« Devant et avec Dieu, nous vivons sans Dieu. » Le propos de Dietrich Bonhoeffer pourrait nous aider à comprendre l’aspect de la Pâque de Jésus que met en évidence l’ascension, un aspect de sa mort et de sa résurrection. Il n’est plus là, c’est fini.
On cite Matthieu, « je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin », ou « quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux ». Mais si l’on veut comprendre ces sentences, il faut les placer dans le contexte de l’évidence brutale de l’absence de Jésus. En rien, elles ne sauraient la contredire et encore moins la remplacer par une présence.
Dans l’histoire de l’évangile, l’enseignement a-religieux de Jésus a très tôt et peu à peu été renversé ; les chrétiens se sont pensés comme les adeptes de la vraie religion. Paul, dans les Actes, semblait pourtant marquer une distance avec le compliment flatteur qu’il adressait aux Athéniens, hommes très voire trop religieux.
Force est de reconnaître que l’on ne voit guère Jésus participer à un culte, et encore moins en instituer un. Force est de constater que le vocabulaire cultuel que les premiers chrétiens lisent dans leurs Ecritures, le Premier Testament, est transposé. Le culte est spirituel, mieux encore logique, selon le logos, rationnel. Le culte est la pratique de l’agapè. Ce sont leurs personnes que les disciples offrent en sacrifice, non qu’ils se sacrifieraient en se mortifiant, mais que le sacrifice n’est plus un acte cultuel ; c’est une manière de vivre. Ce qui honore Dieu, c’est l’amour des autres, jusqu’à s’en faire les serviteurs à la suite de Jésus.
Jésus ne propose pas un modèle politique au sens d’une prise de pouvoir. Précisément, il renverse les pouvoirs parce que tout pouvoir conduit à la violence, et dire conduire, c’est fort peu. Tant qu’on n’en sera pas sorti d’une société de la réussite, de l’avoir et du pouvoir, ce sera la violence. Que l’on serve ! ainsi fait Dieu. C’est cela Dieu.
Les premiers chrétiens se rassemblent avec les autres Juifs au temple pour chanter les psaumes, adresser à Dieu ces mêmes psaumes et de libres louanges. Mais reconnaissons que dans la littérature parénétique, la prière tient bien peu de place comparée à l’urgence d’une vie retournée, convertie. La voie éminente, la meilleure, c’est l’agapè. Non l’amour de Dieu, mais des prochains. Avoir la foi à transporter les montagnes n’a pas de sens, ou seulement si l’agapè est pratiquée. On dirait, dans un monde Antique très religieux, la disparition de Dieu.
Je note, dans l’histoire de l’eucharistie, une propension parallèle à celle de la réaffirmation du Dieu avec nous, Gott mit uns. On se met à parler de l’eucharistie comme présence. « Je suis avec vous », « je suis là ». Thomas d’Aquin n’aime pas cela. Car Jésus n’est pas présent comme en un lieu.
Il y a dans un judaïsme une manière de lutter contre l’idole qui vide tout lieu de la présence, non que Dieu ne serait pas, mais qu’en aucun cas on ne peut le tenir ici, là, comme présent, disponible, à disposition, sous la main. On dit que le Saint-des-saints était vide. Des tables de loi ne tiennent pas la comparaison avec un veau d’or pour la dévotion !
L’eucharistie est un pain rompu pour être partagé, fractionné pour être mangé. Le pain eucharistique disparaît par l’ingestion et ce qui reste, assurément demeure communion, portée aux malades, mais non réalité d’une présence localisable, chosifiée, devant laquelle se prosterner comme devant l’idole. On conserve l’eucharistie pour les malades et les absents, on la respecte parce qu’on la conserve, on ne la conserve pas pour l’adorer.
A force de voir dans l’hostie consacrée la présence, on va jusqu’à la vénérer dans la remise au tabernacle alors même que l’assemblée qui vient de communier est tabernacle. L’eucharistie n’est pas faite pour être conservée, mais consommée, partagée, et disparaître en semence d’unité. A force de voir la réalité de la présence, on se dispense de trouver Jésus où il est, parmi les frères, non comme une présence, dans la prière, mais comme ce qu’il rend possible, le relèvement d’une humanité blessée, au combien. Dans l’ordinaire des jours, il nous devance, résurrection et vie. Ce n’est pas l’hostie la présence de Jésus, mais la communion fraternelle, sacrement de l’humanité réconciliée.
Dénoncer cet arraisonnement du divin dans l’hostie est fidélité à la tradition contre la tradition. « Devant et avec Dieu, nous vivons sans Dieu. » L’ascension est l’impossibilité de l’idolâtrie, et pourtant, nos Eglises et nos dévotions sont idolâtres. Avec Jésus, assurément Dieu est affirmé : l’humanité a une autre origine et une autre destinée que l’humain trop humain. C’est devant et avec Dieu, que Jésus vit et nous veut, nous souhaite, nous espère vivants. Cela passe par un monde et une vie sans Dieu, ne serait-ce que pour que ce que nous appelons Dieu, pour que ce que tous appellent Dieu, ne soit jamais une idole.
1348, BNF 241 124v
Et alors c'est rigolo, mais le même Bonhoeffer lorsqu'il parle de la vie communautaire et la met en pratique dans son Séminaire de Finkelwalde insiste sur l'oraison quotidienne, la lectio divina, la prière en commun, la Confession au frère...
RépondreSupprimerTout cela pour nous mettre au service et sous la croix. "Devant et avec Dieu, nous vivons sans Dieu", mais quand même, la vie spirituelle consiste aussi dans le culte explicite. Il reste que selon Bonhoeffer en effet : "C'est l'être humain placé de proche en proche et qui nous est donné à chaque instant qui est le transcendant".
Du coup en lisant "La vie communautaire", j'ai l'impression de me retrouver au Séminaire Universitaire. C'est ce programme que en gros, nous accomplissions.
Après tout, c'est ainsi que j'essaie encore de vivre aujourd'hui.
Bertrand, je te remercie de ton commentaire mais je suis pas sûr d'en saisir la portée, à moins que je ne la craigne.
SupprimerBonhoeffer a assez dénoncé le culte sans charité et sans dimension politique pour que je ne résiste. Qui plus est, sa tradition luthérienne pourrait bien être, au moins aux origines, une critique du culte.
Quant à la distinction de la vie spirituelle du reste de l'existence, je ne sais si elle est chez lui, mais celle-ci, c'est certain, je la récuse. La vie spirituelle, ce n'est pas la prière. La vie spirituelle, c'est la vie dans l'Esprit, jusqu'à vouloir tuer Hitler. Le projet d'attentat pourrait peut-être (je mets cette réserve car je mesure l'énormité de l'emploi de la violence au nom de la foi) bien être dit spirituel.
"La vie communautaire" dessine-t-il un projet pour la vie ou pour les années de formation ? Ce qu'offrent les séminaires est-il vraiment vie spirituelle ?
Je ne conteste pas l'urgence du silence et de la nécessité d'exister pour rien, ainsi qu'en témoignent la prière notamment d'oraison. Mais si l'on imagine que l'oraison est prière en soi, alors là, je dis non. Sans l'agapè, elle est rien, néant. Sans l'agapè elle est un piège mortel où l'on se croit disciple aux guilis spirituels, cuivre qui résonne le vide.
J'ai fait partir mon message trop vite.
SupprimerLa vie du séminaire telle qu'elle a été proposée ou imposée est-elle le modèle selon lequel les prêtres doivent organiser leur vie ? Je ne pense pas.
Si communauté du prêtre diocésain il y a, c'est celle à laquelle il est envoyé, et il va de soi que cette communauté ne se résume pas à la communauté chrétienne, et partant n'est pas la communauté chrétienne, encore moins rassemblée. C'est l'humanité qui est le corps du Christ y compris à n'en rien savoir voire à ne pas vouloir le savoir.
Je sais bien que les évêques rêvent de fraternités sacerdotales. Qu'ils se fassent religieux et qui le souhaite avec. Mais hors de ce cadre, c'est une ineptie.
La communauté est indispensable pour "vivre en disciples". Ce n'est pas une "communauté religieuse" mais la dimension politique de l'évangile. C'est le sacrement du Royaume qui met en crise les sociétés, y compris ecclésiales, et les féconde comme appel, et comme rappel de leur vocation.