samedi 12 décembre 2009

Au-delà de douze ans, peut encore croire à Noël ?

(Propos introductifs à un échange)

Est-ce que Noël n’est pas devenu trop exclusivement une fête pour les enfants, voire une fête infantile ? Peut-on croire à Noël autrement que les enfants croient au Père Noël ?

Oui, je sais, le catéchisme dit autre chose que des enfantillages. Mais pour chacun d’entre nous, qu’est-ce que cela veut dire, la confession de foi dans le mystère de Noël ? Qu’est-ce que c’est Noël ? Une chose les réponses du catéchisme, autre chose ce que nous vivons effectivement de la foi. Il ne suffit pas de savoir, il faut encore croire !

Si l’on se rapporte aux évangiles, se pose de suite un problème : deux des quatre textes, Marc et Jean, ne disent rien de la naissance ni de l’enfance de Jésus. Il serait donc possible, à en croire ces deux évangiles, d’être disciples de Jésus et de tout ignorer de sa naissance. Et cela n’a finalement rien d’étonnant. Lorsque Jésus naît, qui peut en être témoin en dehors de ses parents et d'une matrone ? La naissance d’un enfant dans une famille sans aucune situation politique ou économique exceptionnelle, dans une province reculée de l’Empire, ne peut être connue de personne. Dans l’Antiquité et même encore pendant des siècles, on ignore presque toujours la date de naissance des personnes, même si ces personnes sont célèbres, si l’on peut dire, avant leur naissance.

Si l’on se réfère à Matthieu et Luc, on ne peut que constater que leurs récits ne coïncident pas. Par exemple, s’appellera-t-il Jésus (Lc 131) ou Emmanuel (Mt 123) ? Pourquoi Matthieu ne dit rien de la naissance du Baptiste et le fait débarquer au chapitre 3, juste avant le baptême de Jésus, quelque trente ans après les événements racontés dans les deux premiers chapitres. « En ces jours là, paraît Jean le baptiste proclamant dans le désert de Judée… ». Il ne semble pas que les deux hommes se connaissent. Or Luc en fait des cousins. Pourquoi Luc ne dit-il rien des mages ou du massacre des innocents ? Et l’on pourrait multiplier les exemples. Bref, que savoir à partir de ces textes de la naissance de Jésus, peut-on savoir quelque chose d’un point de vue historique ?

Après les textes, penchons-nous sur l’histoire de l’Eglise. Ce n’est qu’à partir du deuxième quart de quatrième siècle, vers 325, que la fête de Noël se développe peu à peu. Avant on n’en parle pas. Les chrétiens de l’an 250, par exemple, ne fêtaient pas Noël.

« Noël était certainement célébré en 336 à Rome, et la fête est probablement antérieure à la paix de l’Église (édit de Milan, 313). Il est possible que la date en ait été choisie, dans les jours du solstice d’hiver, pour faire opposition à la célébration païenne, ce même jour, de la naissance du dieu Soleil (le Soleil invincible, sol invictus). Ailleurs dans le monde méditerranéen, en Egypte, on fêtait le 6 janvier le baptême du Christ. Dans le cours du IVe s., les deux fêtes en vinrent à être célébrées aussi bien en Orient qu’en Occident, sans que les événements évangéliques commémorés correspondent exactement : la liturgie romaine fête le 25 décembre la Nativité du Christ, et le 6 janvier elle fête principalement l’adoration des mages et la révélation du Sauveur aux païens (et de façon secondaire le baptême du Christ) ; la liturgie byzantine fête à la fois la Nativité et l’adoration des mages te 25 décembre, et elle fête le 6 janvier le baptême du Christ.

La liturgie romaine de Noël est fortement marquée par le dogme des deux natures du Christ, tel qu’il a été défini au concile de Chalcédoine [451], tandis que la piété des fidèles, à partir du xiiie s., sera colorée progressivement par la dévotion de François d’Assise à l’Enfant Jésus dans la crèche, ce qui donnera à Noël une importance comparable à celle de Pâques. »[1]

Que croire donc ? Qu’est-ce que Noël ? Je ne retiendrai qu’un aspect, celui de la venue de Dieu à l’humanité, la visitation par Dieu de son peuple.

« Dieu a visité son peuple » (Lc 716 reprenant 168). Ce verset ne se rapporte pas d’abord à l’enfance de Jésus. (On pourrait faire la même analyse en regardant les usages par le NT du Ps 27 plus souvent référé à la résurrection qu’à l’incarnation). Le mystère de Noël ne serait alors pas tant celui de la nativité du Seigneur que celui de la présence de ce Seigneur dans l’humanité. La fête de Noël n’est pas d’abord un moment de l’année liturgique ou de la vie de Jésus, mais une manière de dire la foi : le royaume de Dieu est là, tout près de vous. Ce verset (de Lc 109) est placé par Matthieu au tout début de son texte (32, comme Mc 115), dans la bouche du Baptiste, comme si effectivement, c’était bien cela le commencement de tout, que l’on ne découvre cependant que tardivement.

Les hommes peuvent chercher à connaître Dieu. Il semble que cela les occupe pas mal si l’on considère l’histoire de l’humanité. Cette recherche manifeste le meilleur de l’humanité souvent (pensons à la culture, aux mythes, à la philosophie, aux arts), le pire aussi parfois (sacrifices humains, guerres, etc.). C’est impressionnant ce que l’on peut dire de Dieu ! Il y a tout et n’importe quoi ; certes, il y a aussi quelques chefs-d’œuvre. Je ne cite qu’un exemple, tiré du Banquet de Platon, mais on pourrait visiter tant de textes ou de récits de tant de civilisations :

« Voilà donc quelle est la voie droite qu’il faut suivre dans le domaine des choses de l’amour ou sur laquelle il faut se laisser conduire par un autre : [211c] c’est en prenant son point de départ dans les beautés d’ici-bas pour aller vers cette beauté-là, de s’élever toujours, comme au moyen d’échelons, en passant d’un seul beau corps à deux, de deux beaux corps à tous les beaux corps, et des beaux corps aux belles telles occupations, et des occupations vers les belles connaissances qui sont certaines, puis des belles connaissances qui sont certaines vers cette connaissance qui constitue le terme, celle qui n'est autre que la science du beau lui-même, dans le but de connaître finalement la beauté en soi.

[211d] C'est à ce point de la vie, mon cher Socrate, reprit l'étrangère de Mantinée, plus qu'à n'importe quel autre, que se situe le moment où, pour l'être humain, la vie vaut d'être vécue, parce qu'il contemple la beauté en elle-même. Si un jour tu parviens à cette contemplation, tu reconnaîtras que cette beauté est sans rapport avec l'or, les atours, les beaux enfants et les beaux adolescents dont la vue te bouleverse à présent. Oui, toi et beaucoup d'autres, qui souhaiteriez toujours contempler vos bien-aimés et toujours profiter de leur présence si la chose était possible, vous êtes tout prêts à vous priver de manger et de boire, en vous contentant de contempler vos bien-aimés et de jouir de leur compagnie. À ce compte, quels sentiments, à notre avis, pourrait bien éprouver, poursuivit-elle, un homme qui arriverait à voir la beauté en elle-même, [211e] simple, pure, sans mélange, étrangère à l'infection des chairs humaines, des couleurs et d'une foule d'autres futilités mortelles, qui parviendrait à contempler la beauté en elle-même, celle qui est divine, dans l'unicité de sa Forme ? Estimes-tu, poursuivit-elle, qu'elle est minable la vie de l'homme [212a] qui élève les yeux vers là-haut, qui contemple cette beauté par le moyen qu'il faut et qui s'unit à elle ? Ne sens-tu pas, dit-elle, que c'est à ce moment-là uniquement, quand il verra la beauté par le moyen de ce qui la rend visible, qu'il sera en mesure d'enfanter non point des images de la vertu, car ce n'est pas une image qu'il touche, mais des réalités véritables, car c'est la vérité qu'il touche. Or, s'il enfante la vertu véritable et qu'il la nourrit, ne lui appartient-il pas d'être aimé des dieux ? Et si, entre tous les hommes, il en est un qui mérite de devenir immortel, n'est-ce pas lui ? »[2]

Cependant, cette quête, cette recherche, cette remontée aboutit-elle effectivement ? Que l’homme la désire, que son désir lui permette même de dessiner, comme en négatif, les contours ou les traits de ce qu’il veut contempler, ne suffit pas à faire que d’une part ce qu’il cherche existe, ou que d’autre part, même si cela existe, il lui soit effectivement possible d’en jouir.

Il semble même impossible, si l’on en croit l’évangile, de parvenir à Dieu. Pour l’homme c’est impossible (Mc 1027) Quel homme pourrait se donner Dieu ? Quel homme pourrait par ses propres forces trouver Dieu, si Dieu est Dieu et non pas seulement le prolongement, même le plus noble, le plus pur, de nos attentes et désirs ? Sans compter que, comme le dit Platon, les dieux se déguisent. On ne les reconnaît pas. Ils ne sont pas comme c’était attendu, comme on les attendait.

N’est-ce pas pour cela que l’évangéliste note laconiquement : il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune (Lc 27) ? Ou encore : il est venu chez les siens et les siens ne l’ont pas reçu (Jn 111). Dieu n’est jamais comme nous l’attendons. Nous l’imaginons, le cherchons, l’attendons comme le saint, le parfait, et le voilà qu’il traine chez les pécheurs, le voilà qui comme un maudit pend au gibet. Qui pourra le reconnaître ? Qui dira que cet enfant, qui seulement crie sans savoir articuler le moindre mot, est la parole de Dieu ?

Si l’attente, la recherche et le désir de l’homme peuvent n’être pas déçus, rester sans réponse, il faut qu’ils soient eux-mêmes la réponse et que l’on cherche l’appel ailleurs. L’appel nous a devancés. La Parole nous a été adressée, nous est adressée, l’amour est depuis toujours à notre rencontre, ce que l’on appelle l’alliance, et notre quête, qui rarement le sait, est réponse balbutiante.

Si au-delà de douze ans nous pouvons croire à Noël c’est parce que seul un Dieu peut nous sauver, qui de lui-même s’offre en entrant dans le monde, en faisant comme effraction dans ce monde.

L’investigation philosophique ou religieuse permet assurément une certaine connaissance de Dieu et du monde. Cette investigation est souvent une quête, spirituelle ou intellectuelle (termes que l’on ne saurait véritablement distinguer avant la Renaissance). Je le redis, il ne suffit pas de chercher pour que ce que nous cherchons soit accessible. Ce que Noël exprime c’est qu’effectivement Dieu se donne, non pas certitude de l’ordre du savoir, mais solidité de l’alliance et de la confiance.

A Noël, nous célébrons juste, si j’ose dire, celui qui s’offre et qui par son don, nous sauve. Noël c’est la nécessité pour les hommes de recevoir de Dieu la vie et non d’y parvenir par leurs investigations. Aux hommes c’est impossible, mais pas à Dieu, car tout est possible à Dieu (Mc 1027. Tout ne veut évidemment pas dire n’importe quoi !) Le salut ne peut qu’entrer dans le monde et non en être une production, aussi attendu qu’il soit (juste que dans son contenu thématique) par le monde lui-même. La recherche de l’homme est interrompue, si l’on peut dire, par l’irruption de Dieu, ou mieux, elle est la réponse, inchoative, balbutiante et souvent ignorante d’elle même, de son statut, à l’offre d’alliance.



[1] P.-M. Gy, « Année liturgique », Dictionnaire critique de théologie, Puf, Paris 1998, p. 53.

[2] Traduction L. Brisson, GF, Paris 20075. Je choisis ce texte par ce qu’il est écrit en dehors de la culture judéo-chrétienne, parce qu’il a eu une importance capitale dans la théologie. Parce que c’est une histoire d’amour, célébré dans un banquet, dont il est dit qu’alors la vie est divine, comme, lors d’un repas, le dernier, le dieu, ayant aimé les siens jusqu’au bout, jusqu’à l’extrême, il s’était offert en disant : prenez, c’est mon corps.

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