22/05/2026

Vie spirituelle ou vie dans l'Esprit ? (Pentecôte)




On parle de vie spirituelle en pensant à la prière, aux pèlerinages ou retraites. C’est un temps, des lieux, des rites. Au séminaire, on la contre-distingue de la vie apostolique ou intellectuelle. On parle de « temps spi », d’activités spirituelles. Par respect pour ceux qui dans les institutions chrétiennes ne sont pas chrétiens, on ne saurait imposer la prière. Le temps spirituel est une ouverture à la spiritualité, que les non-croyants ne peuvent pas refuser, pense-t-on. Des athées comme M. Comte-Sponville la revendiquent. A-t-on fait son travail de chrétien et de missionnaire avec ces temps spi ? A-t-on respecté ceux qui ne confessent pas la foi en organisant des rites à partir de valeurs que l’on aurait en partage ?

On pourrait imaginer des temps de réflexion qui ne ressemblent pas à la prière, réflexion ou arts. Dans la conversation réflexive ou artistique, souffle quelque chose comme le Logos, la raison, et non un vague sentiment. Déterminer ce que nous voulons ensemble de la vie est indispensable, mais ne résulte pas du ressenti ou de l’émotion. Il faut autant que possible le fonder en raison ;’il est du moins possible et nécessaire d’en discuter en raison. Le respect inconditionnel d’autrui par exemple, ce n’est pas seulement ce que je choisis comme une valeur qui aurait la cote en bourse. Il relève de ce qu’exige de moi la réflexion avec et pour autrui, impératif catégorique qui réclame, de surcroît, qu’on le comprenne.

Dans la foi chrétienne, la vie spirituelle, ce n’est ni la prière ni les exercices de piété, mais la vie selon l’Esprit ou dans l’Esprit. Ce n’est pas un moment de l’agenda, trois minutes en commençant une réunion, mais la volonté de faire, autant que la disponibilité à faire, que toute la vie soit gonflée d’un souffle qui n’est pas nôtre, mais celui de Jésus et de son Abba.

Prenons les choses par un autre biais. Le 19ème siècle était convaincu, du moins maints grands esprits, que le christianisme vivait ses dernières heures et que l’on serait bientôt débarrassé de l’irrationnel de ses rites ; fin de la religion. Cent cinquante ans plus tard, les institutions religieuses traditionnelles ne se portent pas au mieux, mais les initiatives religieuses prolifèrent.

La ritualité catholique a cependant la vie dure, même si peu d’enfants sont baptisés à la naissance. Ainsi, dans les cérémonies non-chrétiennes de funérailles, souvent animées par les employés des Pompes-funèbres, il y a du rite, souvent reprise du rituel chrétien avec la lumière, la musique, le souvenir du défunt, le respect porté au corps, le silence. Le discours a sans doute abandonné Dieu, mais pas la certitude que l’on se retrouvera ou que le défunt vit encore en nous pour autant que nous demeurions fidèles à ses valeurs. Ces rites non chrétiens sont des rites religieux. Le religieux n’est pas mort, il prospère, en l’espèce sous une forme animiste qui, il faut bien reconnaître, est le lot commun de bien des funérailles chrétiennes.

Si le religieux, surtout sauvage, se maintient, beaucoup savent que Dieu n’est pas un magicien et ne croient pas en lui puisque ses adeptes en font un magicien. Des chrétiens se convainquent que la perte du sens du sacré est une catastrophe, que le merveilleux des guérisons attire. Ce n’est ni le mouvement de l’évangile, ni l’avis commun, chrétien ou non.

Le catholicisme, et plus encore le protestantisme, ont endigué le religieux, protégeant de ses crues dévastatrices. Certes, le catholicisme en fait aussi son fonds de commerce, mais la suite de l’évangile n’est sans doute possible qu’à prendre décidemment ses distances par rapport au religieux que le culte manifeste. Il se pourrait que la protestation pour l’Esprit soit plus rationnelle et raisonnable que la spiritualité commune. Ouverte, elle pourrait être lieu de dialogue, de conversation, à l’encontre du chacun pense comme il veut, qui finit par forger des identités d’opinion antagonistes. Pour que les différences enrichissent l’unité, il faut l’espace de la rencontre et non le ring de l’affrontement. Pour que l’unité soit paix et non dictature, ainsi que l’apprend Babel, il faut la diversité des langues, des paroles, des logoi.

La vie dans l’Esprit ne s’arrête pas aux prières chrétiennes, car l’Esprit souffle où il veut et beaucoup, tous, qu’ils le confessent ou refusent de le confesser, sont traversés par l’Esprit qui façonne les artisans de paix. La prière, la vie spirituelle au sens étroit, réducteur, ne saurait être comme chez les païens un marchandage avec Dieu, l’attente de réponses, miracles ou grâces, une guerre gagnée et les ennemis noyés dans la mer. Prier, dans l’Esprit, s’est se tenir devant celui qui personne ne connaît. Etre debout, relevé, vivant. Se poser devant le monde et sa vie, respirer, prendre de la distance, éprouver la gratuité, cesser le culte de l’efficacité et de la réussite. Etre-là, tout simplement dans silence. La prière n’est pas ce qu’on fait – on fait sa prière ‑, mais une protestation, bienveillante et pacifique pour la gratuité.

 

Vincent Van Gogh, 1883, Arbre fouetté par le vent 

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