dimanche 20 décembre 2009

A la mémoire de ceux qui ont eu à souffrir du pontificat de Pie XII

La position de Pie xii pendant le Troisième Reich est une question fort discutée. Il est effectivement peu correct politiquement et aujourd’hui indéfendable théologiquement de canoniser ou béatifier une personne qui aurait eu des attitudes ou paroles antisémites (Léon Déhon en a fait les frais).

Il serait bien impossible de faire de Pie xii un antisémite. Sa résistance au nazisme continue cependant à apparaître bien faible, surtout comparée à la condamnation des thèses et du régime hitlériens par son prédécesseur (lequel est un des trois papes sur les neuf du XXe siècle à ne pas être béatifié, canonisé ou pour lequel un procès de béatification n’est pas en cours). Son fameux silence a-t-il permis de sauver plus de Juifs que ne l’aurait fait une prise de parole ? Qui peut le dire aujourd’hui ?

Envisager la béatification de Pie xii est en revanche et assurément une insulte à la mémoire de ceux qui ont eu à souffrir de sa conduite de l’Eglise. Certes l’homme a fait de grandes choses, ainsi la restauration de la liturgie de la semaine sainte et l’encyclique biblique (mais il était temps !). Sa vie personnelle est sans doute édifiante, mais peut-on ignorer son mode de gouvernement proprement contraire, au moins parfois, non seulement à l’évangile, mais aussi aux droits de l’homme ?

Sous son pontificat, l’action des prêtres ouvriers a dû cesser ; sous son pontificat, des théologiens (Nouvelle Théologie) ont été injustement condamnés au silence (scandale de la procédure, reconnaissance par les successeurs de l’inopportunité de ces condamnations manifestée par exemple par la convocation de ces mêmes théologiens moins de deux ans après la mort de Pie xii pour être experts à Vatican ii ou par la création de certains de ces théologiens comme cardinaux quelques années après).

Il y a quelques années, lors de la publication du Journal d’un théologien du P. Yves Congar, le Père Sesboüé, reconnu pour sa modération, écrivait : « En ces temps où le Pape Jean-Paul II donne l’exemple courageux de la repentance pour les fautes de l’Eglise, on aimerait que la Congrégation pour la doctrine de la foi en exprime une, pas seulement pour les excès anciens de l’Inquisition, mais surtout à l’égard de ces nombreux théologiens qu’elle a injustement soupçonnés, accusés, parfois interdits d’enseignement ou de publication tout au long du XXe siècle, pour des raisons qui n’étaient pas valables. » (B. Sesboüé, « Le drame de la théologie au XXe siècle. A propos du Journal d’un théologien (1946-1956) du P. Yves Congar, » RSR 89/2 (2001), p. 287)

Quel modèle de sainteté, quelle conception de l’Eglise veut-on proposer au peuple chrétien ? Certains ont dit que l’on revenait aujourd’hui aux pires heures du pontificat de Pie xii. C’est sans doute exagéré. Mais sans doute aussi, la décision de la béatification établirait le lien privilégié et revendiqué par l’actuel Pontife avec son prédécesseur. (Si l’on se souvient que c’est Pie xii qui a canonisé Pie x en 1954, il se pourrait que l’on établisse la généalogie des papes les plus conservateurs de 1903 à 2009)

Pie xii écrit en 1943 l’encyclique Mystici corporis qui renouvelle l’ecclésiologie. Il écrit cependant, en 1954, une autre encyclique, Ad sinarum gentes, dont on ne peut qu’espérer qu’elle soit définitivement abandonnée. Elle répétait certes l’ecclésiologie commune depuis des siècles, mais l’infaillibilité consiste-t-elle à répéter formellement la même chose, même lorsque le contexte a changé, ou à oser la vraie fidélité, toujours inventrice, pour que, alors que les situations, mentalités et cultures changent, le même et unique évangile puisse être conservé et proclamé ?

Parmi ceux qui ont eu à souffrir de ce Pontife, pas mal de français. Pourrait-on demander aux évêques de ce pays, même dans le silence d'entretiens vaticans, qu'ils obtiennent l'ajournement d'une béatification ?

Heureusement, si l’on peut dire, l’infaillibilité pontificale n’est pas engagée par les béatifications, mais seulement par les canonisations.

(PS : Si la béatification de Pie xii est célébrée, il faudra voir qui la préside : un autre que Benoît xvi ‑ qui se réserve les canonisations et confie à d’autres la présidence des béatifications pour manifester la différence d’importance entre les deux célébrations ; ou Benoît xvi lui-même, certes évêque de Rome, diocèse de Pie xii, mais aussi Pape.)

1 commentaire:

  1. Vox populi, vox dei. Autre temps, autre moeurs, peut-être, mais il est dommage que l'Eglise n'écoute plus tellement ce qui la constitue : l'assemblée.
    Merci pour tout.

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