vendredi 15 avril 2011

Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? (Rameaux)

Sur la croix, il n’y a plus rien à faire. Celui qui sa vie durant a fait reculer le mal a les mains clouées ; il ne peut plus rien faire. Le mal est là et le terrasse. La mort va gagner, dans un instant. Tout bascule. Il fait nuit, il fait froid.
Lorsqu’il n’y a plus rien à faire, demeure encore le cri. Le cri de l’homme en croix, de l’homme des douleurs, hier au Golgotha, aujourd’hui encore. Que nul ne l’étouffe. Qu’il résonne. Ne nous bouchons pas les oreilles. Ne tuons pas le dernier effort de protestation, de lutte contre le mal. Lorsqu’il n’y a plus rien à faire, demeure encore le cri.
Si le mal n’est pas ainsi dénoncé, c’en est fini de la justice. Si le mal est oublié, les victimes passent avec lui à la trappe de l’histoire. « Le besoin de laisser dire la souffrance est la condition de toute vérité » (T. Adorno).
« Qu’en serait-il si un jour, les hommes ne pouvaient plus trouver de défense contre le malheur de la vie que dans l'oubli, s’ils ne pouvaient plus construire leur bonheur que sur l’impitoyable oubli des victimes, sur une culture de l’amnésie dans laquelle le temps guérit prétendument toutes les blessures ? D’où tireraient-ils l’aliment de leur révolte contre l'absurdité des souffrances injustifiées des innocents ? Qu'est-ce qui pourrait encore attirer leur attention sur le malheur d’autrui et leur inspirer leur vision d'une justice supérieure nouvelle ? La mémoire de Dieu se dresse contre cette amnésie culturelle (Is 21,11-12). » (J.-B. Metz)
Qu’en serait-il si un jour le cri de Jésus était oublié, effacé ?
Le cri du Fils sur la croix est prière. Non pas : Pourquoi Dieu m’a-t-il abandonné ? mais parole adressée, curieusement, à celui qui s’est détourné, est parti. Mon Dieu, mon Dieu, par deux fois.
C’est ce qui fait que le cri ne sera pas perdu, effacé. Celui de Jésus, les nôtres. La prière est cela, l’inscription en Dieu des cris, cris de joie, cris de douleurs ou d’angoisse.
« La prière comme un cri, bien sûr ! Mais celui-ci n’est-il pas en définitive un cri dans le vide, un cri qui n’aboutit jamais, mais reste dans le désert ? Non ! Comment, non ? […] Le cri vers Dieu exprime d’une certaine façon qu’on est proche de lui. C’est l’expression du fait que Dieu s’est rendu si proche, justement dans sa pleine divinité. […] Le cri serait lui-même le premier acte de son exaucement. C’est dans ce cri, et justement en lui, que Dieu est là. […] Celui qui veut rendre inaudible ce cri en le faisant oublier dans la jubilation pascale ne célèbrera jamais en vérité l’histoire de Dieu, mais ne fera tout au plus que répéter un vieux mythe de victoire. » (J.-B. Metz)

(Citations tirées de Jean-Baptiste Metz, Memoria passionis, un souvenir provocant dans une société pluraliste, Cerf, Paris 2009, pp. 97-99)

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