dimanche 10 avril 2011

Insupportable miracle ou signe dans la mort ? (5ème dim. de Carême)

Pourrait-on dire que la fin de l’évangile de Lazare, sa résurrection, gâche l’épisode ? Si l’on veut lire l’évangile et la foi comme une production hollywoodienne, avec happy end et récompense du juste, qui, pour finir, après bien des épreuves, après que le spectateur eût bien eu peur, est rétabli dans ses droits, alors non, l’évangile de Lazare est bien écrit.
Mais si l’on ne lit pas l’évangile pour se convaincre que le juste est vainqueur, mieux que l’homme vainqueur est forcément juste, alors, cette résurrection, c’est la catastrophe. Si on lit l’évangile pour qu’il parle, non de nos rêves et illusions, mais de notre vie, dans sa complexité, avec le mal et la mort, obligatoires, que l’on ne peut éviter, alors, oui, le texte est mal écrit.
Lire l’évangile de Lazare à des funérailles, cela va bien. On y voit Jésus ému, on y voit Jésus qui pleure et soutient ses amies dans la peine. Mais dès que Jésus arrive au tombeau, rien ne va plus avec cette fin qui va trop bien, avec cette happy end. Car le cercueil de celui que l’on enterre ne sera pas ouvert comme la pierre avait été roulée ; le défunt ne sera pas rendu à sa famille, libéré de son suaire, bandelettes ou tenue mortuaire.
Et l’on ne doit pas attendre aujourd’hui pour s’en apercevoir ! Cela ne s’est jamais vu, le retour d’un mort, à commencer par celui du Fils de l’homme lui-même, quelques chapitres après le texte de ce jour. Pour le Fils lui-même, la mort a été implacable. Pour le Fils lui-même, le ciel est resté fermé. Il incline la tête et remet l’esprit. Tout est mené à son terme, achevé.
Et si vous voulez parler de la résurrection de Jésus, vous devrez bien reconnaître que ce Jésus n’a pas été rendu à ses amis, à sa mère. Elle reste debout, la mère des douleurs, en pleurs au pied de la croix pendant que le Fils pend au gibet ; elle pleure la mère, la femme, l’humanité. Madeleine ne pourra plus tenir le corps de celui que son cœur aime. Elle ne pourra le retenir. Il part. Si le tombeau est vide, Jésus n’est plus là, et qui s’en consolera ?
L’évangéliste Jean, auquel exclusivement j’ai emprunté les différentes allusions à ce qui se passe avec la mort et la résurrection du Fils, nous mènerait-il en bateau avec sa résurrection de Lazare ? Evidemment, nous ne pouvons que lui prêter de savoir ce qu’il fait, d’être un écrivain accompli qui organise, compose son texte. Ainsi, ce qui est insupportable dans la résurrection de Lazare est voulu par Jean lui-même. Il raconte l’ineptie de cette happy end qui n’a rien à dire ni à notre vie ni de la vie de Jésus ; lui comme nous n’échappons pas à la mort et à la séparation définitive d’avec ceux qui sont chers.
Cette résurrection de Lazare nous devons la lire, non comme un miracle qui attesterait de la puissance extraordinaire de Jésus, de son pouvoir surnaturel, mais comme un signe. En effet, l’évangile de Jean ne raconte pas de miracles, contrairement aux autres. Juste quelques signes, six, et la résurrection de Lazare est le dernier d’entre eux.
Qui dit signe, dit indication en vue de. Le signe n’a pas son sens en soi. Il n’a pas d’autre consistance que de renvoyer, de désigner autre chose que lui. Il disparaît derrière ce qu’il cherche à indiquer. Autrement dit, celui qui s’arrête au signe, n’en détourne pas le regard pour voir ce qu’il cherche à désigner est comme l’imbécile qui fixe le doigt quand le sage montre la lune.
Que faut-il voir alors ? De quoi cette résurrection est-elle le signe ? De quelque chose qui ne se voit pas, ou pas bien, sans quoi, il n’y aurait pas besoin de signe, sans quoi le signe détournerait même l’attention plutôt qu’il ne l’éveillerait. Or ce qui ne se voit pas, c’est la fin de la mort, la mort de la mort, la victoire sur le mal. Certes, le tombeau de Jésus est vide, mais cela ne suffit pas à dire que Jésus est vivant, sorti de la mort. La douleur des disciples, les nôtres demeurent. Comment croire que la vie l’emporte ? Comment le croire non pour demain, lorsque nous serons morts, ce qui est d’assez peu d’importance somme toute, maigre consolation voire stratagème pour ne pas donner sens à l’absurde, ce qui serait pour le moins contradictoire.
C’est aujourd’hui que nous voulons voir la victoire de la vie et c’est ce que veut montrer le signe qu’est la résurrection de Lazare. Voilà pourquoi le texte n’attend pas je ne sais quelle échéance pour tirer Lazare du tombeau. C’est l’aujourd’hui qui importe et non pas, comme le dit Marthe, le dernier jour.
Ce qui est désigné, c’est Jésus qui est dit, qui se dit, lui, la résurrection et la vie. Voilà ce qui est signifié par la mort et la vie de Lazare, que Jésus est le Vivant qui fait vivre, non pas qui empêche de mourir mais qui est la vie plus grande, la pleine vie, la vie pleine. Aimer Jésus comme il nous aime, « voyez comme il l’aimait » constatent les Juifs qui sont présents aux côtés de Marthe et Marie, aimer le frère, que l’on sache ou non que cela soit une façon d’aimer Jésus, voilà la vie, voilà la victoire sur la mort.
Et dire que nous préférons la mort. Et dire que nous préférons ignorer ‑ et c’est pire que de les haïr ‑ nos frères, Jésus. Nous préférons l’injustice de l’économie, nos refus de premier pas ou de main tendue. Nous les préférons tellement, nous nous délectons à ce point dans la mort refusant la vie qu’est Jésus, que même notre lecture de l’évangile préfère croire n’importe quoi, un mort qui ressuscite, plutôt que de changer de vie, vivre aujourd’hui, en aimant Jésus, en aimant comme Jésus, en aimant les frères.

2 commentaires:

  1. Merci Patrick.

    Hier en écoutant l'évangile, il m'est venu en tête que la sortie de Lazare du tombeau devait être très cocasse: avec les pieds et les mains toujours liés, il devait sautiller maladroitement...

    Mais qu'il est malaisé de faire entendre à des chrétiens, par ailleurs aimant sincérement et modestement tout leurs frères,que quand Jésus dit "je suis la résurection et la vie", ou encore, comme dans un échange que j'ai eu récemment "je suis le chemin, la vérité et la vie". Il ne s'agit pas de reconnaître nommément Jésus-Christ pour accéder à cette Vie, mais bien d'aimer comme il aime... Ce qui cruellement pose un obstacle à leur capacité à rencontrer l'autre, puisqu'ils gardent la hantise de faire advenir une reconnaissance explicite de la foi selon des termes chrétiens...

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  2. Je crois qu'il faut distinguer ce qu'il en est de la reconnaissance explicite de Jésus et de ce qui relève de la motion de son Esprit, qu'on le sache ou non. Il en va notamment du respect de ceux qui ne se reconnaissent pas chrétiens.
    La confession de foi oserais-je dire ne rajoute, de droit, rien à la manière de vivre. On connaît tous des chrétiens pourris et des non chrétiens qui sont saints! (L'inverse aussi, mais ce n'est pas ici la question.) Est-ce à dire que cette confession de foi ne change rien ? Non. Peut-être pas tant dans la connaissance que nous avons de Jésus, car après tout, plus nous le quêtons, plus nous comprenons que nous ne le connaissons que si peu, plus devient une question le jusqu'à l'extrême de son amour, de sa kénose. Vidé de lui-même, jusqu'où a-t-il encore un lui-même ? Cependant, la confession de foi fait que nous accordons crédit à ce qu'il dit lorsqu'il déclare faire de nous ses amis. Et là, ça change pas mal de choses, de se savoir aimés d'un tel ami.
    Il faut tenir ensemble Mt 25 sur le fait que l'on ne sait jamais si on l'a (re-)connu ou non et Jn 7,38 par exemple parlant de "celui qui croit en [lui]". Ils sont nombreux ceux qui dans l'évangile ont accepté de s'entendre dire qu'ils étaient ses amis, comme Lazare et ses soeurs. Et leur vie à la fois était la même que celle des autres, à la fois était différente.

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