardon. Mais alors, nous sommes bien embêtés lorsqu’arrive le fils aîné. Il ne semble pas disposé à entrer dans la salle des fêtes. Restera-t-il à tout jamais enfermé dans sa jalousie ? En crèvera-t-il ? Le Père ne pourrait-il pas, ne devrait-il pas le récupérer, même malgré lui ? Les parents qui ont un enfant suicidaire, les amis des personnes qui n’en peuvent plus de l’existence au point de vouloir en finir, ne font-ils pas tout pour tirer de l’abîme ceux qui n’arrivent pas à vivre ? Le Père se contenterait-t-il d’attendre son fils, comme pour le cadet ? Drôle de Dieu de miséricorde ! On en est tellement gêné qu’on ne lit que la première partie de la parabole.

Plus subtil ou plus juste exégétiquement, et sans doute plus traditionnel, la parabole parlerait de résurrection. Il y a peu de phrases qui reviennent dans le texte ; l’une pourtant, comme un refrain, devrait nous arrêter. Aurions-nous des oreilles pour ne pas entendre et des yeux pour ne pas voir ?

« Mangeons et festoyons, car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé. » « Il fallait festoyer et se réjouir car ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé ! » Parabole de la résurrection, le Père passe son temps à désirer la vie avec lui de ses enfants ; il sort à la rencontre de l’un comme de l’autre, et va jusqu’à prier l’aîné pour qu’il entre dans la salle des fêtes et du festin.

Dans cette histoire qui semble bien construite, les incohérences sont pourtant nombreuses. Ainsi, le fils aîné a reçu sa part de fortune, si l'on en croit le narrateur, mais il dit n'avoir jamais eu un bouc pour festoyer - quel festin, un bouc ! - avec ses amis. Ainsi, qu’est donc cette famille sans mère ni épouse, sans femme : un homme et deux fils, que des mecs, une société de mâles. Tout cela est marqué par la mort. ça sent la mort : le cadet qui semble n’être jamais perçu autonome, adulte, mais toujours fils, meurt de faim et l’on tue le veau, un animal enfant, encore un mâle, on tue la vie en devenir. Et qu’est-ce que ce veau, comme s’il n’y en avait qu’un seul, justement gras au bon moment ?

Je ne sais si je suis fidèle au texte d’Henri Denis ou si, me l’étant approprié, je développe à ma façon, y compris peut-être contre lui. Une chose au moins doit encore nous surprendre. Comment l’aîné sait-il ce qu’a fait son frère ? Une vie de « désordre » dit la traduction du narrateur. Ce n’est pas le texte. Asôtos, cela signifie sans issue, sans salut, désespérée, et par conséquent, misérable, détestable, funeste.

Cela ne vous rappelle rien ? Les premiers chrétiens ont construit sur ces versets les récits de la passion. « Objet de mépris et rebut de l'humanité, homme de douleur et familier de la souffrance. Comme ceux devant qui on se voile la face, il était méprisé et compté pour rien. Sans beauté, sans éclat, nous l'avons vu ; il n’avait plus aucune apparence » Misérable ! Détestable ! Et nous, nous pensions qu’il était châtié par Dieu !

L’aîné en sait beaucoup : son cadet a dépensé tout son bien avec des filles. Tiens, le voilà l’autre sexe, comme une prostituée ! C’est curieux, non ? Mais laissons. Comment sait-il cela ? Il était aussi au bordel pour y avoir croisé son frère ? Et les traducteurs le croient et tombent dans le panneau de la rancœur, se dévoilant clercs phallocrates ! Shame on them.

Cela devrait encore nous rappeler quelque chose. Qui fréquente les prostituées au point d’affirmer qu’elles sont premières au royaume ? La calomnie du frère est exactement la récrimination du début du chapitre : « Il fait bon accueil au pécheur et mange avec eux ! » Mais il ne s’agit pas de morale, pas de faute ni de péché. Il s’agit de vie, ce que l’on appelle résurrection, une issue pour les vies sans issue, un salut pour les vies sans salut.

C’est déjà l’heure et j’en ai dit trop peu. C’est Jésus, le prodigue du Père, c’est lui qui dépense jusqu’au dernier souffle la richesse de l’héritage, la substance du Père et sa vie, ousia et bios dit le texte. C’est lui que le Père accueille et rend à la vie. « Des foules de nations vont être émerveillées, des rois vont rester bouche close, car ils voient ce qui ne leur avait pas été raconté, et ils observent ce qu’ils n'avaient pas entendu dire. » Il fallait qu’il passe par la mort pour aller chercher les morts. Vie gaspillée, pensez, vie divine anéantie. Impensable, abjecte, asôtos. « Par ses blessures nous sommes guéris. »

04/09/2022

Culte des morts ou prière...

Mise au tombeau du Christ - Hôtel-Dieu de Tonnerre 


Madeleine en orante. Elle en laisse tomber son pot d'onguent.
Entre le culte des morts et la prière... il faut choisir.
 
Tonnerre, Hôtel Dieu
Mise au tombeau (1454) de Jean-Michel et Georges de la Sonnette.

Mise au tombeau du Christ - Hôtel-Dieu de Tonnerre

02/09/2022

La haine des siens : un évangile. Lc 14, 25-33 (23ème dimanche du temps)

Qu’est-ce que cela veut dire « préférer Jésus à ses proches », jusqu’à haïr ces derniers (Lc 14, 25-33) ? Comment retrouver l’évangile dans cet impératif, condition d’une authentique suite de Jésus, d’une vie de disciple ? L’exagération est telle que les traducteurs cherchent à l’atténuer. Ils suppriment la haine pour parler seulement de préférence.

Mais on n’a jamais intérêt à mettre les questions sous le tapis ; mieux vaut les affronter dans leur énormité. « Si quelqu’un vient à moi sans haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et jusqu’à sa propre vie, il ne peut être mon disciple. » C’est énorme !

Pour entendre, il faut situer ces versets comme conclusion de ce qui s’est ouvert au début du chapitre et que nous avons partiellement lu dimanche dernier, la « dernière place ». Si nous choisissons la dernière place, ce n’est pas par mortification ni par humilité. La dernière place est la nôtre, tellement nous sommes de pauvres types, de pauvres filles ; c’est là précisément que Jésus nous rejoint. Plus encore, la dernière place est la sienne, celle qu’il a prise pour nous rejoindre ; c’est là que nous le rencontrons.

Pour voir Jésus, mieux vaut se garder de l’adoration, comme l’on dit, de la spiritualité, comme l’on dit encore, car la spiritualité est une mondanité, très chic d’ailleurs. Et si vous faites une sociologie des adorateurs, vous verrez qu’on n’y trouve guère les pauvres, c’est grandement une dévotion de milieu et je m’étonne que l’on ne s’en étonne pas. Pour toucher, étreindre Jésus, il faut rejoindre les derniers. Pour vivre dans l’Esprit, de l’Esprit, la dernière place nous attend. Ailleurs, l’air est vicié, irrespirable. « Il ne sert à rien que Jésus soit dans le tabernacle, écrivait Maurice Zundel, si nous ne sommes pas nous-mêmes son tabernacle. » Et comment le serions-nous à demeurer ailleurs que lui, à une autre place que la dernière ?

L’exigence de haine des siens et de sa propre vie se comprend comme une expression frappée, une formule choc, hyperbole des objurgations à rejoindre la dernière place.

On a l’air de quoi à se dire disciples, à se croire tel, alors qu’on est incapable de ne pas s’emporter à la moindre contrariété ? On a l’air de quoi à se dire de Jésus, à passer des heures à la prière, alors qu’on est incapable de supporter qu’on l’on nous prenne, non notre manteau, mais seulement, d’un peu haut ? Aussi peu crédibles qu’un roi qui partirait en guerre sans avoir les moyens de l’emporter ‑ suicide et meurtres de ses soldats ‑, qu’un bâtisseur incapable d’achever la construction entreprise avec fierté ‑ il faut être un peu m’as-tu-vu pour construire une tour !

Nos versets, inaudibles, ne font que tirer la conclusion de la dernière place en mettant en évidence le ridicule, plus grave, le scandale de se dire disciple et de ne pas l’être. Ceux qui pourfendent Dieu lui font moins de tort que nos contre-témoignages. Disciples, avant d’être les témoins de Jésus, nous sommes ceux qui en dégoûtent. L’ampleur des conséquences de la trahison se mesure à l’exagération irrecevable de la haine des siens et de soi-même.

La haine et le renoncement, direz-vous, sont frontalement contraires à l’amour y compris des ennemis et à l’appel à la vie qu’ouvre le passeur de Nazareth. Le Zarathoustra de Nietzsche l’a bien montré. Pourtant, la haine de soi et des siens ‑ et non seulement la préférence pour Jésus ‑ est l’expression de la vérité de l’être disciple. C’est l’évangile qui est en jeu dans ces versets de prime abord peu évangéliques.

Avant de pleurer sur le nombre de disciples, toujours trop limité, pleurons sur ce qui empêche Jésus, dans notre fierté, voire notre arrogance, à nous dire disciples, ou encore seulement par le fait d’être repérés comme chrétiens. Nous prétendons être disciples et fuyons la dernière place. Nous prétendons avoir tout quitté, mais notre vie est bien moins dépossédée que celle de beaucoup. Nous n’avons que peu de crainte du lendemain, et tant mieux ! Nous tenons mordicus à nos idées, et c’est bien d’avoir des convictions. Mais disciples ? si peu, si peu. Lorsque la foi est certitude d’être justes, nous, pas comme les autres, elle est idéologie, en termes bibliques idolâtrie.

Quant à l’opposition entre amour de Jésus et amour des frères, cela ne craint rien. Préférer Jésus c’est aimer les frères, sans limite, jusqu’à renoncer à soi-même. Préférer Jésus, c’est s’aimer soi-même ‑ « comme n’importe lequel des membres souffrants de Jésus-Christ » ‑ parce que Jésus est vie.