29/01/2011

Foi et raison (4ème dimanche)

Faut-il opposer la foi et la raison ? La question me vient de ce que nous venons d’entendre : ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour couvrir de confusion les sages. Ce verset fait suite à tout un passage dont la liturgie nous prive qui est bâti sur l’opposition entre la sagesse des hommes et la folie de Dieu.
La spiritualité, la mauvaise spiritualité, mais malheureusement la plus courante, développe souvent un anti-intellectualisme, commentaire de cet extrait de la lettre de Paul aux Corinthiens ou des Béatitudes : Bienheureux les simples d’esprit, le royaume de Dieu est à eux. Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits.
C’est une conviction commune que la science enfle, qu’elle est orgueil et puissance, contradiction du chemin des petits de l’évangile. Du moins, la science en matière divine, car je ne connais plus guère de chrétiens pour reprocher leur orgueil aux sciences exactes. On fait même plutôt confiance à la science ; il n’y a qu’à voir le recours aux experts pour présenter des études aux politiques, pour informer les journaux, pour savoir ce que l’on doit penser. On en a presque oublié le proverbe : science sans conscience n’est que ruine de l’âme.
Pourquoi donc en va-t-il autrement de la théologie, la science de la foi ? Les raisons sont multiples et l’on ne saurait être exhaustif. Il est évident que lorsque la théologie devient une science de la foi, au sens universitaire du terme, elle est alors réservée à quelques uns, savants, qui parlent latin, et la majorité des chrétiens en est écartée, qui cependant, par la pratique de la foi, sait aussi de quoi il en va, en matière de foi.
Il est intéressant de repérer que c’est justement dans ces moments, au début du XIVème siècle, que spirituel et intellectuel ne sont plus synonymes. Or, comment l’intelligence, œuvre de l’esprit, pourrait-elle ne pas être spirituelle ? Comment, si l’homme est image de Dieu et si Dieu est esprit, son Esprit ne féconderait-il pas l’homme dans son intelligence aussi, et peut-être d’abord ?
Lorsque la foi se méfie de la raison, y compris de la raison théologique, elle se soustrait à une force critique indispensable. Plus ou moins assurés dans la foi, pouvons-nous supporter une argumentation rigoureuse ? Ne risquons-nous pas d’être déstabilisés dans notre peu de foi ? On revendique alors la foi du charbonnier, quand bien même on a un niveau d’études profanes supérieur.
La foi du charbonnier, c’est très bien… quand on est charbonnier. Autrement c’est au mieux paresse, au pire mensonge. Et l’on sait que la foi peut être mensonge. Je cite, par exemple, la première lettre de Jean : Si quelqu’un dit « j’aime Dieu » et qu’il déteste son frère, c’est un menteur.
Il faut beaucoup d’intelligence pour avancer sur le chemin de la foi tant l’illusion de bien faire guette le croyant – pensez aux pharisiens de l’évangile ‑, aussi bien d’ailleurs que la culpabilisation – penser à la dénonciation freudienne. Il faut sans cesse recourir à la raison dans la foi tant la foi oblige à renouveler notre façon de penser (Rm 12,2). Nous ne pouvons penser comme le monde dès lors que nous sommes disciples de Jésus, parce que ce qui est valeur dans le monde, voilà ce que Dieu a ignoré au profit de ce qui ne vaut rien.
Nos versets de la lettre aux Corinthiens ne s’arrêtent pas à la question de la foi et de la raison, de la sagesse et de la folie, du statut du savoir. Ils ne concernent pas l’homme en sa capacité d’intelligence seulement, mais visent tout ce qu’il est, tout ce qui est. Dieu, dit le texte, a choisi ce qui n’est pas, le néant, le ne pas être, pour confondre ce qui est. Nous l’avons lu il y a un instant. Nos valeurs, tout ce qui nous apparaît valoir le coup, y compris sans doute notre conception de la foi, ce n’est pas cela que Dieu a choisi dans la croix de son fils. Parce que, s’il fallait compter même sur ce que nous avons de meilleur, même la foi, pour vivre de Dieu, ce serait impossible. Dieu se donne et ne se prend pas, même par la foi. La croix l’offre jusqu’à celui qui a le moins de chance de pouvoir le saisir, cloué par son iniquité, les bras incapables de ne rien retenir.
Paul parle d’un langage de la Croix. La croix est bien signe de contradiction, folie pour les païens, certes, mais aussi scandale pour les Juifs, pour la religion du vrai Dieu. Cependant, la foi reste langage, raison, logos.
Qu’est-ce à dire ? Que si vous cherchez à justifier la foi, à la démontrer, à la démonter, c’est raté, c’est s’attaquer à la foi. Le théologien alors ou la petite théologie de poche du charbonnier ‑ car lui aussi a une théologie, une conception de Dieu ‑ rejoignent ceux qui combattent Dieu. On ne justifie pas Dieu, parce que c’est Dieu qui justifie, parce que c’est Dieu qui est la source de la justification. La croix, en ce sens, est croix de la raison, autre que raisonnable.
Et cependant, sans logos de la croix, de raison ou langage de la croix, la foi échappant à la critique de la raison, serait fanatisme, aveuglement, asservissement alors qu’elle est libération. La raison dans la foi, c’est ce qui empêche l’évangile d’être secte, c’est ce qui permet la parole de la croix, une parole adressée à tous, c’est le lieu de la conversion comme une purification de la foi.
Il en faut des efforts de l’intelligence pour comprendre que connaître n’est pas saisir ; que plus on avance dans la connaissance, plus il reste à comprendre. Il en faut de l’intelligence dans un monde assez stupide pour limiter l’univers à ce qu’on en perçoit, fût-ce par la science. Si nous croyons parce que c’est absurde, ainsi qu’on le fait dire à Tertullien, ce n’est pas que la foi serait stupide ou échapperait à la raison. C’est parce qu’elle inaugure une nouvelle manière de penser selon laquelle on ne démontre pas, mais l’on fait confiance, on ne comprend pas ou ne saisit pas, mais où l’on est saisi, selon laquelle il est possible d’aimer et de connaître sans pourtant jamais épuiser le mystère de celui qui s’offre à notre vie, à notre connaissance.
Textes du 4ème dimanche du Temps A : So 2,3 3,12-13 ; 1 Co 1,26-31 ; Mt 5,1-12a

22/01/2011

La panne de l’œcuménisme (Semaine de prière pour l'unité des chrétiens)

Nous sommes au milieu de la semaine de prière pour l’unité des chrétiens qui se déroule chaque année du 18 au 25 janvier. Que signifient pour nous ces journées de prière ? Alors que la moitié de la semaine est déjà passée, qui d’entre nous, ne serait-ce qu’un instant, comme un souci, a pensé à la division des chrétiens ? Pour qui la division des Eglises constitue-t-elle une préoccupation ?
Il n’y a aucun intérêt à nous culpabiliser de ne pas être conscients du drame de la séparation des chrétiens, d’autant que concrètement, nous ne voyons pas trop en quoi nous pourrions faire quelque chose. Il s’agit plutôt de nous interroger sur notre propre manière de vivre en Eglise, de comprendre notre tradition ecclésiale, dans ses richesses et ses péchés.
Et ce n’est pas le moindre des fruits du XXe siècle ecclésial, confirmé solennellement par le dernier concile du Vatican, que de pouvoir dire, sans faire le malin ni entrer dans une attitude malsaine d’auto-flagellation, que notre tradition, notre Eglise catholique, a péché contre l’unité au cours de son histoire.
Fidèle à l’enseignement de ce concile, Jean-Paul II, à l’occasion du jubilée de l’an 2000, écrivait en 1994 : « Parmi les péchés qui requièrent un plus grand effort de pénitence et de conversion, il faut évidemment compter ceux qui ont porté atteinte à l'unité voulue par Dieu pour son peuple. Au cours des mille ans qui arrivent à leur terme, plus encore qu'au premier millénaire, la communion ecclésiale, « parfois par la faute de l'une et de l'autre des parties » (UR 3), a connu de douloureux déchirements qui s'opposent ouvertement à la volonté du Christ et sont pour le monde un objet de scandale (UR 1). Malheureusement, ces péchés du passé font encore sentir leur poids et demeurent, même à l'heure actuelle, comme des tentations. Il est nécessaire d'en faire amende honorable, en invoquant avec force le pardon du Christ. »
Certes, le texte prend soin de distinguer l’Eglise et les fils de l’Eglise. La première, unie au Christ est sainte, les seconds sont pécheurs. Reconnaissons cependant que la distinction n’est pas historiquement pertinente. C’est bien l’Eglise, y compris par ceux qui s’en estiment responsables, qui s’est rendue coupable et se rend encore coupable de la division. Les divisions ne sont pas que le fait de grands méchants hérétiques, de gens du dehors, ceux qu'on a mis dehors pour se garder pur.
Parfois, les raisons des divisions relèvent clairement du mal, volonté de puissance, appât du gain, intolérance et refus d’écouter, certitude arrogante qui interdit toute remise en question ; parfois, les circonstances historiques et culturelles suffisent pour que l’on ne se comprenne pas ou plus, sans qu’une faute soit imputable à tel ou tel.
Dire cela, qui paraît comme une évidence, a de lourdes conséquences et suscite de nouvelles divisions. Les repentances de Jean-Paul II et l’œcuménisme (qui ne se définit plus comme le ralliement à la seule vraie Eglise du Christ, l’Eglise catholique) suscitent des résistances que l’on peut repérer jusque dans certaines déclarations de la Congrégation pour la doctrine de la foi sous le pontificat de Jean-Paul II. L’accueil d’une unité renouvelée qui ne soit pas qu’un simple ralliement à telle ou telle Eglise, nous engage, nous catholiques, comme les autres, à une manière originale de comprendre notre propre tradition.
Une conception historique de la vérité est rendue nécessaire par le dialogue et le dialogue œcuménique notamment. On comprend aisément que vérité et histoire ne vont pas facilement de pair. Si la vérité est éternelle, son inscription dans l’histoire ne saurait être soumise aux aléas de l’histoire. Transcendante, la vérité entrerait dans l’histoire comme une splendeur qui illumine toute chose et échapperait à la relativité de la contingence. Face à cette thèse extrinséciste qui a été celle du magistère catholique depuis les Lumières jusqu’à Pie XII au moins, s’est levée une thèse tout aussi impossible, celle de l’absence de vérité dans l’histoire, ou du moins, celle d’une relativité de la vérité.
Cette contre-thèse est aujourd’hui fort courante, jusque chez les chrétiens, qui signeraient avec beaucoup, qu’à chacun sa vérité. Mais alors, un credo de l’assemblée liturgique, de l’Eglise, est-il encore possible ?
Le dialogue, et l’œcuménisme en particulier, sans renoncer à la vérité dans l’histoire, obligent à reconnaître la fin du savoir absolu, surplomb de l’histoire, au nom de la foi alors réduite à une idéologie parmi d'autres. Nous sommes entrés dans l’ère de la discussion, légitime conflit des interprétations, que l’on peut souhaiter pacifique. Cette historicité de la vérité est comme redoublée dans une société où le pluralisme culturel est le corolaire de la mondialisation.
Une nouvelle pensée unique, celle du marché et de la normalisation se prétend aujourd’hui, non dogmatiquement certes, mais tout aussi violemment, au-dessus de toute discussion. Le fanatisme de ces dernières années dans l’Islam (mais aussi dans le christianisme ou d’autres traditions religieuses) pourrait se comprendre comme réaction d’un absolutisme contre un autre. Les Eglises peuvent indiquer un chemin pour la vie ensemble qui cherche l’unité et rejette l’uniformité, l’uniformisation. Les Eglises, avec leur longue histoire, peuvent indiquer que la vérité n’est elle-même qu’à condition d’être dialogue, charité. Si la vérité ne joue pas de concert avec l’amour ainsi que le proclame le Psaume 85, elle n’est pas la vérité.
L’unité des chrétiens, pour nous chrétiens, est une conversion à la vérité, c’est-à-dire aussi à la charité. La défense, ou mieux le respect de la vérité n’est pas dogmatisme ; s’il s’impose, c’est parce qu’il n’y a pas de justice sans vérité. Mais si notre Eglise catholique nous paraît empêchée dans la société contemporaine, c’est grandement parce qu’elle n’a pas accepté la non-disponibilité de la vérité, parce qu’elle croit que la vérité et l’unité sont affaire de doctrine, de savoir absolu, ou révélé, qui s’impose à l’obéissance de la foi. Or la vérité de la foi est communication par Dieu de lui-même, sur le mode de la conversation amicale ou de la création amoureuse.
L’unité des chrétiens, pour nous chrétiens, est chemin pour la mission dans un monde qui n’en finit pas des injustices, pour un évangile qui ne se réduit ni au culte ou à la dévotion ni à la doctrine, mais est participation à la vie divine, libération.

15/01/2011

Une voix pour la parole (2ème dimanche)

C’est le tout début de l’évangile de Jean, le chapitre premier. Il y eu le prologue, dix-huit versets, où l’on parlait d’un homme envoyé par Dieu qui n’était pas la lumière mais qui était venu pour rendre témoignage à la lumière. Son nom était Jean.
De cet homme on ne sait rien de plus. Et d’ailleurs, l’évangile lui-même met en scène l’interrogation sur son identité. Ainsi, dès la fin du prologue, au verset 19, des Juifs demandent à Jean : « Qui es-tu ? ». Jean ne se définit que négativement : je ne suis pas le Messie, non, je ne suis rien de tout ce que vous dites.
Jean est une voix, et encore non pas une voix qui crie, comme si elle avait une identité, mais la voix de celui qui crie. Drôle d’expression qui cache encore. Qui est celui qui crie ?
Il ne s’est encore rien passé dans l’évangile, si ce n’est un jeu de renvois qui entretient l’interrogation, qui est qui ? De Jean, on apprend certes qu’il baptise mais cela encore interroge ceux qui viennent l’interroger. (Faut-il préciser que Jean n’est pas appelé le baptiste dans l’évangile de Jean à la différence des synoptiques et qu’il n’est pas le cousin de Jésus ainsi que Luc le dit.)
Si l’on accepte de ne savoir que ce que dit l’évangile de Jean que l’on vient d’ouvrir, nous n’en savons finalement que très peu et ce qui a été répété, orchestré, c’est l’absence d’identité de Jean, son identité négative ‑ je ne suis pas – sa non-identité faite pour désigner un autre, son être de renvoi, de désignation.
Et c’est ce que nous lisons au début de notre texte. Jean désigne celui qui vient vers lui : « Voici l’agneau de Dieu, celui qui enlève le péché du monde ». Encore une drôle d’identité, cryptée, dissimulée ! Qui est qui ?
Et l’évangéliste qui ne veut pas nous laisser croire qu’il nous mène en bateau avec son jeu littéraire explique. Jean ne peut rien dire de plus de Jésus puisqu’il ne le connaissait pas. « Je ne le connaissais pas, mais si je suis venu baptiser dans l’eau, c’est pour qu’il soit manifesté au peuple d’Israël. » Et il répète deux versets plus loin, histoire que l’on entende bien : « Je ne le connaissais pas. » Juste avant, il avait déjà précisé : « Au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas. »
Nous sommes dans l’ignorance de celui qui vient se tenir au milieu de nous, de celui qui est au centre. Ne pas connaître Jésus empêche Jean de dire qui il est. Il sait que celui qui vient est celui par qui tous reçoivent un nom. C’est ce que les versets du prologue avaient dit : La parole vient aux hommes et tant qu’ils ne la connaissent pas, comment pourraient-ils parler, savoir quoi que ce soit, savoir qui ils sont ?
Littérairement c’est magistral. Une demie page seulement et une histoire de route à préparer, de voix pour celui qui crie, de mise en route comme une interrogation, comme une remise en question. Et encore, ce n’est pas nous qui avançons, c’est Jésus que Jean voit venir à lui. Ce n’est pas nous qui parlons, c’est Jésus qui a l’initiative ; lui, la parole, interroge : Que cherchez-vous ? C’est sa première prise de parole. C’est la première prise de parole de la parole, un appel au désir, à ce qui manque ; que cherchez-vous ?
Notre texte se finit par ce qui pourrait être une confession de foi. En fait seulement un témoignage, une attestation de Jean qui désigne Jésus comme le fils de Dieu. Mais comme Agneau de Dieu, ce titre crypté dissimule, interroge. Reste un chemin à ouvrir, une voix à prêter, l’abandon de tout savoir pour tout réapprendre. Disparaître nous, pour que la parole parle. Etre la voix comme Jean : une voix de celui qui crie, une voix pour la parole.
Jean est mis en posture de voix pour la parole. C’est la place pour ceux qui témoignent, ceux qui attestent que Jésus est le fils de Dieu. Nous lui donnons notre corps pour qu’il vienne en chair et en os – nous serions son corps, sa voix ‑ crier qu’il faut préparer les chemins du Seigneur.
On n’en saura pas plus sur Jean. Il ne le faut pas, puisqu’il s’efface pour désigner. Il faut certes des témoins mais ils doivent diminuer pour que grandisse ce qui est leur raison d’être, leur logos.
On n’a pas à parler de Jean, on n’a pas à parler des chrétiens, on n’a pas à parler de l’Eglise. Il faut que personne ne regarde le doigt qui montre la lune, il faut que la voix qui montre s’efface devant celui seul qui est la vraie lumière. Il nous faut disparaître au moment même où nous sommes en mission.
Paradoxe de la vie chrétienne, de l’Eglise elle-même. Faire place à celui que nous ne connaissons pas et que pourtant nous désignons ; le désigner en nous retirant, en disparaissant. Que la voix diminue pour que seule la parole soit entendue.

Textes du deuxième dimanche : Is 49, 3-6 ; 1 Co 1, 1-3 ; Jn 1, 29-34

08/01/2011

Celui-ci est mon fils bien aimé (Baptême du Seigneur)

Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; en lui j’ai mis tout mon amour. Quelle déclaration ! Et si Dieu lui-même dit cela de Jésus, qui est cet homme pour qu’ainsi Dieu s’exprime ? Et quel Dieu s’exprime ainsi pour déposer en une des créatures, en cet homme, tout son amour ?
Le temps de Noël se termine aujourd’hui, et l’évangile de ce jour qui relate un événement alors que Jésus a une trentaine d’années, nous ramène à ce que nous avons fêté il y a quinze jours, la naissance de l’Emmanuel, Dieu avec nous dans le temps de l’histoire des hommes.
Le Baptiste a compris d’après Matthieu que ce Jésus, parce que tout l’amour du Père repose en lui, ne doit pas être baptisé. Il n’y a en lui rien à purifier, rien à laver. Il n’y a en lui rien à convertir, à retourner, parce que tout en lui est déjà tourné vers le Père, c’est-à-dire vers les hommes.
Pourquoi alors faut-il laisser faire, pourquoi faut-il que Jean accepte de plonger Jésus dans le Jourdain ? Le texte ne le dit pas. Ce baptême, littéralement ce plongeon, déclenche seulement la voix du Père : Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; en lui j’ai mis tout mon amour.
Comme s’il fallait le baptême pour entendre pareille bonne nouvelle. Non que le baptême fasse quelque chose de neuf. Dieu ne l’a pas attendu pour aimer Jésus, pour placer en lui tout son amour. Encore qu’entendre pareille nouvelle transforme la vie de Jésus. Tant que l’aimé n’a pas déclaré son amour, le bien-aimé ne sait pas ou sait sans savoir. La déclaration du Père ne fait rien de neuf du point de vue de Dieu, mais fait toute chose nouvelle pour Jésus.
Parce que Jésus est l’un de nous, comme nous en toute chose ‑ c’est notre foi ‑ c’est aussi de nous que par lui le Père déclare : Celui-ci est mon Fils bien aimé en qui j’ai mis tout mon amour.
Et comme pour Jésus, rien ne change en Dieu, si l’on peut dire, avec cette déclaration. Ou plutôt, point de nouveauté en Dieu après cette déclaration. C’est de toujours à toujours que Dieu déclare à chacun et à tous, Tu es mon fils bien aimé ; en toi j’ai mis tout mon amour. Mais pour ceux qui entendent, voilà qui change tout.
Tous ceux qui autour de nous, dans nos familles, nos connaissances, collègues de travail, copains de lycée ou d’école, voisins ou coéquipiers au sport, membres d’un même club, tous ceux qui ignorent cette voix du Père, s’ils ont une idée de Dieu, ce n’est pas celle que nous entendons après pareille bonne nouvelle. Que Dieu puisse mettre tout son amour en l’humanité, c’est dire que nos petitesses et mesquineries, nos mensonges et horreurs, rien de tout cela n’empêche Dieu de nous aimer. L’homme n’est pas à ce point ignoble que Dieu puisse le détester, ou plutôt, même si l’homme est totalement ignoble, ce qui semble malheureusement si souvent le cas, Dieu ne désespère jamais d’en faire un saint, de se l’unir, de lui donner sa vie à lui, le seul saint. Dans cet amour déclaré, Dieu s’engage pour que chaque homme et tous les hommes soient aimables, à preuve, Dieu lui-même l’aime.
Si chrétiens nous sommes, si disciples de Jésus nous nous disons, cela signifie uniquement que nous avons entendu la bonne nouvelle de cette déclaration d’amour : Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j’ai mis tout mon amour. Cela n’est évidemment pas un savoir que nous aurions appris au caté parce qu’une déclaration d’amour n’est pas un savoir ; elle est l’acte qui bouleverse, change tout, fait toute chose nouvelle, comme une création.
En réponse à la déclaration du conjoint qui dit « Je t’aime », celui qui répondrait, « je sais, tu me l’as déjà dit » serait ridicule. La déclaration d’amour fait entrer dans une vie nouvelle. La déclaration d’amour n’est pas savoir, même si celui qui s’y livre livre aussi ce qu’il pense. Notre baptême, le lieu où nous entendons l’amour de Dieu, change tout. Nous ne savons pas que Dieu nous aime, nous ne savons pas que Dieu existe si nous sommes baptisés. Nous sommes entraînés dans la folle aventure d’un amour ouverte par la déclaration de celui qui, le premier, nous a aimés.
Les non-baptisés sont évidemment aimés de Dieu mais s’ils n’en savent rien, je veux dire, s’ils ne sont pas pris dans l’aventure de l’amour, alors, comme nous, ils sont une création ancienne, vieil homme, non pas perdu ou insensé, mais créature qui rate l’aventure de l’amour, de cet amour, et quel amour ! Parce que tous, baptisés ou non, sont aimés de Dieu, parce que tous, engagés ou non dans l’aventure de l’amour divin, sont aimés de Dieu, ne se joue pas dans le baptême la vie de demain lorsque Dieu apparaîtra et sera tout en tous. Se joue dans notre baptême l’aventure d’aujourd’hui, la folie d’une passion. Dieu s’est déclaré à nous, Dieu nous a déclaré sa flamme. Qui est-il ? Qui sommes-nous ?

Le baptême du Seigneur A : Is 42, 1-7 ; Ac 10,34-38 ; Mt 3, 13-17

01/01/2011

Manifester le visage de Dieu (Epiphanie)

Parler d’épiphanie, c’est parler de la manifestation de Jésus de Nazareth à tous, partout et toujours. Parler d’épiphanie, c’est parler de catholicité, ce que signifie justement ce « pour tous, partout et toujours ». Et comment prétendre que ce qui se joue en cet homme, Juif palestinien du premier siècle de notre ère, concerne tous les hommes, partout et toujours ? Comment prétendre que la catholicité vise l’humanité tout entière ? N’est-ce pas conquérir le monde ?
Force est de constater que l’universalisation du christianisme est source de violence, voire choc civilisationnel. C’est une violence déjà au sein du judaïsme dont Jésus est né ; c’est une violence pour le monde d’aujourd’hui qui ne veut pas qu’on l’ennuie à parler de Dieu, c’est une violence pour des peuples qui n’ont pas demandé à être évangélisés.
Certes, la violence, aujourd’hui, ce sont pas mal les chrétiens qui en font les frais, n’ayant plus les moyens de s’imposer par la force. En Irak, au Nigéria, ailleurs encore, en Egypte ce 1er janvier même, on est tué parce que chrétien. L’Eglise et l’évangile se retrouvent dans une situation à bien des égards proche des origines de la foi, le martyre.
Parler d’épiphanie, de manifestation de Jésus de Nazareth à tous, partout et toujours, c’est beaucoup moins simple que de raconter une histoire de mages venu d’Orient. Cela met en jeu la mission pour laquelle l’évangile nous accrédite. Les pays de mission sont nombreux. Il ne s’agit plus seulement de pays anciennement colonisés ; c’est la France qui est pays de mission, ce sont nos amis et familles qui sont pays de mission, ce sont nos voisins et collègues de travail.
Pourquoi et comment la manifestation de Jésus doit-elle avoir lieu pour que l’épiphanie ne soit pas qu’une histoire tellement ancienne que plus personne n’y croie autrement que comme un conte pour enfants, avec des mages, une étoile et de l’or ?
L’épiphanie de l’homme de Nazareth, c’est la manifestation du visage même de Dieu. Y a-t-il visage plus défiguré que celui de Dieu ? Nos catéchismes en font trop souvent l’autorité sévère gardienne de l’éducation morale. La vulgate journalistique en fait trop systématiquement la source de tous les maux, de toutes les violences, de tous les obscurantismes. Hier comme aujourd’hui, les hommes, mêmes les plus dévots, se font des images de Dieu, des idoles. Qu’ils les rejettent et Dieu risque d’être liquidé comme le bébé avec l’eau du bain ; qu’ils l’adorent et Dieu devient non croyable, arguties d’institutions qui veulent gouverner les peuples en les asservissant au nom de Dieu.
L’homme de Nazareth a manifesté, est l’épiphanie d’un autre visage de Dieu. L’homme de Nazareth manifeste Dieu qui s’approche de l’homme en faisant de Jésus son Fils. Epiphanie d’un Dieu à visage humain, folie, contradiction dans les termes ou scandale, sacrilège.
La manifestation de l’homme de Nazareth, aujourd’hui, c’est d’abord cela, l’épiphanie du visage de Dieu, celui de Jésus. Et si Dieu est homme, quel homme désormais pourrait-il ne pas être honoré comme icône de Dieu ? L’épiphanie de l’homme de Nazareth est engagement pour la justice. On ne saurait être chrétien non pratiquant, de la pratique de la justice, ou alors on se gardera bien de parler d’épiphanie aujourd’hui, ou alors on réduira l’épisode des mages à une belle histoire de sages venus d’Orient, arrivés avec un peu de retard pour la naissance de Jésus. Belle histoire à laquelle plus personne ne croit et d’ailleurs à laquelle il ne faut surtout pas croire si l’on veut avoir une chance d’entendre l’essentiel : la manifestation de l’homme de Nazareth engage à la justice.
Comment manifester, rendre visible et connaissable l’homme de Nazareth ? Nous n’avons d’autres chemins que le sien. Le chemin du service. Nous pourrions connaître la vérité et dénoncer que nos contemporains lui tourne le dos, cela ne servirait de rien, si ce n’est de nous les mettre encore un peu plus à dos. Mais nous ne connaissons pas la vérité en dehors du chemin que Jésus a ouvert et cette vérité n’est pas un savoir, un catéchisme. Elle est un engagement, une pratique.
Pour manifester l’homme Jésus, ne devons-nous pas comme lui, ouvrir les Ecritures et laisser là les sacrifices ? Ne devons-nous pas comme le disent les prophètes pratiquer le seul jeûne qui plait à Dieu, libérer les prisonniers, nourrir les affamés, aimer tout homme comme un frère ? Si la gloire de Dieu, c’est l’homme vivant, tout moribond assombrit le visage de Dieu ; or l’épiphanie consiste précisément à laisser briller sa gloire, à mettre debout une humanité accablée.
Lire les Ecritures, c’est comme Jésus, être engagés pour la vie des hommes, qu’ils voient Dieu. N’est-ce pas ce qui se passe pour nos mages qui se font ouvrir les Ecritures et qui découvrent ainsi l’enfant de Bethléem, l’homme de Nazareth, le visage de Dieu ?

Textes de l'épiphanie: Is 60, 1-6 ; Ep 3, 2-6 ; Mt 2, 1-12

24/12/2010

Le Dieu "pour les autres" (Noël)

Lorsque nous parlons de Jésus, du Fils de Dieu, nous faisons comme si nous savions ce qu’est Dieu, qui est Dieu. Même si les propos ont saveur mythologique, amèrement, nous imaginons l’incarnation de la seconde personne de la Trinité. Nous célébrons ainsi la venue en la chair du Verbe de Dieu. Nous récitons le credo et se crée un vilain fossé entre foi et raison ; nous demeurons attachés à notre Dieu, et cela nous fait vivre, quand bien même nous sommes incapables de donner sens aux affirmations de foi. Ce serait le mystère ! Mais alors la foi, si elle trouve encore sa justification dans une morale au nom du commandement évangélique de l’amour, se vide de sa valeur proprement théologique : un Dieu qui se fait homme pour que nous vivions dès aujourd’hui de sa vie.
Ses contemporains n’ont jamais parlé de Jésus comme l’incarnation de la deuxième personne de la Trinité, le Dieu fait homme. Sa famille, et surtout sa vraie famille, ceux qui ont écouté sa parole et ont taché d’en vivre, de la mettre en pratique, ont connu un homme. Les disciples ont été séduits, comme dit le prophète, et ils se sont laissé séduire.
Cet homme n’est assurément pas comme les autres. Bien, sûr, c’est un homme comme les autres ; et qui connaissaient les disciples, sinon cet homme, Jésus ? Et cependant, qui était-il pour vivre un tel souci de tous, et particulièrement de ceux dont personne n’a le souci, seulement le mépris ? Qui était-il pour parler ainsi de Dieu, en avoir un tel souci ? Les disciples ont appris de sa bouche qui était Dieu, le défenseur des pauvres. Ils ont entendu des mots sur Dieu, inouïs, incroyables, qui parurent à beaucoup sacrilèges et impies.
Pour nous, si nous sommes disciples, il ne peut en aller autrement. Plus que de voir débarquer comme venu d’ailleurs, extraterrestre ‑ comme on dirait aujourd’hui là où l’on parlait savamment d’extrinsécisme ‑ la parole dans la chair, nous sommes invités à accompagner cet homme, Jésus de Nazareth, pour apprendre de lui et qui est Dieu et qui nous sommes. Nous sommes invités à être disciples à la suite des disciples et à refaire le même chemin, le leur, de la mort à la relecture des années passées en sa présence, de la fin des espérances déçues sur le chemin d’Emmaüs à l’union au vivant qui fait vivre.
Il faut partir de la croix. Un homme meurt. Voyant comment il avait expiré, il faut en dire plus. Faire l’anamnèse de tout ce que nous avons vécu avec lui, remonter le plus haut possible, et, même si cela échappe à la description, à sa naissance. Comment expire-t-il ? Comment a-t-il vécu ? Comment est-il né ?
Pour les autres. Il est l’homme pour les autres. Il parle et agit au nom d’un Dieu pour les autres, il vit d’un Dieu pour les autres.
A la croix, se brise la théologie, crise absolue du discours spontané ou savant sur Dieu. Le juste persécuté est le lieu de la présence de Dieu comme déjà Isaïe l’avait dit. Celui qui avait relevé les malades, pécheurs, dépravés et rejetés, est à son tour rebut de l’humanité. Dieu n’est pas l’être parfait, principe supérieur qui expliquerait pourquoi il y a quelque chose plutôt que rien. Dieu ne tient pas en place, en sa place. Il est sortie de soi, il est hors de lui, surtout à la vue du mal, il est pour les autres. Dieu ne se complait pas en son auguste solitude ; quelle piètre idée de la béatitude !
Ainsi, la création n’est-elle pas une action de Dieu, un beau – ou un mauvais – jour. C’est l’être même de Dieu. Pour les autres. Dieu ne donne pas un monde, la vie – c’est trop peu dire. Dieu, se donne lui-même, livré pour les autres. Si Dieu n’est pas offert, pour les autres, ce n’est pas Dieu. Offert, il est pour les autres, avec les autres, en eux, Emmanuel.
Voilà ce que comprennent les disciples, ceux qui ont connu Jésus, il y a deux mille ans, et nous aussi. L’homme de Palestine est le don de Dieu, non un cadeau que Dieu offrirait, mais Dieu lui-même donné, livré. Cet homme, Jésus, dont l’existence tout entière est pour les autres, ne fait pas que témoigner d’un Dieu pour les autres, encore qu’il soit, comme dit l’Apocalypse, le témoin fidèle, le martyr de la foi ; il est lui-même Dieu en son être traversant l’épaisseur de la matière, pour les autres, dans la chair, dans l’humanité, avec eux, en eux, Emmanuel.
Cet homme né ignoré de tous, hors de la salle commune, mort quasi pareillement sur la montagne désolée du calvaire, dans son parcours singulier ‑ ignorances et apprentissages, sentiments et passions, limite et quête de Dieu, pétri de foi juive ‑ est historiquement le premier des fils de l’homme en qui Dieu réalise enfin son dessein, son être, pour les autres. Il est le premier né d’entre les morts et partant celui par qui tous accèdent au Dieu pour les autres, celui par qui Dieu acquiert une multitude de fils.
Faut-il demander : pourquoi lui, cet homme, juif, de Palestine, au premier siècle et pas un autre ? Comme l’on demandera pourquoi j’aime mon conjoint. Dans la chair, élire c’est choisir, et pourtant tous sont appelés, élus. L’un, Jésus de Nazareth, l’homme dont nous fêtons la naissance, est le fils bien aimé ; par lui, avec lui et en lui, désormais tous peuvent avoir part à leur vocation, la vie avec le Dieu pour les autres.


Jésus, homme au milieu des hommes, tu confies à tes disciples ce que tu sais de Dieu, ce que tu es de Dieu : pour les autres. Donne à l’Eglise des disciples d’être elle aussi, pour les autres.
Jésus, homme au milieu des hommes, tu ouvres à l’humanité le chemin de la vie. Donne à tous les hommes de notre terre, particulièrement à ceux qui sont accablés par la souffrance, l’injustice, la pauvreté, de connaître goûter dès aujourd’hui leur vocation : vivre du Dieu pour les autres.
Jésus, homme au milieu des hommes, tu sais ce qu’il en est des puissants, Hérode et autres Pilate. Donne à tous ceux qui nous gouvernent, dans les sociétés et les religions, dans l’Eglise, par la politique ou l’économie, d’être au service de leurs frères ou à défaut de craindre ton jugement.

21/12/2010

"Le bien, c'est la révolte"

Pourquoi les prophètes apparaissent-ils en Israël à une période précise ? Pourquoi semblent-ils disparaître à une autre période tout aussi précise ? Certes, on fait d’Abraham ou de Moïse des prophètes, mais il s’agit plus de relier le prophétisme à l’époque des patriarches. Il y a Nathan à la cours de David, puis Elie et Elisée, et ceux qui ont laissé leur nom attaché à un livre biblique. Ensuite, semble-t-il, plus rien.

Que se passe-t-il de David au retour d’exil ? Un lien fort à la terre. Elle n’est plus une promesse avec David, et si elle le redevient avec l’exil, demeure la vive conscience que cette terre a été celle du peuple et que c’est de façon inique qu’il en a été chassé ou bien comme punition de ses fautes.

Ce lien avec la terre, c’est le fait d’être bien chez soi, dans un pays où coulent le laid et le miel. Et lorsque l’on a à manger parce que la nature est généreuse, lorsque l’on ne connaît plus la faim et la soif comme au désert, on pense moins à son Dieu, on crie moins vers lui. Lorsque c’en est fini de l’esclavage en Egypte ou de la déportation, on crie moins vers lui. Est-ce à dire que l’on est moins religieux ? Non sans doute, tout aussi religieux mais moins fidèle. La religion hier comme aujourd’hui s’est toujours bien portée, la foi, c’est autre chose. On peut être religieux, courir après toutes sortes de héros ou de lieux merveilleux, et laisser tomber l’austère Dieu de l’alliance qui se retire derrière l’interdit des idoles. On peut multiplier les autels et les dieux, les sacrifices et l’encens et tourner le dos à celui que ne cesse pourtant de déclarer son amour.

Or la dénonciation de l’idolâtrie est un thème prophétique, le thème prophétique. L’idolâtrie, c’est une prostitution, l’infidélité au Dieu de l’alliance, du Dieu qui épouse son peuple, sa création. Et pourquoi courir après les idoles si ce n’est parce qu’elles sont séduisantes, ou qu’elles s’imposent comme ce à quoi on ne peut échapper, parce qu’elles terrorisent tout le monde ?

Les idoles, c’est ce que tout le monde suit, ce à quoi on ne peut échapper que par la résistance. Il n’y a qu’à voir les prophètes marginalisés par leurs prises de parole. On les traite de fous, on les persécute. Dénoncer les évidences, dénoncer ce à quoi l’on sacrifie, bon an mal an, quitte à rompre ‑ oh sacrilège ! ‑ le consensus social et religieux.

Dans notre monde, c’est l’évidence des règles économiques auxquelles des milliers de vies sont sacrifiées chaque jour, des lois qui s’imposent et contre lesquelles on ne saurait rien faire pour peu que l’on ait un peu les pieds sur terre. C’est aussi, dans la religion les choses auxquelles on n’a pas le droit de toucher sous prétexte de sacrilège, le pape, l’eucharistie, la Sainte Vierge, les trois blancheurs, fer de lance de la polémique anti-protestante, même cinquante ans après Vatican II.

Lorsqu’il n’y a plus rien à faire, parce que l’on ne sait pas comment s’en sortir, comment et pourquoi dénoncer encore un monde fondamentalement injuste, une Eglise si souvent favorable à la religion plus qu’à l’évangile ? Ne reste plus que la prophétie, la prise de parole comme prise de risque.

Jésus a été le prophète par excellence, critique du politique et du religieux. A tous ceux qui veulent le faire roi, il échappe ; à l’espoir d’un salut politique, il impose de renoncer. Ce n’est ni ce soir ni demain que le Royaume se réalisera avec armées et légions. Mieux vaut rentrer l’épée au fourreau et mourir plutôt que de pactiser un tant soit peu avec la force, fût-ce celle qui imposerait la vérité. A tous ceux qui sont attachés au culte, aux sacrifices, Jésus propose un judaïsme synagogal, une lecture de la parole, loin du temple, attaché au service du frère, le plus petit. Ce qui devait arriver arriva. Arrêté, crucifié, il meurt comme le paria.

Dans notre monde, dans notre vie, à quoi sacrifions-nous ? Quelles évidences politiques ou religieuses ne remettrions-nous en cause pour rien au monde ? Et s’il n’y a rien à faire, désespérés par une violence toujours renaissante, une injustice sans cesse entretenue, prendrons-nous la parole, le risque de la parole, ou serons-nous encore complices du mal ?

Evidemment, la dénonciation prophétique nous accuse ; elle accuse d’abord le prophète : Nous ne faisons pas ce que nous disons. Mais si nous réglons nos paroles à nos comportements, sous prétexte de n’être point hypocrites, nous réduisons coupablement les exigences de la morale et de la suite du Christ à la petitesse de nos actions. C’est parce qu’elle nous dénonce aussi que la prophétie mérite d’être entretenue. Autrement, si elle ne fait que dénoncer la paille dans l’œil du frère, elle n’est qu’hypocrisie.

Se lever pour porter la parole, pour la proférer, prophétiser n’est pas affaire de rhétorique ou de bavardage. Celui que les français ont élu en 2007 comme l’homme providentiel, beau parleur même dans l’abject d’un discours de Grenoble, qui allait tout changer, se retrouve nu, et le pays plus encore. Le prophète, lui, refuse d’être roi, d’être l’homme aux solutions. Il est même sans parole, comme l’enfant qui vient de naître. Quelle protestation, quelle geste prophétique qu’un nouveau-né pour détruire les puissants et l’injustice. Hérode l’aurait-il compris qu’il en eut peur ?

Notre baptême nous a fait prophète. Et c’est bien contre ce baptême que travaille notre sacrifice aux idoles, notre refus de nous lever pour défendre le pauvre sans recours, le malheureux que l’on humilie. Que le prophète lie dénonciation de l’idole et exigence éthique exprime le nœud du péché, le laisser faire de la violence. « Le bien, c’est la révolte. Le mal, c’est le naturel, la nature – nourriture, guerre, mort : tel est le principe, tel est l’ordre des choses. » (Kertesz, Journal de Galère, 212). Victoire de ce qui s’impose, de l’idole, de l’ordre des choses, même injuste, ou cri de révolte, prophétique, celui-là même du Christ en croix ?


(Pour une liturgie pénitentielle. Os 8-11; Ps 49/50; Mt 2,13-30)

17/12/2010

Une famille de rêveurs (4ème dimanche de l'avent)

Un songe. Voilà ce que l’évangile nous rapporte de Joseph. Nous en savons plus sur ses rêves que sur sa vie ! La psychanalyse et l’interprétation des rêves n’existaient pas lorsque le texte a été écrit. Le rêve avait cependant beaucoup d’importance pour dire le sens, comme une direction, ce qui est devant, et non comme archéologie, Si l’on remonte à un traumatisme refoulé, si lapsus et mots d’esprit peuvent bien être symptômes, c’est pour ouvrir à un avenir.
Avec son songe, Joseph rappelle terriblement ses ancêtres. Une famille de rêveurs. Il y a son homonyme, Joseph, que ses frères nommaient l’homme aux songes, un de ses oncles très éloignés si l’on en croit la généalogie de Matthieu, juste avant notre texte. Il y a le père de ce Joseph, Jacob, aïeul direct. C’est le père des douze tribus. Ses rêves sont curieux, comme tous les rêves : échelle dressée dans les cieux, comme si enfin ils étaient accessibles, ouverts, et promesse de postérité. C’était à Bethel, un lieu comme une crèche, dont le nom signifie Maison de Dieu. Il y eut cette histoire de bêtes en chaleur au pelage tacheté ou rayé ; Jacob est quitte par rapport à son beau père, tant pour son troupeau que pour ses femmes. Il peut rentrer chez lui et repasser par Béthel.
Histoires de postérité, de ciel ouvert, de femmes dont est discutée l’appartenance. Retour du refoulé : Joseph se voit disputer sa femme qui a une descendance, comme si le ciel s’était ouvert avec le souffle de l’Esprit. Sa maison pourrait-elle être maison de Dieu ? Il y a juste lapsus, ce n’est pas à Bethel mais à Bethleem que naît l’enfant. Et le songe tourne Joseph vers un avenir incroyable : Il fit comme l’ange le lui avait dit.
Enfin, pas tout à fait. L’enfant est nommé Emmanuel. Or Joseph devait lui donner le nom de Jésus. Dieu avec nous, Emmanuel, vaudrait-il mieux que Dieu sauve, Jésus ? A moins que Emmanuel signifie la même chose que Jésus. Alors, ce petit d’homme, ou plutôt de femme, ouvre un avenir sans pareil aux fils d’Israël, c’est-à-dire aux fils Jacob (décidément, dans cette famille, ils ont tous plusieurs noms !). Sa naissance est affaire de salut. Quand Dieu habite au milieu de son peuple, comme à Béthel, il ne peut que sauver son peuple, lui donner la vie, plus grande. Qu’est-ce que le salut ? La présence même de Dieu au milieu de son peuple. Non une idée abstraite mais la vie même de Dieu qui devient la vie du peuple.
Comment cela se peut-il ? interroge la mère dans l’autre évangile qui raconte plus ou moins le même épisode. Dans le verset qui suit notre texte, il est précisé que l’enfant naît à Bethléem. C’est la maison du pain. Lapsus ou mot d’esprit, de Bethel à Bethléem, Dieu est devenu pain. N’est-ce pas exactement l’avenir qu’ouvre le songe de Joseph ? Dieu nourrit son peuple comme un pain. Il est pain, et le peuple ainsi nourri ne pourra que vivre éternellement.
Un Dieu qui s’offre pour faire vivre son peuple, comme une nourriture, un pain, en même temps qu’il disparaît laissant le pain prendre sa place (la Maison de Dieu est remplacée par la Maison du pain), on est en droit de s’attendre à un avenir d’une nouveauté absolue. Le songe de Joseph projette loin devant ce qui pourtant est le plus ancien, la vocation de l’humanité est divinisation.
Oui, cela devient compliqué comme commentaire, et mieux vaut le récit d’un songe. C’est ce que choisit l’évangéliste. Mais si le rêve est simple, l’interprétation des rêves a toujours été histoire plus délicate. Il serait bien sot cependant de ne pas se hasarder à la signification de ce rêve, de le prendre au premier degré, comme s’il s’agissait d’une description, comme s’il ne s’agissait pas d’un rêve précisément ! Laissons donc de côté le sens obvie, c’est un piège si l’on s’y enferme. Osons avancer une signification, qui délie et le texte et cette histoire ancestrale, refoulée, de rêveurs.
Aux patriarches succède l’enfant. Il ne s’appelle pas comme l’un des ses aïeux, comme si, débarrassé du poids du passé, il ne pouvait qu’être libre du péché du peuple et libérateur, sauveur.
Textes 4ème dimanche Avent A : Is 7, 10-16 ; Rm 1, 1-7 ; Mt 1,18-24