28/10/2022

Où l'évangile continue à en mettre plein la tête aux pharisiens Lc 19, 1-10 (31ème dimanche du temps)

Peut-on dire quelque chose de neuf sur Zachée (Lc 19, 1-10) ? Non qu’il faudrait à tout prix être original, mais l’on ne commente pas la Parole pour dire ce que tous savent déjà mais pour aider à entendre l’inouï de Dieu. L’Evangile demeure une bonne nouvelle, demeure nouveau parce qu’ainsi il est bon, heureuse annonce.

Une des manières de lire à neuf, c’est de lire aujourd’hui ces vieux mots. Certes aujourd’hui comme hier « nihil sub sole novum » ; cependant l’aujourd’hui est toujours et à chaque génération nouveau, « on ne descend jamais deux fois dans le même fleuve ». Parmi les quelques mots récurrents en ces dix versets, il y a précisément le mot aujourd’hui. Aujourd’hui il me faut demeurer chez toi, aujourd’hui le salut est entré dans cette maison.

La rumeur, dans la parabole du fils prodigue, divulguait ce que le cadet avait fait ; ici, par la rumeur, on apprend que Zachée est un pécheur. Chaque fois, le narrateur laisse dire. Le parallélisme entre les deux péricopes s’impose : dénonciation du pécheur, festin ou repas de réconciliation, un fils perdu et retrouvé, Jésus qui vient chercher et sauver ce qui était perdu. Avec Zachée cependant, c’est Jésus qui est vilipendé et non le pécheur. Zachée semble être le personnage principal, et pourtant, les gens n’ont rien à faire de lui. C’est Jésus qui surprend et suscite la réprobation en allant manger chez un pécheur. Celui qui « passait en faisant le bien » est la cible de la médisance. La passion approche !

La petite taille de Zachée, visiblement ‑ c’est le cas de la dire ! ‑ tellement importante qu’on la souligne avec le sycomore, est-elle la représentation de son péché ou bien celle du regard que les autres portent sur lui, le regardant de haut. Un exégète fait remarquer qu’au lieu de monter sur un arbre, Zachée aurait pu demander à passer devant, il n’aurait gêné la vue de personne ! Il y a une autre solution ; les gens grands auraient pu le laisser passer devant. Mais les grands, les gens importants, n’ont rien de commun avec Zachée, ne veulent rien avoir en commun avec lui, n’ont rien à faire de lui.

Et s’il était là, le péché. Non dans les soi-disant vols de Zachée, dont lui-même parle comme au conditionnel, « si j’ai… ». Il ne croit pas avoir mal fait, mais humblement, au cas où il n’aurait pas vu sa faute ; on ne voit pas toujours qu’on écrase le petit. Le péché n’est pas celui de Zachée mais celui de ceux qui se séparent ‑ une histoire, au moins étymologiquement, de pharisaïsme ‑ de la commune humanité. C’est une thématique de tous ces chapitres depuis au moins le chapitre du fils prodigue, l’affrontement de Jésus avec les pharisiens. Et il faut croire que le pharisaïsme est affaire des disciples de Jésus, et non une école juive, pour que l’on en parle autant dans les Evangiles.

Nous n’existerions qu’à nous convaincre de ne pas être comme les autres. Ce qu’une équipe d’aumônerie ou des visiteurs de prison vivent sans cesse avec les détenus, c’est au contraire notre commune humanité. (Parmi les détenus, il y a aussi ceux qui trouvent toujours pires qu’eux ; stratégie pour survivre à la honte de la faute, stratégie commune.) Se rencontrer c’est vivre que nous sommes de la même pâte.

L’histoire de Zachée me paraît de moins en moins celle d’une conversion réussie, magnifique pour nos fantasmes de sainteté. Comme les chapitres précédents, elle est le mode d’emploi de la vie, ce qu’on appelle salut. « Pour les hommes, c’est impossible. » On vit dans et de la rencontre avec l’autre. L’altérité au sein de la commune humanité nous semble s’opposer à l’identité. Or l’altérité est constitutive de l’identité. Le chemin de soi à soi passe par autrui. Zachée est la chance des pharisiens, leur altérité. Les Juifs sont la chance même des chrétiens, altérité inassimilable. Les homos le sont pour les hétéronormés hégémoniques. La minorité irréductible, comme altérité, est la chance du groupe qui fait de sa grande taille une terrifiante puissance et menace. Nous ferions bien de le laisser passer devant, l’homme de petite taille. Il ne nous gêne nullement pour voir Jésus qui passe par là. Il nous fait plutôt échapper à la simple curiosité ou pire aux paroles de condamnation ; grâce à l’autre, nous pouvons voir Jésus pour ce qu’il est, le salut de Dieu, aujourd’hui. Ça évite de le conduire à la croix !

L’histoire de Zachée est un exercice de conversion pour le lecteur. Nous sommes invités à passer de l’admiration illusoire d’un modèle de salut à imiter‑ ce ne sont pas les œuvres qui sauvent ; et que nous importe le salut de Zachée mort il y a deux milles ans ‑ à la reconnaissance du salut pour tous aujourd’hui ; la commune humanité est le chemin de Dieu vers nous. Et homo factus est. Jésus passe, nous le regardons passer et nous le ratons : nous ne sommes pas comme les autres, nous ! Pourtant, à notre table à nous aussi il s’invite. Nous lisons cet évangile devant la table que nous avons préparée. « Le fils de l’homme est venu et chercher ce qui était perdu. » Le salut, évidemment, c’est aujourd’hui. C’est dit deux fois. Le salut est l’évidence, et non l’exception dont Zachée serait l’heureux bénéficiaire. C’est le nom de Jésus, Dieu sauve !, Le salut c’est évident puisque c’est le dessein de Dieu, puisque c’est Dieu.

16/10/2022

« Demandez et l’on vous donnera » Lc 18, 1-8 (29ème dimanche du temps)

Il faudrait lire d’un seul tenant le chapitre 18 de Luc dont nous n’avons entendu que les huit premiers versets. Après la parabole du juge inique vient celle que nous lirons dimanche prochain, les prières du pharisien et du publicain au temple. Luc enchaîne ce double propos sur la prière avec un certain nombre de rencontres, les enfants que les disciples rabrouent, l’homme riche, avec les disciples un échange sur le salut et l’abandon de tout, enfin la guérison de l’aveugle de Jéricho, lui aussi rabroué.

Il y a des indices manifeste d’un enchaînement travaillé, les deux paraboles encadrent, avec les deux rencontres, les échanges avec les disciples sur la passion à venir, la possibilité d’être sauvé, l’accueil des enfants. La veuve qui casse les oreilles du juge demande, implore, au début du chapitre, comme l’aveugle à la fin qui crie et répète sa demande.

Le publicain implore la pitié comme l’aveugle. L’homme riche, alors même qu’il rencontre Jésus pour la vie éternelle, ne parvient pas à devenir disciple, comme le pharisien, qui pourtant rend grâce, littéralement fait eucharistie, ne peut être justifié en retournant chez lui. Au centre, les disciples « ne saisirent rien de tout cela ; cette parole leur demeurait cachée, et ils ne comprenaient pas ce qu'il disait ».

Nous pouvions croire que les deux paraboles parlent de la prière ; elles ouvrent plutôt une réflexion sur le salut : « Pour les hommes, c’est impossible ». Le salut n’est pas ce que l’on obtient, en faisant en sorte d’hériter : « que dois-je faire pour hériter de la vie à jamais ? » Le salut n’est pas la récompense après que l’on a tout quitté pour suivre Jésus. La belle préoccupation de l’homme riche pour la « vie à jamais » n’est pas une demande. La stratégie des Douze qui attendent récompense à avoir suivi Jésus se fracasse sur la mort : la croix.

Le salut ne s’obtient d’aucune manière. « Pour les hommes, c’est impossible. » Et si pour Dieu l’impossible n’existe pas, ce n’est pas parce que Dieu pourrait faire des miracles, échapper aux lois de la nature, octroyer quelque avantage, ainsi le roi dans son bon plaisir. Si pour Dieu, le salut est possible, c’est qu’il est pour tous, comme son dessein ; même un publicain ou un mendiant aveugle y ont droit, même les enfants, alors non-sujets de droit comme les esclaves, y ont droit. Mieux, les enfants sont le type-même des destinataires de la vie à jamais, « le royaume appartient à ceux qui leur sont semblables ».

C’est que la vie, cela se reçoit. Prendre la vie, c’est tuer. La vie est don ou n’est pas. Jusqu’à présent, jamais personne ne s’est donné à lui-même sa vie et, à gagner sa vie, on la perd. Juste à la fin du chapitre précédent le nôtre, nous lisions : « Qui cherchera à conserver sa vie la perdra et qui la perdra la sauvegardera. »

N’est-ce pas ce qui arrive, prophétiquement, dès le chapitre trois de la Genèse. La femme prit du fruit de l’arbre et en mangea avec son mari. Et ils connurent qu'ils étaient nus, fragilité et mort. Ils ont pris la vie et en sont, évidemment, morts. Alors que le tout dernier livre des Ecritures nous dit tranquillement, comme une évidence, que le fruit n’est nullement interdit, qu’est heureux celui qui aura part à ce fruit. « Au vainqueur, je ferai manger de l’arbre de vie placé dans le Paradis de Dieu. » Au tout dernier chapitre, la Jérusalem céleste, autrement dit le salut, est décrite : « Au milieu de la place de part et d’autre du fleuve, il y a des arbres de vie qui fructifient douze fois, une fois chaque mois ; et leurs feuilles peuvent guérir les païens. De malédiction, il n’y en aura plus ; le trône de Dieu et de l’Agneau sera dressé dans la ville, et les serviteurs de Dieu l’adoreront ; ils verront sa face, et son nom sera sur leurs fronts. De nuit, il n’y en aura plus ; ils se passeront de lampe ou de soleil pour s’éclairer, car le Seigneur Dieu répandra sur eux sa lumière, et ils régneront pour les siècles des siècles. » Vie éternelle, vie à jamais.

On comprend ce qu’est la prière avec ce chapitre 18, disposition pour la vie. Demander sans cesse non pour fléchir un juge inique. Dieu n’est tout de même pas un fonctionnaire tatillon qui refuserait la demande parce le formulaire serait mal rempli ! Demander sans cesse pour accueillir ce que Dieu de toujours, à jamais, donne. « Jésus disait à ses disciples une parabole sur la nécessité pour eux de toujours prier sans se décourager. » 

« Notre Seigneur et notre Dieu veut non pas que lui soit manifestée notre volonté ‑ qu’il ne peut ignorer ‑ mais que s’exerce dans les prières notre désir, pour que nous puissions accueillir ce qu’il s’apprête à donner. Car ce don est grand et nous sommes petits et étroits à le recevoir. [...] Désirez sans relâche la vie bienheureuse, qui ne peut être qu’éternelle, de celui qui seul peut la donner. […] Des mots nous sont donc nécessaires à nous, pour nous rappeler et mettre sous notre regard ce que nous devons demander, non point ‑ n’allons pas le croire ‑ pour instruire ou fléchir le Seigneur. » (Augustin, Lettre à Proba)

Demander sans se décourager, pour s’apprêter à recevoir, et désapprendre à prendre.

13/10/2022

Une théologie de la prière

Pas d'homélie ce dimanche.

Mais Salvator a procédé à un second tirage d'un bouquin paru il y a un peu plus d'un an.

Cela devrait vous dire quelque chose...