26/08/2010

In memoriam Maurice Jourjon

Le Père Maurice Jourjon est décédé ce lundi 23 août 2010.
Doyen de la faculté de théologie de Lyon, il est de ceux qui ont été des transmetteurs de tradition. Ses maîtres sont un peu devenus ceux de ses étudiants. Le sillon d’une théologie lyonnaise, pour autant que l’expression ait un sens, il l’a creusé et ensemencé à son tour. N’allons pas croire qu’il y a une spécificité théologique à Lyon, ce serait un chauvinisme désuet ou un réflexe identitaire déplacé. Et pourtant, contre une sorte de normalisation y compris de la théologie, due pour le meilleur et pour le pire à la mondialisation et à la centralisation romaine tout autant qu’à la pénurie du personnel théologique dans l’Eglise de France, n’importe-t-il pas d’ancrer une réflexion dans une tradition et de lui reconnaître un style comme une saveur propre.
Point besoin de se ranger sous le drapeau de l’école de Fourvière, puisqu’il s’agit d’une invention polémique autant que malhonnête de censeurs incapables de laisser couler la source vive de la tradition. Et pourtant, sans que la philosophie blondélienne surtout n’ait à ma connaissance vraiment intéressé le travail de Maurice Jourjon, l’école lyonnaise de patrologie a été profondément stimulée par les Sources Chrétiennes, nées entre Rhône et Saône sous l’impulsion en particulier du Père Fontoynont et du Cardinal de Lubac.
Jean-François Chiron, actuel doyen, lors de l’homélie des funérailles, a pris le temps de rappeler le talent pédagogique du patrologue et son engagement œcuménique, notamment en tant que co-président catholique du groupe des Dombes.
Maurice Jourjon, au moins d’après ma légende, avait deux auteurs privilégiés parmi les Pères : Irénée de Lyon et Augustin. Il aimait la fraicheur ante-nicéenne de l’évêque de Lyon, la saveur johannique de sa réflexion, sa vision harmonieuse de l’économie du salut qui s’opposait tant au drame du péché et à la théologie de l’histoire d’Augustin. La langue de ce dernier l’enchantait ainsi que sa christologie, fontaine d’où coule sa théologie des sacrements (il faut encore relire le si beau Sacrements de la liberté chrétienne, paru au Cerf en 1981) et celle du Christus totus, du Christ total, le corps du Christ, l’Eglise, uni à sa tête.
Je me rappelle une invitation du Père Jourjon au séminaire universitaire. C’était à la fin des années 80. Il avait livré cette pépite aux futurs prêtres auxquels il s’adressait. Le plus beau jour de ma vie, commença-t-il, ménageant plein de malice un suspens rhétorique, c’est le jour de… mon baptême.
Voilà exactement l’originalité de la théologie rendue possible par Vatican II, c’est-à-dire par la tradition de l’Eglise. C’est la fin d’un tridentisme étroit et commun. Le plus beau jour de la vie d’un prêtre, c’est le jour de son baptême, quand bien même ce jour, il ne pourrait s’en souvenir. Quel jour plus beau en effet que celui où a été proclamé sur nous par « la parole visible » des eaux baptismales que nous étions les bien-aimés du Père, que nous entrions dans la communauté de ceux qui se reconnaissent frères dans le Sauveur ? Les oraisons de la messe de funérailles d’un prêtre n’ont pas retenu la leçon !

22/08/2010

Rentrée ou sortie...

Peu à peu, les uns et les autres vont rentrer et reprendre les activités ordinaires. Dans le même temps, notre pays se porte mal. Non seulement la crise économique continue de frapper de nombreuses personnes et l’on n’arrive pas à s’en sortir. Non seulement la crise dans les banlieues ne trouve pas d'issue. Mais encore, le climat politique est délétère : que l’affaire Woerth soit un montage médiatique ou une faute politique, une erreur voire un délit, comment ne pas être effrayé quant à ses conséquences sur le discrédit des institutions démocratiques. Le service du bien commun par l’engagement dans les institutions républicaines, si grand, apparaît une fumisterie intéressée. Pas sûr que la sortie de la crise soit proche.

Sortie en revanche pour les Roms et ceux que l’on appelle sans même sursauter des « Français d’origine étrangère ». Une interview par exemple d’un adjoint au maire de Nice me paraît susceptible de poursuites pour incitation à la haine raciale. Le populisme prétend faire diversion, nous prenant pour des ânes et jetant l’opprobre sur d’autres, des frères en humanité. L’archevêque d’Aix, mais aussi le Vatican et le Pape après les évêques de Vannes et de Belfort au nom de la conférence épiscopale et le Cardinal Vingt-trois, son président, dans son homélie du 15 août, ont pris la parole. Ne convient-il pas de leur emboîter le pas ?

Abraham a été appelé a quitter son pays, la terre de ses pères, et tout croyant est désormais un nomade, un immigré. Pour qui cherche Dieu, il n’est plus que terre étrangère. Que notre rentrée poursuive notre exil, soit une sortie, et que notre engagement, ici et maintenant, contribue à un peu plus de justice, de paix et de vérité.

12/08/2010

Lettres à un jeune prêtre. Pietro de Paoli


Je viens de lire, enfin, le dernier livre de Pietro de Paoli, Lettres à un jeune prêtre, Plon, Paris 2010. Je le trouve bien meilleur que les deux précédents, à la hauteur de 38 ans, célibataire et curé de campagne ou de Vatican 2035. La fiction fonctionne bien : Il s’agit de la correspondance d’un évêque à un jeune prêtre. Nous n’avons que les réponses de l’évêque à travers lesquelles on comprend les questions, critiques et convictions du prêtre. A travers la fiction s’exprime le sens de la vie chrétienne aujourd’hui.

Le texte redit en effet le cœur de la foi, en des mots simples ; il refuse de s’arrêter, mieux il conteste les évidences censées caractériser le christianisme selon une vulgate aussi rependue chez les croyants et les autres qu’indigente au point de faire dire à la foi chrétienne le contraire de ce qu’elle annonce. Bref de la bonne théologie sans la technicité de la discipline, ce que l’on est en droit d’attendre d’une homélie ou d’un conseil dans l’accompagnement spirituel.

Si j’en avais les moyens, j’en offrirais un exemplaire à tous les séminaristes malgaches lors de mon prochain séjour, non que la situation du christianisme soit exactement la même, mais la manière de dire le cœur de la foi conserve toute sa pertinence. Si vous souhaitez offrir un cadeau à votre jeune curé ou vicaire, au séminariste en insertion dans la paroisse, et qu’il ne connaît pas déjà le texte, n’hésitez pas !

Il faudrait se demander pourquoi on dit le contraire de ce petit livre dans certains séminaires que je connais, et pas à l’autre bout du monde ! C’est un des aspects que le livre ne fait qu’esquisser, trop rapidement, le drame des dissensions idéologiques dans l’Eglise. Il faut savoir qu’on ne peut pas tout dire en quelques pages et cela donnera à l’auteur de quoi produire son prochain opus. Cependant, faire de la théologie, présenter la foi, est aussi histoire d’engagement, de positionnement. L’auteur n’en disconviendrait pas. Et lorsque l’on se positionne, on ne peut plus être d’accord avec tout le monde. On peut et doit continuer à respecter autrui, à l’aimer, mais l’engagement chrétien, catéchétique est d’ordre politique, d’une politique ecclésiale. Des choses sont fausses, même dites ou mises en œuvre par un pape, des évêques, des prêtres, des laïcs, et ne sont pas que des opinions que je ne partagerais pas et qui auraient droit de citer au nom de la libre opinion. De ce point de vue je ne sais comment interpréter l’épilogue du livre, où il n’apparaît pas clairement qu’il y eut dialogue, écoute.

Je me permets deux réserves encore, ce qui m’ennuie bien tant je voudrais que ces lignes encouragent à lire le livre. Dans un prochain ouvrage, l’auteur s’attaquera peut-être plus frontalement à la condition chrétienne dans le monde aujourd’hui. Non pas seulement des analyses de la situation, mais la signification d’un christianisme de minorité. Il me semble que sa réflexion est trop ecclésiologique voire ecclésiocentrique et qu’il gagnerait à s’aventurer sur le terrain de l’anthropologie. Pourquoi croire ? Pourquoi tant n’en ont-ils pas besoin, et d’ailleurs est-il juste de parler d’un besoin de croire ? Une méditation sur la condition chrétienne comme discipline du perdant, une exégèse des béatitudes. Si nous sommes les disciples d’un perdant, de quelqu’un qui n’a pas réussi sa vie au sens où nous l’entendons dans la conversation courante, qu’est-ce que cela signifie pour ce qui serait la « réussite » du christianisme ? Si c'est la justice du Royaume qui doit être cherchée, et que le reste vient par dessus le marché, pourquoi l'attachement au Christ est-il central ?

Pourquoi enfin cette préface d’un des évêques les plus « communiquant » et parfois au plus mauvais sens du terme (voir le clip de promotion de son disque) ? Il est pourtant clairement dit dans l’ouvrage qu’évangélisation et communication ce n’est pas la même chose, que le problème du christianisme n’est pas un problème de communication. Pourquoi aller chercher une caution ou un soutien épiscopal pour un tel ouvrage ? Je peux imaginer une amitié entre l’auteur et l’évêque en question, mais je pense que sa publicité dessert plutôt le propos, sans que d’ailleurs je ne trouve à redire à cette préface quoi que ce soit, à part cette détestable manie de l’évêque de parler de lui.

30/07/2010

Vanité des vanités (18ème dimanche)

Vanité des vanités, tout est vanité. Pas sûr que le texte soit bien traduit. Ou du moins, il faudrait entendre vanité comme ce qui est vain, vide. Non pas la vanité comme l’orgueil, le défaut moral qui consiste à être plein de soi, mais la vanité comme l’inutile, le caractère vain de toute entreprise, de tout.

L’hébreu dit littéralement, avec le même mot que le nom d’Abel qui signifie buée, si fragile qu’il disparaît à peine être entré sur la scène biblique, buée de buée, tout est buée. Comme cette buée qui sort de notre gorge par temps froid, inconsistante. A peine visible que déjà elle s’efface.

Lorsque nous sommes au monde, que nous ouvrons les yeux, les oreilles, que nos sens sont en éveil, nous parvient la sensation d’un monde. Lorsque nous sommes au monde, nous nous écrions, émerveillés : « c’est ! » comme en réponse aux paroles divines qui suscitent toutes choses : Que la lumière soit, et la lumière fut. Que ce soit, dit Dieu, et « c’est », et c’est bon, même très bon. Il y eu un soir, il y eu un matin.

Et comment dirions-nous autre chose que « c’est » ? Celui qui dit « ce n’est pas » de ce qui est là, est en pleine contradiction. Nous ne pouvons pas dire que le néant existe ou que ce qui existe est néant.

Et pourtant, devant la violence, la mort, les catastrophes naturelles, la longue et lente décrépitude due à l’âge et à la maladie, devant tant de projets audacieux ou non qui ne peuvent voir le jour, comment ne pas dire que la vie de l’homme, et même ce monde, ce n’est rien, ce n’est pas. Oui, vanité. Buée de buée, tout est vain, nos projets de vie, nos amours, nos efforts de paix. Nous passons notre vie à nous battre pour tenter de vivre, et, inexorablement, la mort avance. Qui contesterait la fragilité, l’évanescence, la vanité de quoi que ce soit, qui contesterait que tout est buée ?

Peut-on cependant encore honorer la grandeur de Dieu et la dignité de l’homme, même fragile, à tout considérer comme rien ? Peut-on en revanche, sans nous tromper ni se moquer du créateur, affirmer pleins de forfanterie que « c’est », mensonge qui dénie la douleur de la faiblesse des petits. Impossible d’affirmer, impossible de nier.

Ce n’est pas seulement l’âpreté aux gains qui est stupide. « Fou que tu es, cette nuit même on te redemande ta vie ! » A quoi bon tout cela ? Et pourtant, il faut bien se retrousser les manches pour soutenir le malheureux, quand bien même on n’en voit pas le bout de la misère. Théâtre de l’absurde qui pourrait être le sens de ce Buée de buée, tout est buée.

Se pourrait-il qu’Il soit venu chercher ce qui était perdu (Lc 19,10) ? Qu’il soit venu appeler non les justes mais les pécheurs (Mt 9,13), qu’il ait choisi ce qui est rien pour réduire à néant ce qui est (1 Co 1,28). Non seulement le sang d’Abel le juste qui est comme vengé ou racheté, rendu à la vie, mais de surcroît, ce qui a du prix, ce dont on dit « c’est », bousculé dans le vide du néant par ce qui n’est pas.

Nul dolorisme, nul misérabilisme. La seule solution pour nous tirer du néant où nous sommes et que signe d’avance notre mort : choisir ce qui n’est pas. Laisser là la réussite et le succès, ne pas se préoccuper de garder sa vie, de la sauver. Nouvelle création qui de cette buée inconsistante fait des fils et filles de Dieu. Création ex nihilo, comme l’on dit, de rien. Ce n’est rien, mais parce que c’est ce que Dieu a choisi, « c’est », nous sommes, en notre fragilité, le lieu où reposent sa gloire et sa grandeur : Abel le juste et tous ceux qui sont nés de l’Adam et de l’Eve, du terreux et de la vivante.


Windhauch, Windhauch, das ist alles Windhauch. Es ist der Name Abels : Windhauch ; er verschwindet sogleich. Und doch, wenn wir in die Welt kommen, erstaunt, können wir nur sagen : es gibt, es ist.

Die Schwäche, der Tod, die Leiden, die Naturkatastrofen, unsere Vorwürfe, die besten und auch die dümmsten, was machen wir damit ? Lügen wir nicht wenn wir sagen daβ es sei, daβ es gäbe. Wirklich, alles ist Windhauch.

Sicher, müssen wir den Anderen helfen, auch wenn wir mit dem Bösen nie fertig werden. Dies auch ist Windhauch.

Er ist aber gekommen um zu suchen was verloren ist, um die Sünder zu rufen, nicht den Gerechten. Er hat erwählt was nicht ist, was nichts ist, um das, was etwas ist, zu vernichten. Das Blut Abels spendet neues Leben ; das Wertlose wird wertvoll. Mehr noch, was wertvoll ist, was worüber man sagt „es ist“, werde ins Nichts umgeworfen durch was nicht ist.

Kein Masochismus, kein Pessimismus. Sondern die einzige Lösung um uns aus dem Nichts wo wir sitzen zu erretten : erwählen was nicht ist. Hören wir auf, uns Sorgen zu machen um unseren Erfolg, unser Leben oder unsere Seele. Wer sein Leben retten will, wird es verlieren. Doch, die neue Schöpfung gebärt Söhne und Töchter Gottes aus Windhauch. Schöpfung ex nihilo, wie man sagt, aus dem Nichts.


Vanidad de vanidades, todo es vanidad. Traduciendo bien : Vaho de vaho, todo es vaho. Es la misma palabra que el nombre de Abel, desaparecido antes de ser. Sin embargo, cuando venimos al mundo, admirándolo, podemos solamente decir : hay, es.

La debilidad, la muerte, los padecimientos, las catástrofes naturales, los proyectos buenos o tontos, todo esto y más todavía hacen de nosotros mentirosos si dijéramos “es”, “hay”. No, en verdad, todo esto es vaho, es vanidad.

Seguro, tenemos que ayudar a los que lo necesitan, pero nunca se acaban los dolores y la muerte. ¡ Es todavía vanidad !

Sin embargo vino a buscar lo que era perdido, llamar no a los justos sino a los pecadores. Ha elegido lo que no es para deshacer lo que es. La sangre de Abel recibe la vida, pero por añadidura lo que es precioso, lo de que se dice “es”, es atropellado en el vacio de la nada por lo no siendo.

No caer en el culto del dolor o pesimismo, pero la única solución para sacarnos de la nada donde estamos : elegir lo que no es. Basta con el éxito y el acierto. No nos preocupemos de ganar nuestra vida o salvar nuestra alma, las perderemos. Creación nueva a partir de aquel vaho para dar vida a hijos y hijas de Dios. Creación ex nihilo, como se dice, de nada.


Textes du 18ème dimanche C : Qo 1,2. 2,21-23 ; Col 3, 1-5. 9-11 ; Lc 12, 13-21

24/07/2010

Qu'est-ce qu'un dieu ? (Fête de St Jacques)

Qu’est-ce qu’un dieu, sinon un être supérieur à qui l’on doit honneur et crainte ? L’homme se doit de le servir, ou au moins tente de se le rendre favorable par quelques sacrifices. Plus ces sacrifices coûtent cher, jusqu’au sacrifice du fils premier né, plus le dieu est susceptible d’épargner ses serviteurs.

Le Larousse a décidé de donner deux définitions du mot, selon qu’on l’écrirait avec une majuscule ou non. « (Au singulier ou au pluriel, avec une minuscule, et un féminin, déesse). Dans les religions polythéistes, être supérieur doué d'un pouvoir surnaturel sur les hommes ; divinité. » Suivent deux emplois dérivés, dire de quelqu’un qu’il est un dieu ou que l’argent est un dieu. « Dans les religions monothéistes, être suprême, transcendant, unique et universel créateur et auteur de toutes choses, principe de salut pour l'humanité, qui se révèle dans le déroulement de l'histoire (avec majuscule, considéré comme un nom propre). »

La chose est curieuse, bien ethnocentrique. On ignore tout des religions orientales. Pourquoi distinguer ici les religions polythéistes et monothéistes ? Dieu serait un mot des religions et non un mot de la langue de tous les jours. Et que dire de l’athée, pour qui Dieu serait, par exemple, le fruit de l’imagination humaine qui sert comme explication des choses, source de la morale et des règles sociales.

Et vous, quelle définition donneriez-vous ? Résisteriez-vous à parler de Jésus pour rester neutre et objectif ? Mais peut-on parler du coucher de soleil sur la mer sans s’y impliquer complètement de sorte que la définition dite objective, scientifique « effet de la rotation de la terre qui correspond au moment où, pour un endroit de la Terre, le soleil n’est plus visible », échappe complètement à ce dont il s’agit de parler.

Si pour le coucher de soleil on ne peut que s’impliquer, combien plus s’il s’agit de parler des autres, de ceux qu’on aime, et de Dieu aussi. Parler de Dieu sans s’impliquer, c’est à coup sûr parler d’autre chose. Imaginez un conjoint qui parlerait de son conjoint sans dire qui il est pour lui, mais seulement en énumérant les mentions de l’état civil. Son propos serait mensonge bien qu’il n’ait rient dit de faux.

Et pourtant nos définitions de dieu sont aussi discréditées à être le fruit d’un témoignage, le déballage de nos tripes. On le comprend d’ailleurs ; il est une tyrannie de l’émotionnel qui vous prend en otage, vous empêche de contester ou de discuter, vous oblige poings et mains liés à accepter ce qu’on vous dit ou à vous taire.

Comment s’en sortir ? Comment parler de Dieu si le définir objectivement c’est en faire autre chose que ce qu’il est, si s’impliquer personnellement dans sa définition, c’est risquer d’enfermer dans les rets de notre sensiblerie ?

Avec Blaise Pascal, nous pourrions proposer que seul Dieu parle bien de Dieu. Nous n’allons tout de même pas dé-finir, délimiter Dieu ! Il faudrait qu’il s’offre à nous, qu’il se dévoile, au moins un peu. Ce n’est pas l’homme qui dit Dieu, c’est Dieu qui parle. Et Dieu dit, faisons l’homme à notre image. Et il en fut ainsi. Il y eut un soir, il y eu un matin, sixième jour.

Ce sera pour une autre fois de réfléchir sur la possibilité pour nos oreilles de chair et de sang d’entendre une parole de Dieu. Evidemment, Dieu ne parle pas comme vous et moi. Seuls les illuminés l’entendent ainsi. Mais si nous écoutons Jésus, alors, tout est renversé de nos savoirs. Jésus n’est pas venu pour être servi mais pour servir. Si sa grandeur dit le divin, elle n’est jamais aussi élevée que dans l’abaissement du serviteur, de l’esclave.

Et si c’était cela que nous trouvions dans notre définition de Dieu : La grandeur, si vous voulez, au service du bonheur des hommes. Le pouvoir, si vous voulez, au service de la vie des hommes, quitte à passer la tenue de service, quitte à prendre le rôle de l’esclave.

C’est aussi parce que nous continuons à penser comme les chefs des nations païennes qui commandent en maître et les grands qui font sentir leur pouvoir que tant de ceux avec qui nous vivons, que nous aimons ne peuvent être disciples de notre Dieu.

Ils ont bien raison d’être athées, si c’est le moyen de congédier les horribles définitions de dieu par lesquelles nous avons commencé. Moi aussi je suis athée de ces dieux là. Point de sacrifice pour se concilier la divinité ou pour expier. Non, mais un Dieu qui se donne pour que les hommes aient la vie, qui se fait le serviteur, l’esclave de notre bonheur et de notre joie.


Textes de St Jacques Apôtre, Patron de l'Espagne, Année jubilaire à Compostelle: Ac 4,33. 5, 12. 27-33. 12,2 ; 2 Co 4, 7-15 ; Mt 20, 20-28

17/07/2010

Ce qu'il faut est unique (16ème dimanche)

Voilà un des textes d’évangile des plus connus, voire des plus aimés, et même temps, de ceux qui nous agacent, ne nous laissent pas en paix, nous embêtent. Comment la relativisation du service à partir de la remise de Marthe à sa place peut-elle être supportable, pour nous autres, disciples de celui qui se tient au milieu de nous comme celui qui sert, de celui qui est venu non pour être servi mais pour servir ?

Y a-t-il une valeur chrétienne plus grande que le service ? Même l’amour semble n’en être qu’une forme. Ceux qui parmi nous sont le plus reconnus, par les chrétiens comme par les croyants d’autres traditions religieuses ou par ceux qui ne croient en aucun Dieu, comme ceux qui vivent authentiquement leur foi ne sont pas les prédicateurs, ni ceux qui se sont retirés du monde, mais ceux qui dans le monde sont au service de leurs frères, en particulier des plus petits, Mère Térésa, Abbé Pierre et autres.

Juste avant notre texte, il y a dans l’évangile de Luc la parabole du bon Samaritain que nous avons lue dimanche dernier. Le Seigneur s’y montre sauveur, se dévouant au service de l’homme blessé au-delà du raisonnable et invitant chacun à faire en sorte que tout homme puisse trouver en nous un prochain, puisse compter sur notre service.

Je dois à Marc-François Lacan, moine bénédictin, frère du psychanalyse, une lecture non seulement satisfaisante de notre évangile de Marthe et Marie, mais véritablement vivifiante. Il suffit d’accepter de ne pas savoir déjà la réponse, en l’occurrence combien le service est chemin de sainteté. Il suffit d’écouter Jésus plutôt que de savoir mieux que lui ce qu’il doit dire.

Imaginons la scène. Jésus a pris la route qui le mène à Jérusalem. C’est sa résolution, précise le texte, non le hasard des circonstances, mais la montée vers la ville et déjà le Lieu du Crâne. Marthe le reçoit dans sa maison mais de suite s’éclipse pour préparer le repas. Accueil bien curieux. N’est-ce pas le comble de l’impolitesse de le laisser seul, à attendre ?

L’homme s’invite chez des femmes, sans homme. Cela ne pose aucun problème. Pourtant, il y aurait eu de quoi jaser. Qui est cet homme ? Qui sont ses femmes ? Marthe ne risque pas de le savoir. Elle s’occupe de tout sauf de Jésus, sous prétexte de s’occuper de lui. Elle est en train de rater son passage. Voici l’homme accueilli par l’humanité, le nouvel Adam chez la très vieille Eve. La rencontre de l’autre, si différent, de Jésus, voilà ce qui importe. Ce qu’il faut est unique.

Il ne s’agit pas de servir ou non, il s’agit de savoir si on va rater le passage de Jésus, qui plus est, sous prétexte de l’accueillir. Si meilleure part il y a, ce n’est pas celle du laxisme, ni même de la vie contemplative. C’est celle de la rencontre. Le Seigneur s’arrête chez nous, il fait halte dans notre maison. Ne nous barricadons pas à la cuisine sous prétexte de le servir, n’empêchons pas les autres de l’écouter parce que nous fuyons sa présence ou sommes incapables de profiter de sa présence.

D’ailleurs, le service de Marthe n’est pas le service, mais toutes les occupations, même les meilleures, qui nous accaparent, nous détournent de la rencontre de celui qui passe en nos vies. Y compris l’écoute, ou la prétendue écoute de sa parole, y compris la prière et les exercices de dévotion. Tout homme qui écoute ce que je vous dis là et ne le mets pas en pratique est comparable à un homme qui a bâti sa maison sur le sable…

Nous pensons que nous sommes au service du Seigneur alors qu’il s’agit de consentir à ce que le Seigneur est à notre service pour que nous soyons vivants, pour que nous jouissions de sa présence. Retournement sans précédent de notre conception de Dieu qui est prêt à se faire l’esclave, qui est prêt à se faire bon Samaritain.

Et Jésus se fait encore le Samaritain de Marthe. Il parle avec elle, l’appelle par son nom, qu’il répète. On ne l’entend pas parler avec Marie qui semble un personnage secondaire. Ce n’est pas elle qui est donnée en exemple pour exalter je ne sais quel type de vie, c’est Marthe qui est sauvée de son agitation dans laquelle elle se perd.

La traduction ne nous aide guère, certes. Le texte dit : « Pour beaucoup de choses tu te fais du souci et jettes le trouble. Ce qu’il faut est unique. » Il n’y a pas une chose bonne, meilleure que les autres, une bonne et une moins bonne part ; il y a l’unique, qu’il ne faut pas rater. L’unique, ce qui seul s’impose, ne s’impose pas ; la vie du nouvel Adam se propose de sorte qu’on peut passer outre et ne rien voir, ne rien entendre. Rater sa vie en le ratant.

Il n’y a pas de nécessité comme si cela servait à quelque chose d’accueillir Jésus. Il n’y a pas de choses plus ou moins nécessaires, mais le seul. « Ce qu’il faut est unique ». Il y a lui, l’unique, qui nous rend à la vie, pour en jouir, nous délivrant du souci et du tumulte. Il y a la rencontre, seulement, avec l’unique, l’homme nouveau pour une humanité renouvelée. Ce qu’il faut à l’humanité est unique, la rencontre de celui qui vient la servir pour la conduire à la vie.


Textes du 16ème dimanche C : Gn 18, 1-10 ; Col 1, 24-28 ; Lc 10, 38-42

10/07/2010

Le prochain du Samaritain (15ème dimanche)

Qui est mon prochain ? Y a-t-il question plus stupide ou pernicieuse ? La réponse, terrible, ne tarde pas à arriver : « Je préfère mes filles à mes nièces, mes nièces à mes cousines, mes cousines à mes voisines… » C’est la règle de l'ordre naturel !

Plutôt que de disserter sur l’identité du prochain, contradiction dans les termes si du moins le prochain est l’autre et non pas l’identique, une parabole. Habitude de l’évangile qui sort souvent des pièges en déplaçant le débat. Quand on y revient, la pseudo-évidence de la loi naturelle ne s’impose plus.

Changeons alors de question : non pas qui est mon prochain ? mais qui donc est ce Samaritain ? Un étranger, autre. Etrange étrangeté, étrangeté étrangère. Dans de nombreuses langues une même racine pour plusieurs mots : l’hôte à qui l’on doit l’hospitalité est hostile. Ce samaritain au contraire, sauve. C’est à peu près tout ce que l’on sait de lui. D’où sort-il ? Qui est-il ? Pourquoi passe-t-il par là ? Que devient-il ? Nous n’en savons rien. Il s’échappe du récit avant que l’on puisse lui poser la question, chargeant l’aubergiste de prendre le relais au chevet du malade.

C’est peut-être auprès de l’aubergiste qu’il faudrait se renseigner sur l’identité de ce Samaritain. Il semble lui faire confiance, et même le connaître comme un voyageur habitué, comme un hôte connu. Pour savoir qu’il sera remboursé de tout ce qui aura été dépensé lors d’un prochain passage, ne faut-il pas que celui qui a fait de l’accueil son métier le connaisse ?

Il se pourrait que l’on ne connaisse cet homme qu’à pratiquer l’hospitalité, comme l’aubergiste. Autant dire qu’à ne pas savoir qui est son prochain, on restera sans réponse sur l’identité de ce Samaritain.

Quels autres indices le texte nous laisse-t-il ? Il s’agit d’un homme qui se laisse prendre par la pitié. Il n’a pas peur de frayer avec le moribond, il semble ne rien craindre, contrairement au prêtre et au lévite, de la proximité de la mort. Impossible qu’elle n’ait sur lui aucune emprise, mais il la fait reculer. Celui qui était promis à la mort, dans le fossé, abandonné des hommes, est sauvé, rendu à la vie, conduit dans une auberge qui semble un vrai paradis. Combien d’étoiles à cette hôtellerie ? Sans doute plusieurs brillent-elles, argentées, dans le ciel, au dessus de l’endroit, comme à la crèche, pour que deux pièces d’agent risquent de ne pas suffire à couvrir les frais.

Une auberge à l’air de crèche ou de banquet eschatologique n’en dit encore que peu sur ce Samaritain. Interrogerons-nous le moribond revenu à la vie ? Nous dresserait-il un portrait de son sauveur ?

Là, stupeur. En entrant dans l’auberge, il y a tant de monde que l’on ne saurait à qui s’adresser. Et n’imaginez pas tomber sur l’homme aux pansements. Il n’y a que cela. Si vous les écoutez, tous vous raconteront qu’ils ont failli crever, sur un bas côté du chemin de la vie. Ils ont tous été soignés par les seules médecines, huile et alcool, comme un plat riche en graisse ou en crème, comme une abondance de vin succulent.

En vous approchant des blessés guéris, sauvés, voilà déjà que ces inconnus dont vous vous seriez sans doute détournés sur le bord de la route, ces inconnus qui étaient pour vous des lointains avant que ne commence l’enquête sur le Samaritain, vous vous en faites le prochain.

Vous n’êtes pas au bout de la surprise. En vous penchant sur le visage de l’autre, voilà que l’autre, le pas encore prochain, le blessé, a vos traits, vous ressemble. C’est vous. Vous vous voyez, miroir tendu. Pas étonnant qu’il faille aimer son prochain comme soi-même !

Vous avez donc été moribonds, rappelés à la vie, et vous n’en saviez rien ? Oh si, vous le saviez, mais vous n’aimez pas apparaître en hayons. Vous préférez vous prendre pour le Samaritain. Son costume est plus flatteur. C’est curieux. On se prend pour celui dont on ne sait rien et l’on ne sait rien de qui l’on est !

Pour savoir qui est le Samaritain, il n’y a pas d’autre possibilité que de se reconnaître dans le blessé sauvé, revenu à la vie. Alors vous êtes pleins de reconnaissance pour votre sauveur, et dans la louange et l’action de grâce, l’eucharistie, que vous chantez à l’inconnu qui vous a sauvés, vous connaissez son nom : Jésus. C’est la reconnaissance qui permet de le reconnaître. Impossible de le connaître sans s’approcher, sans l’avoir reconnu comme celui qui s’est fait notre prochain. Lui, qui vient d’auprès du Père, qui est radicalement différent de nous, il s’est fait ce que nous sommes pour que nous soyons ce qu’il est.

Qui est mon prochain ? La sœur, plus que la cousine et que la voisine encore ? Désormais, puisqu’il s’est approché de tout homme et de toute femme pour leur donner d’être fils et filles, il n’y a plus que des frères et sœurs. Ce n’est pas pour cela qu’on les aime mieux, me direz-vous. Mais il ne m’est plus possible de dire que je ne sais pas qui est mon prochain.


Textes du 15ème dimanche C : Dt 30, 10-14 ; Col 1, 15-20 ; Lc 10,25-37

03/07/2010

Quels ouvriers pour quelle moisson ? (14ème dimanche)

Que l’évangile de ce jour invite à prier pour les vocations comme on l’entend dire fréquemment, voilà qui n’est pas évident. Certes, nous venons d’entendre : « Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour la moisson ». Mais premièrement et littéralement au moins, il s’agit d’envoi, non d’appel ou vocation ; deuxièmement, que signifie la parabole de la moisson ? Faut-il y voir le travail ecclésial de sorte que les ouvriers de la moisson désigneraient ceux qui, comme on le dit depuis guère plus de quatre siècles, ont la vocation ? Troisièmement, si les ouvriers de la moisson sont ceux qui sont chargés de la mission de l’Eglise, d’une part on affirmerait qu’il n’y a pas de vocation sans mission ; d’autre part, l’on ne saurait réserver cette mission aux clercs seulement. Il faut l’étendre à tout baptisé. Les ouvriers de la moisson, si l’on parle de la mission de l’Eglise, sont tous ceux qui ont reçu au baptême la charge de cette mission.

Il est curieux que la parabole de la moisson ne soit pas développée. Ce qui est dit par la suite abandonne le champ sémantique des moissons pour parler d’une part de brebis envoyées ‑ comme les ouvriers, on peut le penser ‑ au milieu des loups, d’autre part de l’annonce de la paix, accompagnée des signes messianiques : pauvreté, guérisons, soumission des esprits, fin de Satan qui tombe du ciel. On en retire une impression de fin du monde, d’apocalypse, confirmée par l’annonce des messagers de paix, annonce répétée deux fois dans le texte : « Le règne de Dieu est tout proche ».

Qu’on le veuille on non, qu’on l’accepte on non, le règne de Dieu est tout proche. Ce qui change c’est une précision. « Tout proche de vous » pour ceux qui accueillent la paix des envoyés, « tout proche » sans autre précision pour ceux qui refusent d’accueillir cette paix et à qui on laissera la poussière de leur ville.

La parabole de la moisson est elle aussi apocalyptique, marquant la fin de la plante, de sa croissance, et faisant entrer dans l’ère nouvelle du grain à manger ou à semer pour de nouvelles récoltes. Quelque chose de neuf apparaît, si proche et c’est le règne de Dieu, c’est ce que sont chargés d’annoncer les brebis au milieu des loups, les envoyés, les ouvriers de la moisson.

Qui sont les soixante-douze que Jésus envoie ? Des gens désignés par lui, chiffre sans doute symbolique, un multiple de douze, de la totalité, une totalité par jour de la semaine soit six, moins la perfection du sept pour qu’il y ait repos du sabbat, parce que tous ne sont pas encore capables d’être envoyés, parce que le règne de Dieu est certes tout proche, mais pas encore là.

Jésus envoie tout le monde donc, tous ceux qui peuvent se réjouir de ce que leur nom est inscrit dans les cieux, dans le cœur de Dieu. Jésus désigne pour les envoyer tous ceux dont le nom est inscrit dans le cœur de Dieu, et qui cela pourrait bien être si ce n’est la totalité de l’humanité que le Père chérit.

Comment ces soixante-douze annoncent-ils la proximité du règne ? Par la pauvreté de leur équipement, l’entrée chez les gens et une parole de salutation : Paix à cette maison ! Si jamais la mission des soixante-douze est mission de l’Eglise, alors cette mission repose sur ces trois temps : pauvreté, entrée chez les gens, salutation de paix. Si jamais nous sommes de l’Eglise, voilà la mission que nous recevons : pauvreté, initiative de la rencontre au point d’entrer chez les gens, souhait de paix.

Une telle mission, la nôtre, est plus dangereuse qu’il y paraît : nous serions comme des brebis au milieu des loups. Pourquoi donc l’annonce du règne de Dieu par la pauvreté, la rencontre et la paix serait-elle dangereuse ? Parce qu’elle dénonce toutes nos stratégies si savamment élaborées pour retarder le règne, stratégie de l’adversaire du règne, encombrement contraire au dépouillement, encombrement qui empêche la rencontre, le premier pas, le déplacement ; désintérêt des autres, les laisser faire ce qu’ils veulent chez eux, cela ne nous regarde pas ; libre cours à nos querelles et haines. Si la mission est dangereuse, c’est parce qu’il y a des loups, dehors, sans doute, mais aussi parce que le loup, il est en nous, et que c’est déjà ce loup qu’il faut convertir. Désignés par le Seigneur pour être envoyés, les soixante-douze, nous, disciples, devons nous méfier de ce qui nous empêcherait de remplir la mission reçue.

On comprend qu’il faille prier ! Sur les soixante-douze désignés par le Seigneur, sur la totalité des disciples que nous sommes appelés à être, qui peut annoncer la bonne nouvelle, l’évangile : Le règne de Dieu est tout proche ?


Textes du 14ème dimanche C : Is 66,10-14 ; Ga 6,14-18 ; Lc 10,1-12.17-20