20/11/2011

Charte du Royaume (Christ-roi)


Que ton règne vienne. C’est notre prière, si souvent répétée. Mais le règne en question n’est pas l’affaire d’un roi, mais celle de Dieu. Israël n’a jamais beaucoup aimé l’institution monarchique. Elle lui apparaît comme un crime de lèse-divinité (1 S 8,4 ss.), un abandon de Dieu.
Jésus fait tout pour que l’on ne fasse pas de lui un roi. Il s’enfuit (Jn 6,15) et lorsqu’enfin on le dit roi, c’est sur la croix qu’on l’intronise (Lc 23,37-38). Est-il d’ailleurs roi ou messie ? Les termes semblent assez interchangeables si le roi est celui qui a reçu l’onction, c’est-à-dire le messie. « En tant que crucifié, ce Jésus est le Christ, le roi. Pour lui, être crucifié, c’est être roi » (J. Ratzinger, La foi chrétienne hier et aujourd’hui, Paris 1969, p. 135)
Le Règne de Dieu n’est pas la royauté ou le royaume, ni un statut ni un état. C’est l’acte de Dieu, autrement dit Dieu lui-même. « Que ton règne vienne » ne signifie rien d’autre, avec le respect dû à celui dont on ne prononce pas le nom « Viens ». Et il est le toujours venant, celui qui n’arrête pas de venir à la rencontre des hommes, ainsi que le montre par exemple la parabole des ouvriers de la dernière heure ; à toute heure du jour, il sort et ne cesse de sortir pour aller à la rencontre de ceux dont personne ne voulait.
Ce règne, Dieu lui-même en tant qu’il agit, en tant qu’il vit, c’est ce que l’on appelle aussi la Trinité. Et si nous prions pour que le règne vienne, nous prions pour que la vie trinitaire, l’amour du Père et du Fils et de l’Esprit devienne la charte, la constitution des relations humaines. Ceci n’a évidemment aucun sens politique. Nous n’avons pas la naïveté de penser qu’une théocratie serait plus humaine que les autres systèmes politiques. Elle est sans doute plus dangereuse que beaucoup, si elle n’accepte aucune régulation ; qu’est-ce qui pourrait en effet réguler le pouvoir divin ? Toute régulation d’un tel pouvoir ne serait-elle pas ipso facto sacrilège.
Mais ce dont il s’agit est autre chose. Que les relations humaines soient régies par l’amour même dont Dieu vit, par l’amour même qui est la vie de Dieu, par l’amour même qui est Dieu.
Alors on comprend pourquoi l’évangile de Mt 25 exprime parfaitement ce qu’il en est de notre prière pour que son règne vienne. « Et ils s’étonnaient et lui demandaient : “Seigneur, quand t’avons-nous donc vu souffrant ?” … Et il leur répondit : “En vérité, je vous le dis, ce que vous avez fait ou ce que vous n’avez pas fait au moindre d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait ou ne l’avez pas fait”. »
L’amour du frère est vie divine, vie trinitaire, qu’on le sache ou non, ainsi que le dit la parabole, ou plutôt que l’on sache ou non qui l’on aime ou n’aime pas lorsque l’on aime ou n’aime pas l’un de ces petits qui sont les siens. Rien n’oblige à reconnaître dans le frère l’un de ces petits qui sont les siens. Cela ne rajoute ni n’ôte rien à l’amour du frère. Ce qui ajoute ou ôte, c’est que nous ayons aimé ou non.
Dieu est aimé, Dieu est honoré, le règne de Dieu est accueilli, explicitement ou non, dès lors que le frère est aimé, et prioritairement, dès que le pauvre et le souffrant est soulagé, secouru. Seuls des serviteurs de leurs frères peuvent être les hommes et les femmes de ce règne. Il n’y a de règne, d’amour, de Trinité que dans le service. Le Christ l’a ainsi vécu qui s’est débrouillé à régner en servant, qui s’est débrouillé à inventer un pouvoir sans puissance. Le roi est serviteur et des hommes et de son père à qui il remet sa royauté.

05/11/2011

Désir, quand tu ne nous tiens pas... Mt 25, 1-13 (32ème dimanche)

Que vous en semble. Ces jeunes filles avisées qui ne partagent pas leur huile, ce n’est guère charitable. Ce n’est pas très chrétien, si j’ose dire ! Et l’époux inflexible rend plus odieux encore ce refus de partager.
La contradiction avec l’attitude évangélique ne s’arrête pas là. Que les jeunes filles non prévoyantes arrivent en retard, n’empêche tout de même pas d’ouvrir la porte, surtout que l’époux leur répond, qu’il est là, juste de l’autre côté de la porte. Il pourrait se montrer quelque peu tolérant ; il pourrait pardonner si ce retard l’a offensé.
En quelques lignes, notre parabole, texte évangélique, prend le contre-pied d’attitudes évangéliques, le partage, l’amour du frère, le pardon. Comment cela est-il possible ? Si nous ne posons pas cette question, nous risquons de réduire la parabole à une platitude morale voire moralisatrice : la prévoyance serait la clé de la réussite.
Revenons donc à notre question. Pourquoi les jeunes filles ne partagent-elles pas leur huile ? Qu’est-ce que cette huile que l’on ne peut pas partager ? Quelle est cette huile que les marchands peuvent vendre mais qui ne se partage pas ?
L’huile dont il s’agit est celle qui permet de veiller. C’est la lampe dans la nuit. C’est ce qui permet d’attendre. C’est ce qui réchauffe peut-être aussi un peu, pensons à la petite fille aux allumettes. Voilà deux mille ans que Jésus est venu et le royaume de justice qu’il a annoncé n’est toujours pas là. Voilà deux mille ans d’attente, deux mille ans de veille ! Deux mille ans qu’il fait froid, que l’injustice et la non-fraternité nous glacent. Nous aussi, nous avons besoin d’huile.
Mais comment faire provision de cette huile ? Comment trouver ce qui permettra de veiller ? Non pas en veillant, au ralenti, à moitié éteint comme un écran de veille, non pas en attendant. Mais en s’activant, en faisant commerce avec les autres, en allant chez les marchants pour affaires. L’huile ne s’achète pas un lieu, une boutique. Les jeunes filles prévoyantes n’ont pas l’air boutiquières ! L’huile s’achète dans les affaires du monde par des filles qui n’ont pas les deux pieds dans le même sabot. C’est en explorant le monde, en découvrant les gens que nous aurons encore envie de les connaître mieux et plus nombreux.
Enfin où même cette huile ? Vers une salle de noce. Vers un lieu de fête, vers un lieu qui laisse présager la fécondité, la joie des corps, la jouissance. Entendons bien les mots, ce sont ceux de l’éros, de l’érotique.
Tout est dit pour que l’huile soit identifiée. C’est le désir. Il ne se partage pas ; on ne se le procure qu’à s’engager dans le commerce des activités, la rencontre des autres ; il est la clé de la fête et de la jouissance. Il est la clé de la salle des noces. Le désir ne s’accroît qu’à désirer toujours. Quant à l’époux, il n’est pas de ceux qui refuseraient qu’entrent dans la joie de la fête toutes celles qui viennent l’épouser. S’il n’ouvre pas la porte, n’est-ce pas parce ‑ contrairement à ce qu’elles disent ‑ elles n’ont aucune envie de se donner à lui, aucun désir de jouir de sa présence. Comment pourraient-elles d’un seul coup apprendre à désirer ?
Ainsi donc, notre parabole enseigne que la clé du Royaume, la clé de la vie avec Dieu, c’est le désir. Si vous êtes mesquins avec le désir, vous n’aurez jamais assez d’huile pour tenir dans la foi. Et il risque d’en falloir de l’huile ! Il y a deux mille ans que nous attendons le retour de Jésus, et rien n’indique que ce sera pour demain, même si rien de l’interdit non plus.
C’est cela notre foi, une histoire de désir. Non pas des trucs qu’il faudrait savoir, apprendre au caté ou ailleurs. La foi chrétienne n’est pas une gnose ou une idéologie. Non pas des trucs qu’il faudrait faire. La foi chrétienne n’est pas une morale, quand bien même elle puisse en être la source ou en provenir. Non pas un héritage familial ou culturel. La foi chrétienne n’est pas la religion d’un clan, une identité de milieu.
Qu’en est-il de notre attachement à Dieu ? Pourquoi sommes-nous croyants ? Comment nous présentons-nous, à nous-mêmes, ce qu’est notre foi ? Est-ce l’aventure amoureuse, la quête de l’aimé qui la dit au mieux ? Le psaume pourrait nous souffler quelques mots en attendant de relire une autre histoire de désir nuptial, le Cantique des cantiques : Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube, mon âme a soif de toi, après toi languit ma chair, terre aride, altérée sans eau. Je t’ai contemplé au sanctuaire, ton amour vaut mieux que la vie, tu seras la louange de mes lèvres.
La foi creuse en nous le désir de ce qui toujours nous manque. Car qui dit désir dit manque, soif. La vie avec Dieu n’est pas tant ce qui nous comble, ce qui bouche le trou de notre manque, de nos frustrations, ce qui nous consolerait de toutes nos frustrations. Elle nous met en attente, en veille ‑ non en sommeil ! Elle développe en nous la capacité à désirer, bien loin des vielles filles ‑ ou des vieux garçons frustrés ‑ auxquelles ressemblent finalement les jeunes filles non prévoyantes. La folie n’est pas dans le désir, mais dans son absence, dans le renoncement à le cultiver.
Les chrétiens ne sont pas ceux qui savent qui est Dieu, pas plus mus qu’émus, qui le com-prendraient, mais ceux qui le cherchent, dès l’aube… et la nuit.

02/11/2011

La liturgie (50 ans Vatican II n°3)

1. La constitution Sacrosanctum concilium (4 décembre 63)

C’est le premier texte adopté, dès la deuxième session, à l’unanimité (il ne manque que quatre voix, mais pas celle de Mgr Lefebvre). Son titre, sans rapport avec son contenu, fait chronologiquement de la constitution un porche au très saint concile. Le schéma rédigé par la commission préparatoire est le seul qui ait été accepté par l’assemblée comme base de travail. Depuis des années déjà, le renouveau liturgique était entamé ; la Congrégation des rites (à la curie) était composée de membres compétents et acquis à une réforme déjà commencée avec la restauration de la liturgie de la semaine sainte (Cf. Pie XII et l’encyclique Mediator Dei).

On était conscient que la liturgie était une question pastorale et que trop de chrétiens, non seulement en pays de mission, étaient écartés de la prière communautaire faute de la comprendre (36, 54, 63). Trente avait été sur le point de renoncer partiellement au latin. A la veille du concile son abandon était fréquemment demandé, au moins pour les lectures de la messe, mais Jean XXIII (Veterum Sapiencia de février 62) en réaffirma l’usage irrévocable.

La concélébration et la communion sous les deux espèces furent aussi très débattues. On touchait à l’identité catholique, particulièrement sensible. (En liturgie se mêlent toujours affectivité et identité.) La concélébration (57) remettait en cause l’image du prêtre et la nécessite de célébrer le plus de messes possibles (théories très discutables que la pratique cependant établissait mieux que n’importe quel décret). La communion au calice pour tous, écartée à Trente et décidée a minima (55), paraissait une concession à la position protestante.

Sacrosanctum concilium n’a pas bénéficié de la réflexion des autres textes du concile. Ainsi par exemple, le thème du sacerdoce commun des fidèles, à connotations cultuelles, n’est pas exploité ; pourtant cela aurait pu éviter que la liturgie continue à être l’affaire des prêtres, quoi qu’on dise par ailleurs de la participation active des laïcs. Cependant, la constitution met vraiment en œuvre l’aggiornamento ; elle rend possible les autres textes lorsqu’elle parle d’Eglise sacrement (5), de peuple sacerdotal (14), d’Eglises locales (41-42), de concélébration (57), de collégialité (76) et rompt avec l’anti-protestantisme en vigueur depuis Trente.

La liturgie ne peut pas être facilement ni souvent renouvelée : il faut que l’on puisse s’y retrouver et les effets de mode passent vite de mode ! Ce conservatisme liturgique protège des idéologies et théologies d’un moment. On parle ainsi de rénovation liturgique et jamais de réforme[1] et Jean-Paul II peut écrire que « la réforme liturgique est strictement traditionnelle » (4 11 88). Le nouveau rite n’a jamais été considéré comme une création mais comme une rénovation selon l’ancienne norme des Pères (50) de l’unique rite romain, rendue nécessaire par l’enseignement conciliaire (qui est doctrinal et pastoral).

La constitution est une loi cadre avec un exposé des principes et des normes pratiques ; elle « n’a pas fixé un équilibre, elle a créé un mouvement. » (P.-M Gy) Elle recommande les adaptations aux cultures locales et rejette la forme rigide d’un seul libellé (37-40). La rénovation doit se poursuivre par la formation, la recherche et des expériences (44). Les nouveaux rituels et l’art de célébrer qui en découle constituent donc une interprétation de la constitution, et non son application. L’abandon de l’ancien rite fait rupture dans la pratique de l’Eglise mais surtout dans sa foi, s’il est vrai que la règle de la prière est règle de la foi[2].

La restauration concerne toutes les célébrations dont les sacrements (§ 59-82) et l’office divin (§ 83-101). En outre est restauré le catéchuménat des adultes (§ 64). L’année liturgique (§ 102-111) doit clairement mettre en évidence le mystère pascal, célébré chaque dimanche, auquel toutes les autres fêtes, particulièrement celles des saints, doivent être subordonnées.


2. Théologie de la liturgie

La liturgie est aux yeux de beaucoup l’action principale et caractéristique de l’Eglise. Pourtant elle n’épuise pas toute cette action (9). On ne saurait omettre le service du frère, l’amour. Mais la liturgie est sommet et source de l’action de l’Eglise (10). Elle n’est pas (que) culte de l’Eglise, elle est sa vie. Elle relève de sa mission qui est de recevoir et de rendre grâce. Par sa liturgie, l’Eglise se fait témoin de son Dieu.

L’anthropologie montre que la liturgie s’adresse à l’intelligence symbolique de l’homme. Il ne s’agit pas d’abord de tout en comprendre. Elle ne relève pas d’abord de l’in informatif, mais agit comme certaines paroles qui sont efficaces (les déclarations d’amour, les insulte, les jugements d’un tribunal, etc.). Adressé à l’homme tout entier, corps charnel et membre d’un corps social, l’évangile est une parole qui le restaure (le nourrit et le sauve). La dimension sacrificielle de la liturgie, de type allégorique chez les Pères, affirmée plus littéralement et décidément à Trente contre les Protestants, mérite d’être purifiée, ainsi que l’a fait Jésus à la suite des prophètes et des psaumes, parlant du sacrifice qui plait à Dieu. Même si le concile maintient le vocabulaire sacrificiel, il valorise notamment pour l’eucharistie la dimension de mémorial de la liturgie. Ce n’est l’homme qui offre le sacrifice, espérant fléchir la divinité. Dieu s’offre dans son amour, ce que la croix manifeste. La liturgie est mémoire et participation à la Pâque de Jésus, à sa la mort et sa résurrection (47, 61).

L’Eglise est le sujet de la liturgie (7, 26), c’est elle qui prie, parce que seul le Christ peut s’adresser au Père : qui pourrait intéresser la divinité si Dieu lui-même ne se faisait philanthrope ? Jésus est l’unique prêtre (sacerdote) et il n’y a pas d’autre médiateur entre Dieu et les hommes. Mais le Christ ne prie jamais sans son corps. Toute l’assemblée est ainsi invitée à une participation active à la liturgie (11, 14, 30-31). Cela n’a pas pour but que l’on ne s’ennuie pas mais cela manifeste ce qu’est l’Eglise : le peuple sacerdotal qui se tient devant Dieu par lui [le Christ], avec lui et en lui. Tous dans la liturgie sont égaux en dignité et personne ne peut être cantonné à assister, spectateur étranger et muet. Tous devront-ils faire quelque chose ? C’est impossible et surtout, la prière n’est pas un acte d’individus, même rassemblés. Le modèle de la prière est la prière communautaire, à commencer par la célébration eucharistique. En conséquence, le prêtre ne célèbre pas sa messe ni même la messe ; c’est l’Eglise qui célèbre l’eucharistie, « les fidèles offrant la victime sans tâche, non seulement par les mains du prêtre, mais aussi ensemble avec lui » (48, qui est à lire en entier). Le « nous » de la prière eucharistique, et de toute liturgie, est celui de l’assemblée.

La liturgie n’est pas une succession de rites ou de rubriques indépendants La suppression de la Congrégation des rites en 1969, créée au lendemain de Trente, indique un changement de perspective. La liturgie n’est plus une chose sacrée de laquelle le peuple doit se tenir éloigné. Elle est l’action, structurée de façon dynamique, dans laquelle la parole devient sacrement (St Augustin).Les Ecritures ne sont plus une préparation plus ou moins optionnelle à la consécration ; la liturgie de la parole (24, 35, 51-52, 56, 90-92) constitue une partie d’un unique acte de culte, auquel doivent aussi concourir les chants (30, 112-121), gestes, monitions et prières. Avec l’autel, l’ambon inscrit dans l’aménagement du chœur, selon les préliminaires du missel restauré, les deux tables où le Seigneur nourrit son Eglise.


3. Questions pour aller plus loin

Ces lignes remettent-elle en cause la manière de préparer une célébration ? Comment ?

Vous aident-elles à comprendre ce que vous vivez à la messe ? Comment ?

Faudrait-il mener une réforme liturgique sur d’autres points ? Lesquels ?

Dans la liturgie, que penser de l’importance des Ecritures et de la liturgie patristique ?



[1] Le magistère catholique parle de l’Eglise, afin de mieux préserver sa sainteté, y compris au Concile et à la différence de la Réforme protestante, comme toujours à rénover, à renouveler, mais pas à réformer.

[2] La réhabilitation de l’ancien rite par Benoît XVI, certes formellement jamais supprimé, pour pragmatique qu’elle soit, non comme exception mais comme possibilité ordinaire, ne constitue-t-elle pas un acte de non réception au moins partiel, de Sacrosanctum concilium ? Le Pape a-t-il le droit de poser un tel acte ? Si l’ancien rite est praticable, on doit s’assurer que la règle de la prière et la règle de la foi ne divergent pas, ce qui serait mortel pour l’Eglise. Il faudrait donc que l’ancien rite soit interprétation rétroactive du concile. Mais on se trouverait en présence de deux formes d’un même rite, ce qui est une nouveauté bien peu traditionnelle ! Il faudra en outre montrer comment la théologie de Vatican II s’exprime dans l’ancien rite, notamment la participation active et la prière des fidèles, le ministère presbytéral, le mémorial eucharistique, la place des Ecritures et des épiclèses, la conception de l’Eglise (donc l’œcuménisme et le dialogue interreligieux), etc

31/10/2011

Le culte des saints (Toussaint)

Qu’est-ce que le culte des saints ? Quel sens cela a-t-il de s’adresser aux saints ? N’est-il pas curieux, alors que nous pouvons, unis à Jésus, nous tenir devant Dieu pour présenter notre prière, que nous préférions nous adresser aux saints, à commencer par Marie ? Ne sommes-nous pas en pleine superstition, bien loin en tout cas de l’orthodoxie catholique, lorsque l’on recourt à Saint Antoine de Padoue pour retrouver quelque chose, à Saint Jude ou Sainte Rita, patrons des causes désespérées, etc. ?
N’y t-il pas idéologie dans la béatification de certains et non pas d’autres, de Jean XXIII comme de Pie IX ? La béatification de Jean-Paul II, si rapide, ne participe-t-elle pas à l’autocélébration de l’Eglise, au moment même où cette Eglise est toujours plus marginalisée ? Le Pape de la visibilité ne devient-il pas le porte drapeau d’une affirmation de l’identité catholique, du moins de l’identité de la génération Jean-Paul II précisément ? Ne doit pas au contraire penser que l'identité, l'image, le devenir ne sont pas ce qui importe pour celle qui est la servante du Seigneur, c’est-à-dire de ces petits qui sont les siens ? Et je ne parle pas des questions financières qui font que certaines causes sont introduites et d’autres ne le sont pas, faute de moyens ? Qu’a-t-on besoin ou intérêt à béatifier un Pape de plus, alors que tant d’humbles croyants dont personne ne parle jamais ont accueilli en leur vie, souvent difficile, le même Esprit de sainteté ?
Que penser de ces miracles nécessaires, sauf en cas de martyre, à la béatification ou à la canonisation ? Qui pourra établir que c’est Jean-Paul II qui a guéri Sr Marie-Simon-Pierre ? Que la médecine ne sache expliquer ce qui s’est passé ne prouve pas que le surnaturel soit en jeu. Et si le surnaturel l’était, qu’est-ce qui permettrait de savoir que le défunt Pape est responsable de ce miracle ?
Reconnaissons que le culte des saints et le processus qui mène à la gloire des autels a de quoi susciter notre interrogation quand ce n’est pas notre scepticisme. Le dernier concile a essayé de mettre un peu d’ordre dans les fêtes des saints qui avaient fini, par leur nombre, à obscurcir et à relativiser le cœur de la foi, la célébration de la mort et de la résurrection de Jésus. On lit dans la constitution sur la liturgie (§ 104) :
« L’Église a introduit dans le cycle annuel les mémoires des martyrs et des autres saints qui, élevés à la perfection par la grâce multiforme de Dieu et ayant déjà obtenu possession du salut éternel, chantent à Dieu dans le ciel une louange parfaite et intercèdent pour nous. Dans les anniversaires des saints, l’Église proclame le mystère pascal en ces saints qui ont souffert avec le Christ et sont glorifiés avec lui, et elle propose aux fidèles leurs exemples qui les attirent tous au Père par le Christ, et par leurs mérites elle implore les bienfaits de Dieu. »
Le culte des saints, est-il dit, vise à proclamer le mystère pascal. Les saints ont effectivement, comme tous les baptisés, mais souvent de façon exemplaire, laissé transparaître en leur vie le passage du Seigneur, sa Pâque, en laquelle ils ont été entraînés. Autrement dit, si le culte des saints a un sens, c’est d’abord la puissance de la résurrection de Jésus. La concentration christologique du culte des saints ne peut que relativiser ce dernier et c’est bien ainsi que ce culte est possible, qu’il a sens dans la foi.
Il n’en va pas autrement pour Marie elle-même. Le dernier concile n’a pas souhaité lui consacrer un texte propre malgré les multiples requêtes en ce sens. Il a choisi de parler de Marie pour conclure la constitution dogmatique sur l’Eglise, affirmant ainsi que Marie est le modèle des croyants, à l’image de l’Eglise qui ne cesse de chanter le magnificat. Cela se comprend bien si l’on se souvient de ce qui est dit à propos du peuple de Dieu dont chacun des membres est appelé par Dieu à la sainteté. La vocation universelle à la sainteté est précisément la convocation de tous à partager la vie de Jésus, à être associé à sa Pâque.
La frénésie avec laquelle Jean-Paul a déclaré saints et bienheureux tant d’hommes et de femmes est l’indice de l’universalité de la vocation à la sainteté. Le nombre relativise l’extraordinaire de la sainteté. La sainteté est le quotidien des chrétiens, pour autant qu’ils se laissent habiter par l’Esprit. N’est donc pas en cause la perfection de la vie, mais la disponibilité de tant d’hommes et de femmes à se laisser convertir, à se laisser sauver, à se laisser transfigurer par le seul Saint.
Le culte des saints dit le cœur de la foi, la divinisation, l’illumination baptismale. La vocation de l’homme, c’est la vie divine ; et la gloire de Dieu, c’est l’homme vivant.
Si jamais vous voulez en outre trouver quelque chose d’original dans le culte des saints, alors revenons aux prétendus miracles nécessaires à l’élévation sur les autels. Dans un monde autonome où les lois de la nature ne sauraient être violées par le maître de toutes choses lui-même, est affirmée la communion de l’Eglise du ciel et de celle de la terre, la communion des saints, peuple immense de ceux qui cherchent Dieu, depuis Abel le juste jusqu’au dernier né des fils des hommes. Notre vie est déjà vie éternelle ; ce que nous appelons vie après la mort, et dont nous ne savons rien, ne peut pas être une projection revancharde et pleine de ressentiment dans un autre monde. C’est au contraire l’anticipation déjà présente de ce que la sainteté de Dieu réalise en ceux qu’elle a transfigurés.
Les saints sont des amis, des grands frères qui nous racontent comment ils ont tenté de laisser le Christ passer en leur vie. Ce faisant, ils nous aident à accueillir ce passage en nous du Saint qui sanctifie.

29/10/2011

Paroles d'hommes ou parole de Dieu ? (31ème dimanche)

« Quand vous avez reçu de notre bouche la parole de Dieu, vous l’avez accueillie pour ce qu’elle est réellement : non pas une parole d’hommes, mais la parole de Dieu qui est à l’œuvre en vous, les croyants. » (1 Th 2,13)
Cette opposition entre parole d’hommes et parole de Dieu pose de nombreuses questions. Radicalisée, elle n’est pas très catholique, c’est le moins que l’on puisse dire. Jamais en christianisme l’humain et le divin ne s’opposent, s’il est vrai que Dieu en son Fils s’est fait cela-même que nous sommes pour que nous soyons, selon son dessein, par l’Esprit, cela même qu’est le fils. A chaque offertoire, nous le redisons : « Comme cette eau se mêle au vin pour le sacrement de l’alliance, puissions-nous être unis à la divinité de celui qui a pris notre humanité. »
L’évangile de Jean en confessant que le Verbe s’est fait chair ne saurait permettre que l’on opposât parole de Dieu et parole d’homme, puisque cet homme Jésus est la parole de Dieu.
Reste que répondre ainsi n’honore ni le texte paulinien, ni les questions qui demeurent : Comment une parole de Dieu peut-elle résonner dans le monde des hommes ? A-t-elle un statut spécial qui permettrait qu’on ne les confondît pas ? D’autres religions prétendent aussi avoir recueilli la parole de Dieu ; y-a-t-il une différence entre par exemple le Coran et les Ecritures judéo-chrétiennes en ce qui concerne leur prétention à être parole de Dieu ? Parole de Dieu peut-il alors s’entendre au pluriel ? Et en effet, le psaume ne dit-il pas : Dieu a dit une chose, deux choses que j’ai entendues.
Les descriptions des sciences religieuses ou de l’anthropologie ne sauraient prendre en compte une quelconque révélation quand bien même elles doivent rapporter ce qui est prétendu être révélation. Mais elles ne voient que des textes, oraux ou écrits, les aléas de leur production, leur histoire, leur usage et les pratiques qu’ils suscitent. L’origine humaine de ces textes ne permet pas de répondre à nos questions théologiques. Elle empêche même parfois qu’on les pose tant la genèse des textes rend superflue la quête d’autres motifs.
Pour le théologien, pour le chrétien, la parole de Dieu n’est pas un texte. Certes le texte en constitue un élément, mais ce texte est toujours lu en Eglise, c’est-à-dire dans le temple spirituel que nous formons, dont la pierre angulaire est Jésus et les fondations les apôtres. Ces textes portent la parole de Dieu, ils ne la sont pas au sens où elle s’y réduirait.
Le dialogue liturgique de l’acclamation de l’évangile est révélateur à cet égard. Levant le livre, le ministre invite : Acclamons la parole de Dieu. Il s’adresse à l’assemblée sans laquelle il semble ne pouvoir acclamer, voir cette parole. Mais la parole n’est pas le texte lu, sans quoi l’assemblée répondrait, oui, acclamons ce texte, vénérons ce livre. La réponse est prière : louange à toi Seigneur Jésus. Si la lex orandi est lex credendi, alors la parole de Dieu n’est pas ces textes quand bien même le texte lui est indispensable.
Le dialogue liturgique ne relève pas du discours descriptif, comme deux et deux font quatre, le chat est sur le paillasson. Il se fait prière communautaire qui engage et met en relation un peuple avec son Dieu, un peuple de croyants.
Il faut tout cela pour que Dieu parle ; un texte qui n’est pas sa parole et sans lequel cependant sa parole ne saurait advenir, une communauté qui prie et écoute. Sans rejeter nullement la matérialité textuelle, sans donc rejeter l’origine humaine des textes, la parole de Dieu est de-chosifiée. Elle est ce qui advient quand ces textes humains sont lus dans le souffle qui anime l’assemblée des croyants unanimes dans la prière. Plus les textes sont regardés comme production humaine, plus ils font signe vers un ailleurs qui échappe à la pesanteur.
Mais ce n’est pas tout, car cette parole n’est pas un oracle hermétique, qui d’un certain point de vue serait la seule parole à attester de l’étrangèreté de la parole divine. Cette parole, vieille de mille et mille années est interprétée de sorte qu’elle fasse sens aujourd’hui. On n’imagine pas une parole de Dieu qui ne serait pas d’actualité, qui serait passée, dépassée. La parole de Dieu est toujours au présent, présente et présence. Elle est présent quand bien même c’est après coup que l’on y entend autre chose qu’une parole humaine.
Est-ce à dire que c’est la réception qui fait de cette parole une parole de Dieu, que ce serait notre écoute qui lui confèrerait d’être parole de Dieu ? L’humain confèrerait alors la divinité, ce qui ne se peut.
Ces textes sont parole de Dieu parce que nous y entendons la voix sans voix, le récit sans mot qui depuis les origines appelle le monde à la vie. Nous répondons à une parole inouïe si ce n’est dans la trace de son absence que désigne notre réponse. Si nous parlons, c’est qu’on nous a parlé. Si nous répondons, c’est qu’on nous a appelés. Ce que nous nommons Ecritures est la réponse humaine, trop humaine parfois, sublime souvent, à l’inaudible de la parole de Dieu. Ce sont comme dit Michel de Certeau des variations suscitées par le « Suis-moi » qui depuis la fondation nous monde nous appelle à la lumière de la vie.
La parole de Dieu est le silence, non du mutisme, mais de la saturation d’une parole qui n’est autre que Dieu lui-même qui s’offre et est recueilli dans la réponse orante de l’humanité croyante.

27/10/2011

25° aniversario del encuentro des Asis

Hoy, el Papa está en Asís con los repre-sentes de las religiones en el mundo. Es un encuentro muy importan-te para la paz en el mundo. Sabemos que la concordan-cia entre las naciones pasa también por las religiones. Nos podemos alegrar que los cristianos tengan la posibilidad y la voluntad de servir tal proyecto.


Pero hay más importante. Este encuentro es un acto en la recepción del último concilio, Vaticano secundo. La Iglesia romana, nuestra Iglesia, puede aparecer en medio de las religiones, haciéndose semejante a ellas. Hay un risco de relativismo. ¿ Seria la fe católica una producción cultural, expresión de las tradiciones de los ancestros ? ¿ No es la verdad revelada por Dios ? El encuentro de Asís en 1986 y su celebración y renovación ¿ no serian la renunciación a la verdad de la única fe ?


Después y con el último concilio hemos aprendido que la verdad católica no es exclusiva. Decir que la fe católica es la verdad, no significa que las otras religiones serian solamente error y mentira. “Debemos creer que el Espíritu Santo ofrece a todos la posibilidad de que, en la forma de sólo Dios conocida, se asocien a este misterio pascual.” (GS 22,5). Habla el Concilio de elementos de gracia y de verdad (AG 9). “La Iglesia católica no rechaza nada de lo que en estas religiones hay de santo y verdadero. Considera con sincero respeto los modos de obrar y de vivir, los preceptos y doctrinas que, por más que discrepen en mucho de lo que ella profesa y enseña, no pocas veces reflejan un destello de aquella Verdad que ilumina a todos los hombres.” (NA 2)


22/10/2011

Journée missionnaire mondiale

Qu’est-ce que la Mission aujourd’hui ? La Mission au loin est-elle annonce de l’évangile ou aide au développement ? De nombreux pays de Mission ont des Eglises autonomes. Les pays où l’évangile est presque complètement absent sont principalement ceux où l’Islam s’impose ; dans ce contexte, l’annonce de l’évangile est-elle possible ? Les pays anciennement évangélisés sont assurément terres de mission au point que des prêtres des pays du Sud viennent participer à l’organisation et à la vie des Eglises notamment européennes. La distinction entre pays de mission et pays évangélisés est-elle encore sensée ?
Le dialogue interreligieux, dont nous célébrerons jeudi prochain les 25 ans d’un de ces événements constitutifs ‑ la rencontre d’Assise en 1986 ‑ n’est-il pas incompatible avec la mission ? Si on dialogue avec les religions, si on les reconnaît dans leur valeur non seulement humaine, mais plus encore comme chemins vers le salut, peut-on encore souhaiter que leurs adeptes se convertissent au Christ ? N’y aurait-il pas contradiction entre dialogue interreligieux et évangélisation ?
Faut-il voir dans le difficile accouchement du décret conciliaire sur la Mission lointaine un indice de la crise que traversent depuis plus de cinquante ans la théologie de la mission et le travail missionnaire ?
Ainsi, quelques questions qui illustrent la crise de la Mission, le fait que nous ne sachions plus bien ce qu’elle est. Pourtant, concrètement, la mission se poursuit. Il y a des missionnaires qui quittent encore leur pays pour annoncer l’évangile ou soutenir de jeunes Eglises. Il y a des missionnaires issus des Eglises non occidentales, sud-américains, africains, de l’Inde, par exemple. La mission ne concerne pas que les prêtres ou religieux et religieuses, mais aussi des laïcs. Dans nos pays, nombreux sont ceux qui ont pris conscience de leur responsabilité missionnaire et l’exercent tout près de chez eux.
On perçoit alors que dialogue et annonce de l’évangile ne s’opposent pas, au contraire, puisque c’est dans le dialogue, dans le climat de fraternité et de confiance, que nous pouvons parler du Christ à nos voisins, collègues de travail, famille. S’agit-il de les convaincre ? S’agit-il de les convertir, les faire changer d’avis ? Les questions sont plus que mal posées dans la mesure où la conversion est bien plus qu’un changement d’opinion, mais un renouvellement de la vie, un accueil de la sainteté de Dieu.
Nous apprécions et respectons ceux avec lesquels nous parlons de notre foi et qui ne la partagent pas. Nous leur présentons notre ami et nous savons qu’il n’y a pas de raison qu’il ne devienne pas aussi leur ami. Nous croyons même que le Dieu qui s’est fait ami des hommes, philanthrope, les aime déjà. N’est-ce pas aussi ce que dit l’évangile de ce jour à travers l’unique commandement de l’amour ?
Mais en cette journée missionnaire mondiale, c’est de la mission au loin qu’il faut surtout parler. Je le ferai à partir de mon expérience malgache au risque de regarder les choses par le petit trou de la lorgnette. Enseigner ponctuellement dans un séminaire ne donne pas une vision globale, loin s’en faut. Je ne croise pour ainsi dire jamais les laïcs. La barrière de la langue m’empêche de vraiment rencontrer les gens. Je ne me trouve pas en un lieu de première annonce. Dans un séminaire, normalement, les chrétiens ne sont plus des néophytes. Qui dit séminaire suppose une Eglise déjà suffisamment constituée pour que de futurs prêtres puissent en être issus.
Je rencontre en effet des chrétiens, tout comme nous. C’est alors la richesse de l’interculturel, de la diversité, parfois extrême, qui souligne fondamentalement notre égalité, notre appartenance au même Seigneur, à la même humanité. Ce sont des personnes auxquels il n’est pas possible de ne pas s’attacher. Dans les débats théologiques, rien de substantiellement différent de ce que j’ai pu vivre comme formateur de séminaire en France, mais la distance change notre regard, nous décentre de préoccupations trop hexagonales ou européocentriques. C’est ce qui m’enthousiasme le plus, la liberté et la joie de l’approfondissement de la foi par ces jeunes hommes, leur souci de la pastorale, de l’évangile, et l’amour de leurs compatriotes. Tous savent l’urgence du développent d’autant que nombreux sont ceux qui sont issus de la précarité.
Je rencontre une théologie spontanée, marquée certes par la culture traditionnelle, pas encore vraiment transformée par l’évangile ‑ mais quelle culture l’est ? ‑ et aussi par le bouleversement de la mondialisation qui touche surtout les jeunes. La crise de la foi que nous connaissons en Occident touche aussi les jeunes des pays du Sud via cette mondialisation. Et ils sont beaucoup moins bien équipés que nous pour apprendre à être chrétiens dans un monde globalisé. L’Occident fait rêver autant qu’il est rejeté. Se posent pour les séminaristes, ce qui n’est guère le cas pour les générations qui précèdent, les questions de l’utilité de croire, de la nuit de la foi, du sens de la prière, etc.
Je rencontre aussi la théologie des missionnaires. L’Eglise malgache est née avec une théologie d’avant Vatican II et il était trop tôt, indépendamment de telle ou telle personne, pour recevoir le dernier concile. Ce n’était pas prioritaire. Bien sûr, on a profité de la liturgie en langue moderne, mais les séminaristes n’ont encore que peu changé de conception de l’Eglise, de vision de Dieu, souvent d’ailleurs assez proche de celle du paganisme commun.
Je vois aussi la force, le dynamisme, la promesse de la jeunesse. Ce ne sont pas les communautés chrétiennes qui sont jeunes, mais tout le pays. La moitié de la population aurait moins de 17 ans, ce qui est un défi qui a de quoi effrayer avant que l’on ne s’en réjouisse à voir une assemblée liturgique ! Au séminaire, le dynamisme a de quoi nous rendre jaloux. Peut-être peut-on se demander si la déstructuration politique (qui entraîne une corruption toujours plus grande) ne fragilise pas aussi le séminaire.
Il est clair que les problèmes de développement, qui sont des problèmes de gouvernement, de démocratie, maintiennent la grande majorité dans une assez grande précarité. L’évangélisation plus que chez nous encore passent par le partage et l’aide humanitaire. Mais qui seront les cadres de cette aide dans le pays ? Qui, dans les associations internationales, connaît suffisamment le pays pour que l’aide soit véritable ?
Je ne veux pas laisser une impression de catastrophe, parce que ce n’est pas ce que l’on voit, même si c’est ce que l’on ne peut que penser dès lors que l’on s’interroge sur les possibilités de s’en sortir. Mais il reste que ce n’est pas ce que l’on voit, parce que ce que l’on voit, c’est la vie. Un séminariste m’écrivait dernièrement depuis la ville où il fait un stage : « A Tuléar, il n'y a pas de problème. Cela ne signifie pas que tout va bien, mais, vous savez qu'au cœur veillant rien d'impossible. » Reste à se demander comment le cœur demeure vaillant avec la corruption et de trop nombreuses situations désespérées. Cela, ce séminariste le sait bien, mais il ne l’écrit pas. Pudiquement, il se contente de dire que pas de problème ne veut pas dire que tout va bien.

14/10/2011

Rendez à César ce qui est à César (29ème dimanche)

A Dieu ce qui est à Dieu, à César, ce qui est à César. Il importe de ne pas tout mélanger. Dieu n’est pas à mettre à toutes les sauces.
Une première distinction se fait entre Dieu et la nature. Il n’y a aucune démesure à explorer la nature ; on ne commet aucun sacrilège à enquêter scientifiquement. Certes, la science moderne a eu un peu de mal à exister face à la foi. Mais ce n’est pas tant la science qui posait problème, dans l’affaire Galilée par exemple, que les conséquences quant à la vision du monde. Depuis, le concile Vatican II a reconnu une saine autonomie des réalités terrestres. Dieu n’intervient pas en science, il n’intervient pas dans ce qui relève de l’observable, du réitérable, du mathématisable.
Si nous sommes d’accord sur le principe, pas sûr que nous le soyons toujours dans le détail. Car si l’action de Dieu dans le monde n’est pas repérable, observable, cela ne signifie-t-il pas que Dieu n’agit pas dans le monde ?
Une deuxième distinction se fait entre Dieu et la politique. Le proverbe de Jésus s’y réfère explicitement. On ne peut mélanger Dieu et César, les religions et l’Etat. Il a fallu du temps pour en venir là. La mort du roi en 1793 est peut-être un crime, mais pas un sacrilège. La loi de 1905 alors perçue comme discriminatoire par les catholiques n’est plus aujourd’hui remise en cause dans son principe. Le dernier concile reconnaît aussi la juste autonomie des sociétés dans leur fonctionnement.
Une troisième distinction doit être avancée, entre Dieu et la religion. On pourrait traduire ainsi le proverbe de Jésus : Rendez à Dieu ce qui est à Dieu et au Pape ce qui est au Pape. Je vois que l’on pourrait résister d’avantage. Et pourtant, c’est bien sous ce régime que nous vivons. La contestation de l’autorité religieuse n’est plus un sacrilège. Lequel d’entre vous n’a jamais contesté son curé ? (Certes, il est toujours plus facile de respecter l’autorité du Pape que celle de son curé, les questions paroissiales étant tellement hors de prise du Pape que l’on ne craint pas trop qu’il s’y immisce. On est déjà un peu moins prompt à défendre l’autorité des évêques lorsqu’ils sont trop à gauche, comme dans les années 80, ou trop à droite comme aujourd’hui.)
En outre, peut-on parler d’autorité religieuse ? Celui d’entre vous qui veut être votre le premier devra être le serviteur et l’esclave de tous. C’est Jésus lui-même qui sort la foi de la religion, contestant l’institution du temple, les sacrifices et le sacerdoce.
Parce que le culte véritable, c’est le service du frère, parce que la louange véritable rendue à Dieu, c’est l’amour du frère, le religieux est lui-même renversé par l’évangile. Ou du moins, il en est distingué et laissé à d’autres. Les premiers chrétiens le savaient bien qui n’ont pas cherché à s’organiser sur un modèle religieux. Pourquoi, par exemple, retenir, encore au IVe siècle le plan basilical, c’est-à-dire profane, pour les églises, et non le plan des temples religieux ? Le christianisme ne se comprend pas comme une religion, ou du moins, ne peut s’exprimer dans les cadres religieux classiques, comme la séparation entre les prêtres et les autres, entre le pur et l’impur, la sainteté et le reste. Dans la basilique, tous peuvent entrer et s’installer et il n’y a pas de séparation entre les espaces donc entre les personnes. La basilique exprime l’égalité du nouveau peuple de Dieu, à la différence des religions.
Ces trois distinctions, naturelle, politique et religieuse, sont les plus évidentes au cours des siècles. On devrait aussi évoquer la morale car l’on ne saurait faire de Dieu l’adjuvant de l’éducation, par exemple. Rendez à Dieu ce qui est à Dieu et aux parents ce qui est aux parents. Que les parents ne se prennent pas pour Dieu ou, ce qui revient au même, ne se servent pas de l’autorité de Dieu pour pallier leur carence d’autorité. Qui a lu Sartres ou vu les films d’Almodovar connaît les dégâts de la confusion.
Et cependant, le proverbe de Jésus ne convient pas. Car si l’on ne peut pas mélanger Dieu et César, on ne peut non plus les séparer, les opposer. J’aurais plutôt dû parler de refus de mélanger que de distinction entre Dieu et la nature, Dieu et l’Etat, la religion et la morale.
On entend sans cesse dire, et même parmi les chrétiens, que la religion est affaire privée et qu’elle ne concerne donc pas la vie sociale, publique. Mais enfin, si la vie chrétienne ne permet pas de changer le monde, si la vie chrétienne n’est pas affaire ecclésiale mais seulement personnelle ou privée, elle n’a pas de sens. Elle est au mieux une coquetterie, au pire une névrose ou un substitut identitaire d’autant plus dangereux qu’il est irrationnel.
L’évangile a quelque chose à dire et du sens de nos recherches scientifiques, de notre curiosité quant à la nature, et de la vie en société notamment à travers ses institutions politiques, et de la religion, et de l’éducation. Jamais l’évangile n’est hors jeu et ne peut être cantonné dans une sacristie. Ainsi donc, on ne saurait rendre à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César. Ce serait bâillonner l’évangile, empêcher la bonne nouvelle de féconder nos vies. Et c’est précisément ce que les laïcistes concèdent, que la religion soit affaire privée : elle ne pourrait exister qu’à ne pas se montrer.
Alors que penser ? Contradiction ? Non bien sûr. Sans mélange ne signifie pas avec distinction au sens de séparation étanche. Sans distinction ne signifie pas inversement confusément. Il faut dire ensemble sans division ni séparation, sans mélange ni confusion. Les quatre termes sont ceux que le concile de Chalcédoine en 451 utilisait pour parler des deux natures de Jésus. Il est homme et Dieu sans division ni séparation, sans mélange ni confusion.
Quoi d’étonnant à ce que notre manière de vivre l’évangile dans le monde soit modelée sur l’identité même de Jésus, lui, la Bonne Nouvelle pour notre temps ?

Is 1 45,1-6 ; Th 1,1-5 ; Mt 22, 15-21

Seigneur, donne à ton Eglise le courage de la mission. Qu'elle soit prête à se renouveler au contact de ceux qui, par son annonce, découvrent l'évangile.
Seigneur, donne aux peuples de la terre le courage de la différence. Qu'ils soient prêts à respecter en leur sein les différentes religions. Que personne ne prenne prétexte de ces différences pour exclure ou mépriser qui que ce soit.
Seigneur, donne à nos sociétés déchristianisées le courage de s'interroger, de rester curieuses de tout ce qui fait l'homme, y compris sa quête religieuse et spirituelle. Que la séparation des Eglises et de l'Etat, que la laïcité, ne soient pas le prétexte à l'ignorance de l'évangile.
Seigneur, donne aux membres de notre communauté le courage de la mission. Que nous soyons prêts à annoncer le bonne nouvelle, non par une campagne de pub, mais comme le secret partagé d'un amour.