27/04/2013

La langue de la foi, c'est l'amour (5ème dimanche de Pâques).


En lisant l’évangile de ce jour (Jn 13, 31-35), je me demandais bien comment j’allais trouver de quoi nourrir un commentaire. Le commandement nouveau est tellement central qu’il est difficile de ne pas s’y arrêter. Mais le texte est tellement connu, et sans difficulté de compréhension, que l’on voit mal en quoi une homélie est nécessaire. Pourrait-elle d’ailleurs être autre chose qu’une paraphrase bien fatigante ? Et paraphraser trois lignes histoire d’en faire une homélie de huit à dix minutes, c’est sûr que ce serait très ennuyeux.
Et puis, la discussion dans un des cours donnés la semaine dernière m’a ouvert une piste. Athéisme et question de Dieu, tel en est le titre. Nous en étions à exprimer comment il était possible de dire Dieu, ce que signifie la nomination de Dieu. Un article fameux de Paul Ricœur, que j’ai lu des dizaines de fois, m’est apparu comme un commentaire de notre texte.
Comment prononcer le nom de Dieu ? Cela est si impossible que le peuple Juif se l’interdit et remplace ce nom par un autre, le Seigneur. Les chrétiens, depuis les Pères, sont passés outre cet interdit, mais ils savent bien que nommer Dieu est toujours fait improprement. Qui pourrait dire Dieu ? Déjà, on ne prononce pas le nom des autorités, on ne va pas dire Dieu impunément ! Et le nouveau Pape, qui ne choisit pas de nom de règne, nous met dans le désarroi. On ne va pas l’appeler François ? François, dans sa dernière homélie, François, au soir de son élection. Cela manque de dignité, alors on rajoute, le Pape François. Pourtant, on ne disait pas toujours le Pape Benoît XVI. On dit souvent Benoît XVI, Jean-Paul II. Appelez-moi François, tout simplement, semble-t-il dire. Et nous sommes gênés.
Pensez pour Dieu…
Et pourtant, il faut bien dire Dieu si l’on veut prier, si on veut l’annoncer.
Mais le nom de Dieu n’est pas un savoir, un nom pris dans une liste, l’annuaire ou le dictionnaire des dieux ou des noms de dieux. Les musulmans en connaissent quatre-vingt dix neuf, mais c’est ruse car il manque le centième. Les autres noms ne sont pas faux, mais ils ne sont pas sont nom pour autant. Ils cachent, ils réservent.
Le nom de Dieu ne relève pas d’un savoir, d’une nomination. Il est charité, engagement, service du frère. C’est à aimer que l’on nomme Dieu. Voyez, mère Térésa et l’abbé Pierre ont bien mieux et pour beaucoup plus de monde parlé de Dieu que les plus célèbres des théologiens dont on ignore jusqu’à l’existence. Non que la théologie soit inutile, mais comme dit l’un des plus grands théologiens, Thomas d’Aquin, elle n’est que paille. On nomme Dieu à aimer. Que serait la foi sans la charité. « Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, je ne suis plus qu’airain qui sonne ou cymbale qui retentit. Quand j’aurais […] la plénitude de la foi, une foi à transporter des montagnes, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien. »
La foi n’est pas autre que la charité, la foi n’est pas une confession de notre confiance en un Dieu ainsi ou autrement nommé. La foi est amour de Dieu, c’est-à-dire du prochain puisqu’il n’est pas possible d’aimer l’un sans aimer les autres, d’aimer les autres sans aimer Dieu, qu’on sache qu’on l’aime ou pas.
Il n’y a pas d’un côté la profession de foi et de l’autre le comportement moral. La langue de la foi, c’est la charité. Lorsque la foi parle, elle est charité. Pour annoncer notre Dieu, pour prier notre Dieu, nous n’avons qu’un chemin, celui de l’amour. Ainsi, je comprends, et espère n’avoir pas trop paraphrasé, l’évangile de ce jour :
« Je vous donne un commandement nouveau : c'est de vous aimer les uns les autres. Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres. Ce qui montrera à tous les hommes que vous êtes mes disciples, c’est l’amour que vous aurez les uns pour les autres. »
Les conséquences sont lourdes. A ne point aimer, nous ne pouvons dire notre foi, quels que soient les astuces pédagogiques, les moyens de communication, l'engagement dans la société, notre prise de parole avec les amis, les collègues de travail, etc.
Il ne s’agit pourtant que d’une paraphrase. Dire que la langue de la foi, le langage de la foi c’est l’amour, c’est seulement répéter les paroles de Jésus : « Ce qui montrera à tous les hommes que vous êtes mes disciples, c’est l’amour que vous aurez les uns pour les autres. »

22/04/2013

Un texte de Mgr Dagens : Le catholicisme intransigeant, une tentation permanente


Un certain nombre de catholiques français, qu’il ne faut pas confondre avec l’Église catholique qui est en France, sont, sans le savoir, fidèles à une tradition qui vient de très loin, bien avant la Révolution française. Ils se laissent déterminer de l’extérieur, par ce que le général de Gaulle appelait les « circonstances » de la vie politique. Ils sont pris dans des rapports de force qui leur échappent, mais en fonction desquels ils rêvent d’affirmer leur identité, de façon militante, soit en se défendant contre ceux qui les contestent, soit en participant à des manœuvres offensives, espérant retrouver ainsi des positions dominantes dans notre société. 

Cette posture militante, cette culture de combat n’est pas nouvelle. Elle correspond à cette longue tradition qu’Émile Poulat, René Rémond et bien d’autres historiens ont désignée comme celle du catholicisme intransigeant qui s’est développée tout au long du XIXe siècle, pour résister à tous ceux qui semblaient hostiles à l’autorité de l’Église. Cette interminable guerre des deux France s’appuyait sur des idéologies consistantes, d’un côté celle qui inspirait le parti clérical, et de l’autre celle qui accompagnait la naissance et l’affirmation du projet laïque. 

On peut toujours rêver de réveiller ces vieilles querelles, en invoquant d’un côté le programme de l’Action française de Charles Maurras et de l’autre les réalisations de Jules Ferry ou les idées de Ferdinand Buisson, sans parler de la rivalité entre les curés et les instituteurs. Mais c’est peine perdue. Parce que les idéologies qui soutenaient ces projets politiques sont mortes et que personne ne peut les ressusciter, à moins de faire le choix, du côté catholique, d’un enfermement dans des réseaux serrés qui se réclameraient d’une foi pure et dure et, du côté laïque, de la remise en valeur d’une morale fondée sur des valeurs abstraites. 

Mais il faut être réaliste : certains, qui se méfient des religions, doivent se réjouir en sourdine de voir que la figure du catholicisme semble aujourd’hui se confondre avec ce courant offensif. Quelle aubaine pour eux de dénoncer ces durcissements qui se produisent sur la place publique ! Comme il serait facile d’assimiler l’Église tout entière à ces expressions musclées de la foi ! Quel triomphe si l’on parvenait à montrer que les croyants sont tous des violents et des obscurantistes ! Si les ultras devaient l’emporter chez les catholiques, alors la voie serait libre pour les ultras anticatholiques, trop heureux de relever alors le défi qui leur serait lancé ! 

Il est donc urgent de raison garder et de remettre les réalités dans une perspective historique. Les affrontements qui accompagnent le projet de loi destiné à ouvrir le mariage et l’adoption aux couples de même sexe ne sont qu’un épisode révélateur de la crise du mariage et de l’effacement des valeurs communes qui fondaient notre société. Mais faut-il se résigner à ces explosions d’individualisme militant qui valent aussi pour des jeunes catholiques ? L’urgence est plutôt de lutter contre tout ce qui déshumanise notre société, contre tout ce qui envenime les pauvretés muettes, contre tous ces processus qui réduisent les personnes à des objets manipulables selon les exigences exclusives de la rentabilité financière ou technique, en tous domaines. 

Quant aux responsables de l’Église catholique en France, dont je suis solidaire, ils seraient mal inspirés s’ils cherchaient à prendre en marche le train des poussées politiques, en essayant de faire plaisir aux ultras et aux autres. Si cet opportunisme l’emportait, il faudrait en payer le prix dans quelques années. Je suis préoccupé, parce que j’ai parfois l’impression que la joie provoquée par l’élection du pape François est estompée par les crispations actuelles et que la référence à la simplicité et à la force de l’Évangile s’atténue ! Que diable, si l’on peut dire, allons-nous renoncer à nous déterminer de l’intérieur de notre foi catholique et de l’espérance que nous mettons dans la miséricorde du Christ ? Ce n’est pas de calculs politiques que nous avons besoin, c’est du courage d’être nous-mêmes, des disciples et des témoins de Celui qui est venu pour « chercher et sauver ce qui était perdu » (Luc 19, 10) et aussi pour « réunir les enfants de Dieu dispersés » (Jean 11,52). 

Mgr Claude DAGENS, évêque d’Angoulême, de l’Académie française
La Croix 21 avril 2013

16/04/2013

Et si vous deviez dire quelque chose sur l'eucharistie...


Et s’il fallait réfléchir sur l’eucharistie avec des chrétiens, des gens qui en vivent tous les jours, que dirions-nous ? Ne serait-ce pas grotesque d’enseigner ceux qui déjà sont initiés ? Et pourtant, c’est la logique même de la foi. Nous cherchons à comprendre ce que nous croyons, ce que nous faisons lorsque nous communions.

Première partie, biblique, pour repérer ce que nous considérons ou non comme textes directement ou non eucharistiques. Ainsi, et de façon très étonnante, les Pèlerins d’Emmaüs (Lc 24) qui ont pour nous un sens évidemment eucharistique sont lus jusqu’au 13ème siècle dans une toute autre perspective : « Il y est dit qu’ils reconnurent le Christ à la fraction du pain. Qu’est-ce que la fraction du pain sinon l’explication de l’Ecriture ? Car c’est là que le Seigneur est reconnu. »
La fraction du pain est geste eucharistique, mais le lavement des pieds le aussi. Ce n’est pas pour rien qu’il s’agit de l’évangile du jeudi saint, et lex orandi lex credendi, la règle de la prière est règle de la foi. L’eucharistie pour être ce qu’en dit le nouveau testament ne saurait être comprise en dehors de la charité. Comment honorerait-on le corps du Christ en son eucharistie et le mépriserait-on dans le frère ? est une question constante des Pères de l’Eglise, en particulier de Jean Chrysostome.
L’eucharistie n’est pas les espèces consacrées, ou du moins, l’eucharistie est bien plus que les espèces consacrées, qu’elle est aussi, bien sûr, mais comme partie du tout. Il y a ici bien plus que la présence réelle. Les espèces expriment, métonymiquement, ce qu’est l’eucharistie, l’action de grâce au Dieu qui le premier nous a aimés. L’eucharistie est la forme que prend la vie chrétienne, celle de la réponse dans le remerciement au Dieu qui ne cesse de se donner. Plus encore, pour remercier Dieu, il faut encore tendre les mains et recevoir. C’est en communiant, en recevant le pain et le vin, expression d’une vie eucharistique, que nous disons merci à Dieu.

Deuxième partie, sur le sens du mot sacrifice appliqué à l’eucharistie. Le mot est employé de façon très ancienne. Mais chez les Pères, par exemple chez Clément de Rome vers 96, cela ne signifie pas que l’eucharistie est un sacrifice. Le sens est analogique ou typologique : ce que le sacrifice est au peuple de la première alliance, l’eucharistie l’est à celui de la nouvelle alliance. Clément ne connaît pas le nouveau testament qui n’existe pas encore. Il connaît visiblement telle ou telle lettre de Paul. Mais pour lui et les chrétiens de son époque, les Ecritures, c’est ce que nous appelons l’ancien testament. De sorte que les mots qui viennent pour parler de la nouvelle alliance sont forcément puisés dans le livre de la première alliance.
La polémique protestants catholiques a fait du sacrifice un des mots qui expriment, avec la présence réelle, le différend entre les Eglises. Assurément, Jésus donne sa vie, assurément il est l’homme pour, pour son Dieu, pour ses frères. Cela ne suffit pas encore à justifier que l’on parle de sa mort comme sacrifice. Certes, sa mort est violente, et quelques textes utilisent pour le dire la thématique sacrificielle,  mais ils sont finalement assez rares. Le théologien J. Ratzinger écrit : « L’essence du culte chrétien ne consiste donc pas dans l’offrande de choses, ni dans un reniement quelconque, comme il est répété sans cesse dans les théories du sacrifice de la messe, depuis le XVIe siècle. […] le culte chrétien consiste dans l’absolu de l’amour tel que seul pouvait l’offrir celui en qui l’amour même de Dieu était devenu amour humain ; il consiste dans la forme nouvelle de représentation, incluse dans cet amour : a savoir que le Christ a aimé pour nous, et que nous nous laissons saisir par lui. Ce culte signifie donc que nous mettons de côtés nos propres tentatives de justification. ». C’est pour le moins une invitation à être prudent quant à l’usage du terme.

Si l’eucharistie est sacrifice, n’est-ce pas parce qu’elle est comprise comme commémoration de la Cène et de la Croix ? Pourtant, n’affirmons-nous pas, avec Cyprien de Carthage : « Mais nous, nous célébrons la résurrection du Seigneur le matin. » Ou encore, Irénée de Lyon : « S’il n’y a pas de salut pour la chair, alors le Seigneur ne nous a pas non plus rachetés par son sang, la coupe de l’eucharistie n’est pas une communion à son sang et le pain que nous rompons n’est pas une communion à son corps. »
On ne peut écarter cependant que le sang est dit sang de l’alliance nouvelle et éternelle, versé pour la multitude. C’est bien avec le sang du sacrifice que l’alliance est scellée. Ce que le sacrifice est à l’alliance dans le premier testament, le repas l’est dans le nouveau. Le repas est ce qui scelle l’alliance, l’agapè, le repas de l’amour, de la fraternité. De même que je mange pour vivre, de même, je mange ce pain pour signifier que Jésus me fait vivre, parce que Jésus me fait vivre.

Troisième partie, l’eucharistie comme sacrement. Le vocabulaire technique met du temps avant de se fixer dans l’Eglise. Bien sûr, depuis longtemps, on parle de l’eucharistie comme sacrement, mais il faut attendre 1155 pour qu’un théologien affirme qu’il y a sept sacrements, et 1439 pour qu’un concile le définisse. Dans le Moyen-Age des XIIème et XIIIème siècles, on essaie de fixer les définitions. On construit de beaux édifices théologiques à l’image des cathédrales gothiques qui datent de cette même époque.
Un sacrement est un signe de la grâce (de l’amour de Dieu) mais aussi une cause de la grâce, c'est-à-dire que non seulement en communiant je comprends que Dieu se donne à moi, mais il le fait effectivement dans ce pain et ce vin. Comment articuler les notions de signe et de cause ? Le sacrement cause ce qu’il signifie. Mais encore…
En outre, à partir du XIème siècle, et même sans doute avant, les chrétiens ne communient quasiment plus et vivent de l’eucharistie en l’adorant (présence réelle, terme du 13ème siècle, que Thomas d’Aquin n’apprécie guère et qui se généralise après la Réforme protestante, mais réalité attestée au moins depuis le 2d siècle). C’est d’autant plus curieux que se multiplient les célébrations de messe pour les vivants et surtout les morts. On comprend qu’il faille voir l’hostie, et l’on opte pour un hyper ritualisme. Des hosties peuvent saigner, quand le prêtre mastique l’hostie, il broie le corps du Christ. C’est pour contrecarrer cet hyper réalisme que Thomas invente la transsubstantiation. Il insiste dans le même temps sur la matérialité du sacrement. Rejeter l’hyper-réalisme ne signifie pas sauter dans le spiritualisme, au contraire. La logique de l’incarnation s’impose. C’est dans la matière du pain et du vin que l’on trouve le don de Dieu, dans le plus corporel que l’on a accès au plus spirituel. Le corps est le chemin de Dieu vers l’homme, pour la sainteté, le salut de l’homme.
La grande limite de cette subtile et géniale théologie médiévale, c’est qu’elle réfléchit sur l’eucharistie en dehors de l’action liturgique, autrement dit qu’elle pense plus la présence réelle que la communion, que le sacrement. Ce sera vrai de la riposte du concile de Trente à la Réforme de sorte que la théologie de l’eucharistie qui essaie de sortir de l’impasse est soit celle des Pères de l’Eglise, soit celle du XXème siècle.
En outre Thomas essaie de dire ce que signifie ceci est mon corps, mais comment le pourrait-il s’il le déconnecte de son contexte : Prenez, manger, ceci est mon corps pour vous ?
Petite devinette : Quelles sont les deux phrases qui se ressemblent le plus parmi les trois suivantes : Paris est la capitale de France / Ceci est mon corps / Je t’aime ? Si vous voulez comprendre quelque chose à l’eucharistie, n’imaginez pas que la parole de Jésus répétée à chaque eucharistie est une information qui vise à dire ce qu’est le pain, vraiment son corps. Il s’agit bien davantage d’une déclaration d’amour. Lorsque Jésus dit, c’est mon corps pour vous, il dit, je vous aime, « Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’au bout » (Jn 13) Le repas eucharistique est nuptial s’il s’agit d’alliance, comme l’enseigne Cana, festin des noces de l’agneau. Les amants se disent : prends, ceci est mon corps pour toi. « L’Eucharistie, comme le sexe, est centrée sur le don du corps. Avez-vous jamais remarqué que la première épître aux Corinthiens tourne autour de deux sujets, la sexualité et l’Eucharistie ? » (T. Radcliffe)
La parole est efficace et signifie. Elle peut blesser, elle peut guérir. Quand j’entends, « je t’aime », « tu es mon enfant bien aimé », cela n’est pas d’abord ni principalement une information (signification) mais ce qui construit l’amour dont il s’agit. Ce modèle linguistique, que nous vivons chaque jour, pourrait être bien approprié pour comprendre ce que signifie l’eucharistie comme sacrement.

Quatrième partie : en parcourant la liturgie eucharistique. Les textes de la célébration, aujourd’hui et dans l’histoire, les rubriques qui indiquent les gestes avec lequel le corps prie, enseignent ce que nous faisons en célébrant. Pour ce résumé je ne retiens que trois points qui vont dans le même sens et qui disent le sens de cette dernière partie : Eucharistie et Eglise.
D’abord la mise en évidence de la structure d’une célébration qui unit parole et pain, suppose la participation active de tous (ils arrivent donc avant le début et partent après la fin), et l’étude de quelques anaphores d’aujourd’hui ou d’hier qui montre l’entrée dans le mouvement trinitaire de la prière, la place des épiclèses, et celle du récit de l’institution, pas toujours présent.
Ensuite, le but (res et sacramentum disait-on) de l’eucharistie n’est pas la consécration ni même la communion, mais la construction de l’Eglise, humanité renouvelée, anticipation de l’humanité divinisée. « Humblement, nous te demandons qu’en ayant part au corps et au sang du Christ, nous soyons rassemblés par l’Esprit Saint en un seul corps. » Comme le dit saint Augustin, c’est notre propre mystère qui est posé l’autel.
Enfin, on pourra s’interroger sur l’identité du « nous » de la prière eucharistique. Qui dit : « Nous te rendons grâce car tu nous as choisis pour servir en ta présence » ? C’est bien sûr l’Eglise, arrhes d’une humanité réconciliée. C’est elle le corps du Christ, comme l’enseigne Paul, le vrai corps du Christ. L’eucharistie qu’elle célèbre, son action de grâce qui s’exprime et qui la nourrit dans le pain et le vin, sont le corps sacramentel, le corps mystique, le corps caché du Seigneur. (Cf. Lubac, Corpus mysticum)

13/04/2013

Et si mentir c’était déstructurer la société. Gilles Bernheim et le mariage pour tous


Le Grand Rabbin de France, Gilles Bernheim vient de présenter sa démission. Il reconnaît avoir eu recours aux services d’un nègre pour la rédaction de l’un de ses livres, remarqué, et s’être ainsi rendu involontairement responsable de plagiat. Son aide ne lui a pas précisé que certaines pages recopiaient de très près des textes d’autres auteurs. Pour des faits similaires, des ministres de la République Fédérale d’Allemagne ont dû quitter leur fonction ces dernières années. Par ailleurs, contrairement à ce qui se disait et qu’il n’avait jamais contesté, il n’est pas agrégé de philo.
Que nous ne soyons pas des fils de la Lumière n’est pas un scoop. Il serait bien hypocrite de reprocher à l’ancien Grand Rabbin ne n’avoir pas toujours agit conformément à la morale. Qui d’entre nous peut se prétendre indemne de tout mensonge, de toute tricherie, de tout vol ou tromperie ?
Mais il se trouve que le désormais ancien Grand Rabbin a pris la parole dans le débat public dernièrement, justement pour rappeler ces concitoyens aux exigences de la morale. Il disait : « Nous avons perdu la compréhension de ce qu’est le sens moral ». Se faire donneur de leçon lorsque l’on n’est pas propre, cela devient plus délicat. Vous me direz, si nous ne devions dire que ce que nous faisons, la morale serait aussi rétrécie que notre moralité. Heureusement que nous pouvons dire le bien qu’il faudrait faire même si nous ne le faisons pas. C’est la seule manière maintenir l’exigence morale  : agir de telle sorte que la maxime qui préside à notre action puisse être érigée en loi universelle, ou, si vous préférez, ne pas faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qu’autrui nous fasse.
A quelle condition peut-on enseigner la morale, la prêcher, alors que nous faisons si peu ce que nous préconisons ? A reconnaître justement notre indignité, à nous mettre dans le lot de ceux auxquels l’exigence morale que nous énonçons est adressée, c’est-à-dire en ne se posant pas en donneur de leçon.
Je ne devrais donc pas comme l’ont dit certains en pareilles circonstances, jeter des pierres sur un homme à terre. La pensée de cet homme semble très reconnue, estimée, et ces péripéties ne changent rien. La capacité d’écoute de cet homme semble reconnue, admirée, objet de remerciements, et ces péripéties n’y changent rien, heureusement. Je dois ajouter que si ces péripéties sont le moment favorable dont ont profité ses adversaires idéologiques, tenants d'un judaïsme intransigeant, voire intégriste, pour le débarquer, on ne peut que les regretter encore plus.
L’ancien Grand Rabbin a pris position sur le mariage pour tous, contre le mariage pour tous. Il a même été cité par le Pape Benoît XVI lors du fameux discours annuel à la Curie en décembre. Son texte, Mariage homosexuel, homoparentalité et adoption : Ce que l’on oublie souvent de dire a été l’objet de tant de louanges de la part des cathos ! Pensez, même le Pape le cite !
Les affaires de plagiat visent aussi ce texte qu’elles font relire.
Gilles Bernheim remercie cinq personnes, dont Béatrice Bourges, "pour la richesse de leurs réflexions qui a nourri ce projet". Mme Bourges milite dans les mouvements de l’extrême droite catholique. « Représentante du Collectif pour l’enfant, elle a été démise de ses fonctions de porte-parole de la "manif pour tous" par Frigide Barjot, au lendemain de la manifestation du 24 mars aux abords des Champs-Elysées. Mme Bourges venait publiquement de réprouver les propos de Mme Barjot condamnant les débordements et provocations auxquels s’étaient livrés quelques dizaines de militants d’extrême droite. Et elle avait dès le dimanche matin appelé à l’occupation des Champs-Elysées avec des tentes, hors des consignes officielles de la "manif pour tous" ». C’est ce qu’affirment deux journalistes au Monde. Rien que cela ne manque pas de piquant.
Si j’ose risquer donner l’impression de frapper un homme à terre, c’est que je n’avais jusqu’à présent pas réfléchi sur ce texte. Il est en trois parties.
La première expose ce que l’on oublierait de dire à propos de ce mariage. A dire vrai, surtout à propos de la PMA et de l’adoption. Et si je suis d’accord pour dire les réserves quand ce n’est pas mon opposition à la PMA avec tiers, je sais alors que ce débat doit être déconnecté de celui du mariage pour tous, qu’il faut une autre loi sur la PMA avec tiers, visant tous les types de couples, et revenant sur l’autorisation dont bénéficient aujourd’hui les couples mixtes. Mais cela, qui aura le cran de le demander ? Mais cela, qui n’est pas politiquement correct, Gilles Bernheim, s’il avait été comme il dit, à refuser le dictat du politiquement correct, aurait dû le demander. Il a oublié de nous dire ce que l’on oublie de dire.
La seconde partie dénonce l’idéologie du gender et plus encore de la queer théorie. Là, la méthode est celle de la Rome des grandes condamnations du XIXème. On condamne la thèse extrême, qu’à peu près personne ne tient, pour révoquer une position équilibrée, qui elle, est peut-être valide. Gilles Bernheim prétend que l’on va à la confusion des genres avec cette loi. Nous serions manipulés par les militants LGBT et l’Association des parents et futurs parents Gay et Lesbiens. Comme si nos députés et sénateurs étaient tous des naïfs ou des militants de ces mouvements et idéologies. J’avoue ne pas comprendre comment, sauf à recourir à la théorie du complot, des gens qui réclament le mariage pour tous sont pour la destruction de la famille. Ceux qui réclament le mariage pour tous ne sont pas ceux qui veulent la fin de la structuration familiale de la société. Au contraire, me semble-t-il.
La troisième partie propose une vision anthropologique et une option pour un type de société. On peut assez facilement apprécier l’humanisme de ces modèles et le ton de leur présentation. Le hic, c’est qu’il n’y aurait qu’un mode de différentiation, ce serait celui de l’hétérosexualité que nie évidemment l’homosexualité. Suffisait-il qu’il y ait dans un couple deux appareils génitaux différents pour garantir la différenciation ? On se demande pourquoi il y a tant de violence entre hommes et femmes. Disons pour le moins que ce n’est pas une condition suffisante. Est-ce une condition nécessaire ? Alors est affirmé et non démontré, comme toujours dans ce débat avorté sur le sens de l’homosexualité dans nos sociétés, que la différence existe seulement dans l’altérité homme femme. On s’appuie sur la bible et Gn 2 en particulier. Je ne doute pas cinq secondes que la différence sexuelle soit le symbole de l’altérité, mais l’est-elle de sorte qu’il n’y en aurait pas d’autres, de façon exclusive de sorte qu’aucune autre ne serait valable ? Qu’est-ce qui permet de dire que l’altérité n’est pas reconnue dans l’homosexualité ? C’est cela la question. Et le texte le suppose comme une évidence mais ne le discute nullement.
J’avoue ne pas comprendre comment, sauf à répéter une vulgate analytique tant de fois démontée, on peut continuer à penser qu’il n’y a altérité que dans la rencontre homme-femme, pourquoi deux hommes ou deux femmes, ne pourraient pas vivre l’altérité. Evidemment, d’une manière autre que dans un couple mixte, ce qui fait une altérité de plus. Pourquoi en outre ne pourrait-on pas penser l’homosexualité comme l’altérité de l’hétérosexualité (et réciproquement), ce qui lui interdirait de se prendre pour le tout alors même qu’elle prétend à une certaine complétude par l’union holiste de la différence homme femme ?
C’est cela que j’appelle l’homophobie, même des esprits ouverts et respectueux. Pour eux, l’homosexualité est un non sens. Or il faut bien qu’elle en ait un aussi de sens, si l’on ne veut pas condamner au suicide ceux qui le sont et qui, évidemment, n’ont jamais demandé à l’être.
Conclusion : Des trois interdits qui structurent toute société, interdit de l’inceste (ou de la fusion ou confusion), interdit du meurtre et interdit du mensonge, que l’on retrouve respectivement en Gn 11 (Babel), Gn 4 (Caïn et Abel) et Gn 2-3 (Adam et Eve), le non respect de l’un n’est pas plus grave que celui d’un des deux autres. A supposer, ce que laisse entendre Gilles Bernheim et que je ne vois pas qu’il ait démontré effectivement, que le mariage pour tous serait transgression de l’interdit de la fusion par le refus de la différenciation, est-il bien légitime de s’en faire le contempteur quand, de son côté, on trompe et ment à la société ? Est-il plus grave que deux personnes du même sexe aient le projet de fonder un foyer stable, par un contrat qui les fait entrer dans l’institution matrimoniale, ou de mentir à la société, surtout quand on reçoit d’elle une certaine autorité ?

30/03/2013

Isaïe prophète de la résurrection (Pâques 2013)


Lorsqu’il faut parler de la résurrection, nous sommes assez démunis, c’est le moins que l’on puisse dire. L’expérience de la résurrection échappe à ce que nous connaissons. La résurrection est à ce point nouveauté radicale, jamais vue, qu’elle n’a pas de mots pour se dire.
Certains diront que, puisque justement l’expérience de la résurrection échappe à ce que nous connaissons, nous ne pouvons, et partant, ne devons rien en dire. Mais s’il en va ainsi, c’est le cœur de notre foi qui est frappée d’impossibilité. Nous ne saurions en convenir.
Les auteurs du Nouveau Testament ont construit leurs discours sur la résurrection notamment en puisant dans les Ecritures. Ils ont lu les Ecritures comme une prophétie. Ils ont cherché comment l’annonce de la résurrection s’y disait pour trouver des mots moins impertinents que d’autres. Dans la nuit de la Pâque, la longue liturgie de la parole semble nous dévoiler l’immensité de la prophétie scripturaire. Sept lectures nous sont proposées pour que l’on puisse un peu, à la fin, entendre l’annonce de la résurrection.
Mais pour choisir dans toutes les Ecritures ce qui le concernait, ou mieux, pour voir que tout dans les Ecritures le concernait, il fallait le croire vivant. Nous sommes habités par la même foi que les premiers chrétiens. Il n’y a pas de preuves de la résurrection. Elle n’est pas constatable. Au mieux y a-t-il un tombeau vide, que d’autres ont interprété ‑ les premiers chrétiens le savent bien puisqu’ils le rapportent ‑ comme le vol du corps. Il n’y a pas de preuves de la résurrection. Vous n’en deviendrez pas les croyants après avoir beaucoup réfléchi, après avoir rassemblé des éléments de crédibilité. Certes, votre réflexion pourra montrer qu’il n’est pas contraire à l’humanité de l’homme de confesser une résurrection, mais rien de plus.
D’abord, peut-être, vous croyez ; ensuite, vous comprenez. Comment croire ? Là encore, pas de mots. C’est comme si l’on demandait : comment aimer ? Nous disons avec Paul que nous avons été saisis. Nous ne savons pas bien ce que cela veut dire. Mais nous constatons en notre vie que Jésus est pour nous le vivant qui fait vivre. Nous constatons que Jésus n’est pas définitivement mort. Voilà, c’est un fait, nous l’aimons. Voilà, c’est un fait, nous le croyons vivant, comme des millions avant et avec nous.
Autosuggestion ? Habitude née d’une culture et d’un enseignement sans cesse ressassé ? Oui, la foi est un habitus, comme disaient les anciens, cette espèce de disposition qui devient naturelle. Oui la foi naît aussi d’une culture et d’un enseignement, elle se reçoit. Mais cela ne l’épuise pas, ne la dit pas entièrement. Il y a autre chose. C’est comme l’amour. Voilà, c’est un fait, nous aimons nos parents, nous aimons nos frères et sœurs, nous aimons notre conjoint, nous aimons nos amis. C’est viscéral. C’est aussi un habitus, c’est aussi dans le discours, mais c’est.
Ainsi donc, nous ne pouvons que constater que nous sommes croyants. Alors, nous voulons comprendre ce que nous croyons, alors nous voulons rendre compte de l’espérance qui nous habite, l’annoncer. Et, après les premiers chrétiens, nous cherchons des mots. Avec eux, nous puisons dans les Ecritures, notamment.
Le prophète Isaïe, qui nous a accompagnés particulièrement durant la sainte semaine avec les Chants du Serviteur, nous offre encore une fois les mots de notre foi (Is 54,5-14). Si la résurrection est nouveauté, elle se dit comme un début, comme une création. La résurrection est une nouvelle création, un retour au début, pour autant que le début soit une façon d’exprimer la perfection, le sens, la vocation. Le début, c’est la création : le début, ce sont les épousailles ; le début, c’est la mère qui accueille son enfant.
Ton époux, c’est ton créateur. Est-ce que l’on rejette la femme de sa jeunesse ? C’est incroyable ce raccourci. Dieu fait alliance, comme une alliance conjugale, avec sa créature. Si la résurrection a un sens, c’est que la vie du Créateur est désormais la nôtre. Rien de moins !
Dans mon amour éternel j'ai pitié de toi, dit le Seigneur, ton Rédempteur. L’amour éternel de Dieu ne peut être que salut, rédemption. Notre vie menacée par la mort a besoin d’être récupérée, tirée de nouveau de l’abîme, du chaos, du tohu-bohu. Créer pour Dieu, cela veut dire aimer éternellement ; cela veut dire ne jamais lâcher sa créature ; cela veut dire la sauver. Cet amour n’a rien de la sévérité d’un pater familias intransigeant. Il est tendresse. Quand les montagnes changeraient de place, quand les collines s'ébranleraient, mon amour pour toi ne changera pas, et mon Alliance de paix ne sera pas ébranlée, a déclaré le Seigneur, dans sa tendresse pour toi.
Vous imaginez une ville construite de pierres précieuses, des fondations souterraines que personne ne voit jusqu’au sommet du toit ou le créneau des murailles. Voilà le prix que nous avons aux yeux du Seigneur. Bon, admettons que cette image ne nous touche guère, nous ne sommes pas tous joailliers. Et bien ce qui orne notre monde, ce qui le gouverne, ce sera, c’est la justice. Tu seras établie sur la justice, délivrée de l'oppression que tu ne craindras plus, délivrée de la terreur qui ne viendra plus jusqu'à toi. Et bien ce qui fait nos écoles, nos lieux de savoir et de croissance, c’est le Seigneur lui-même. Tes fils seront tous instruits par le Seigneur.
Un psaume interroge : qui nous fera voir le bonheur. Isaïe prophétise lorsque son texte est annonce de la résurrection : nous goûterons un bonheur sans limites.

29/03/2013

Mieux vaut pour Dieu disparaître qu'être l'allié des puissants (Vendredi saint)


La prophétie d’Isaïe contient en sa seconde partie, qui date de la fin de l’exil à Babylone, vers 550, trois passages que l’on nomme les Chants du serviteur. Ces quelques dizaines de versets ont une importance considérable tant les thèmes qu’ils développent expriment la fine fleur de la foi d’Israël : Un libérateur, envoyé de Dieu, élu de Dieu, va sauver le peuple. Non seulement étranger au peuple, puisqu’évidemment, ce n’est pas sur ses propres forces que le peuple peut compter pour parvenir à la vie, à la rémission de ses fautes, à la joie, ce serviteur de Dieu est encore rejeté par le peuple.
Les premiers chrétiens ont lu dans ces lignes un portrait prophétique de Jésus. Ces vieilles pages de l’exil constituent le canevas des évangiles de la Passion et Luc, dans les Actes des Apôtres, met en scène l’identification chrétienne du serviteur souffrant d’Isaïe. L’eunuque de la reine d’Ethiopie lit la première lecture de notre office. Ecoutons les Actes :
« Le passage de l’Ecriture qu’il lisait était le suivant : Comme une brebis il a été conduit à la boucherie ; comme un agneau muet devant celui qui le tond, ainsi il n’ouvre pas la bouche. Dans son abaissement la justice lui a été déniée. Sa postérité, qui la racontera ? Car sa vie est retranchée de la terre. S'adressant à Philippe, l’eunuque lui dit : "Je t’en prie, de qui le prophète dit-il cela ? De lui-même ou de quelqu’un d’autre ?" Philippe prit alors la parole et, partant de ce texte de l’Ecriture, lui annonça la Bonne Nouvelle de Jésus. »
Ainsi Jésus se tait durant sa Passion. Ainsi Jésus est-il rejeté par ceux qu’il libère dans l’acceptation même de ce rejet. Ainsi Jésus est-il considéré comme un malfaiteur.
Jésus est retranché de la vie. Jésus, Dieu, n’a pas de place dans notre monde. Dieu ne sert à rien dans ce monde, mieux vaut s’en débarrasser. Pas besoin de s’en encombrer. La situation d’athéisme ou d’indifférence profonde aujourd’hui donne à ce texte et à la Passion une résonnance nouvelle. Dieu est retiré de notre monde, il n’y a plus sa place.
Que le prophète imagine un envoyé de Dieu qui vienne non avec force et puissance mais dont l’éradication est le destin ne pouvait que conduire à l’athéisme, ne pouvait que faire de l’athéisme un discours théologique. Dieu se donne comme destin de disparaître, d’être méprisé, de compter pour rien. Dieu consent à être retranché.
Qui donc est Dieu ?
Quand Dieu disparaît, la puissance et la force sont définitivement incapables de dire Dieu. Cela permet sans doute au salaud de prospérer, plus rien ne l’arrête. Si Dieu n’existe pas, tout est permis. Ceci dit, même avec Dieu, le salaud ne se portait pas mal, merci pour lui. Mais si Dieu disparaît, cela rend possible sa quête. La quête est même l’unique chemin, plus de manifestation évidence, plus de miracle. Plus rien, si ce n’est dans son absence, la trace de ce qu’il est à chercher. Mais si Dieu disparaît, sa raison d’être peut à nouveau se laisser deviner, pure gratuité, pure grâce. Dieu ne s’impose pas dans la brutalité d’une présence qui oblige et écrase. Il donne au contraire, il abandonne, tout son poids, toute sa gloire, à ce qui ne vaut rien et n’a aucun poids. Le sort de Dieu est définitivement lié à celui des rejetés.
Le salut de ce qui n’est pas, ne compte pas, ne vaut rien, tient dans ce poids reçu de la présence de la gloire de Dieu lui-même. Que l’idée de Dieu y perde des plumes, c’est certain. Mais cela tombe bien puisque Dieu n’est pas une idée.
Dieu n’a que faire de régner si le rebus de l’humanité crève. Mieux vaut pour Dieu mourir, disparaître, être rejeté, ne plus compter dans ce monde qui vit sans lui. Mieux vaut pour Dieu disparaître que d’être l’allié des puissants. Mieux vaut que vivent ceux que l’on tue qu’un Dieu qui règne éternellement. La gloire de Dieu, c’est l’homme, à commencer par le plus méprisé, l’homme vivant.

Mariage pour tous et manif envers et contre tout

La trêve du carême n'aura pas duré longtemps. Après la manif de dimanche dernier, le débat sur le mariage pour tous se relance. Les mêmes arguties sont reprises en boucle.
Encore un article qui me semble un chef d'oeuvre de sophisme. J'ai répondu un peu longuement à certains de ceux qui l'avaient relayé sur FB.

Je recopie ici mon texte.


Je voudrais bien savoir quelles lunettes porte Patrick Jarreau, et vous aussi par la même occasion.
Je ne conteste nullement que l'on puisse être légitimement opposé au mariage pour tous. Je veux le redire dès l’abord. Je suis étonné de ce que les arguments avancés, pour l’heure ne me semblent pas tenir. Mais sans doute ai-je mal écouté. Sans doute, dois-je encore faire effort pour comprendre. L'analyse à laquelle vous renvoyez paraît cependant une fois encore biaisée.
On peut relativiser l'influence de la droite partisane et de l'UMP dans la manifestation contre ce mariage. Je voudrais juste que l'on me dise combien de gens de droite, en proportion, sont contre ce mariage, quel pourcentage des manifestants ils représentaient dimanche dernier. Oui, il y a des gens de gauche parmi ceux qui manifestaient, mais n'est-ce pas eux qui ne sont pas significatifs, et non la tentative de récupération par l'UMP ? On pourra dire qu’il y avait des PD qui défilaient dimanche, je ne parle pas de ceux qui mènent honorable vie de famille mais mentent sans cesse comme le narre Alexis ou le vain combat. Non ! certains, ouvertement homos, défilaient. Est-ce suffisant pour affirmer combien cette manifestation était composée de personnes variées ? Pensez-vous vraiment que les quelques uns de ce type aient une réelle signification quant à l’identité de la grande majorité des manifestants ?
Contrairement à ce que laisse entendre l’article, il n’est pas inopportun et encore moins malhonnête de s’interroger sur la quasi coïncidence entre ces manifestants et l’électorat d’une droite décomplexée et identitaire.
Autre point de vue. Travaillant en milieu catho, rares sont ceux que j'y rencontre qui ne sont pas vent debout contre ce mariage. Cela ne veut pas dire que le grand Rabbin de France ne soit pas également contre. Mais il est difficile de dire que ce ne sont pas des cathos qui majoritairement manifestaient dimanche.
Contrairement à ce que laisse entendre l’article, il n’est pas inopportun et encore moins malhonnête de s’interroger sur la quasi coïncidence entre ces manifestants et le milieu catholique lecteur de Famille chrétienne (c’est un marqueur comme un autre) ou proche de l’Emmanuel ou du quarteron d’évêques (Avignon, Bayonne, Toulon, et Vannes) qui justement s’exprimait en exclusivité dans… Famille chrétienne.
Voilà me semble-t-il deux contre vérités dénoncées dans ce qu'écrit M. Jarreau et que vous relayez. Cela ne fait pas des arguments, pour ou contre ce mariage, mais interroge. Pourquoi une telle sophistication de l’argumentation quand et si l'on a de véritables arguments à avancer ?
Même s'il y avait 1,4 millions de personnes dimanche (ce qui n'est pas encore établi), peut-on dresser une espèce de portrait robot du manifestant de dimanche ? Ces 1,4 millions sont-ils, même compte-tenu de ce chiffre, représentatifs de la population française ? Je les vois plutôt dans un sociogramme très réduit, étroit, avec quelques individus qui confirment la règle comme les exceptions. Ce sociogramme n'est-il pas principalement constitué par la droite catholique, assez intransigeante, assez à l'aise financièrement. Vous avez-vu beaucoup de RMIstes dimanche ?
J'en ai des témoignages fréquents par exemple par les mails reçus qui invitaient à manifester, par des conversations entre paroissiens, y compris ceux qui disent que l'intransigeance de la manifestation du 13 janvier les a fait changer d'avis, n'étant plus aussi convaincus, à l'arrivée, du bien fondé de l'opposition à cette loi.
Ces 1,4 millions sont sans doute davantage représentatifs des catholiques pratiquants. Mais alors qu’ils vitupèrent contre ce gouvernement qui ne les écouterait pas (pour les écouter il faudrait se ranger à leur avis !) ils laissent peu, à l’intérieur des églises qu’ils fréquentent, la possibilité d’exister à d’autres discours que le leur. J’imagine que vous avez entendu vous aussi les PU partisanes (comme si c’était le lieu), que vous avez été témoins de l'organisation paroissiale de bus pour aller manifester. J’ai la semaine dernière été pris à partie parce que rien n’avait été dit durant la messe à propos de cette manifestation, comme si c’était un devoir pour un bon catholique que d’appeler à manifester ! De surcroît le gouvernement ne prend pas la population française par surprise. Il avait annoncé dans son programme ce projet de loi, lequel a été adopté par la représentation nationale, elle aussi, élue il y a peu. Il serait plutôt contraire à la démocratie de lâcher un tel processus démocratique à cause du lobbying de 1,4 millions de personnes (si ce chiffre est exact) chiffre non négligeable certes, mais ne représentant au mieux que 2,15 % de la population française !
Je ne nie pas le poids que les médias font peser sur le débat ou l'absence de débat. Ce n'est pas une raison pour ne pas reconnaître qui sont, dans l'immense majorité, les manifestants ni ce qu’ils représentent effectivement. Je ne nie pas, et même affirme, que la PMA avec tiers pose un vrai problème. Pourquoi donc tous ces manifestants n'étaient-ils pas dans les rues lorsqu'elle a été autorisée en France ? Pourquoi en font-ils aujourd'hui un cheval de bataille ? Cette PMA avec tiers devient-elle moralement gravissime quand il s’agit de couples homos alors qu’elle n’est d’aucune incidence ou de moindre incidence le reste du temps ?
La question du mariage pour tous se pose dès lors que l'homosexualité a été dépénalisée et a cessé d'être considérée comme une maladie. Quel est donc le problème de l'homosexualité dans ces conditions ? N'apparaît-elle pas comme un mode d'expression de la sexualité humaine qui touche entre 4 et 10% de la population ? Si elle n'est ni criminelle, ni pathologique (et du coup non contagieuse !), au nom de quoi exiger qu'elle soit abstinente ? Le célibat consacré est une histoire de choix. Personne n'a à ma connaissance choisi d'être homo. Quand on dit l'avoir choisi, on dit en fait l'avoir assumé, l'avoir accepté, comme un truc qui vous tombe dessus, et dont vous finissez par penser qu'il peut aussi avoir du sens, vous permettre de vivre bien, avec et pour les autres, dans des institutions justes.
J'ai déjà écrit que beaucoup se pensent non homophobes et en avancent l'indice dans le fait qu'ils connaissent et apprécient des homos. Mais il ne faut pas que cette homosexualité soit publique. Quels mouvements d'Eglise accepteraient que certains de ses responsables disent leur homosexualité ? Ils ne sont pas nombreux, et la prise de position de l'archevêque de Vienne en faveur d'un responsable laïc homo montre comment nos communautés résistent. On n'est pas homophobe, signifie donc on accepte et on aime telle ou telle personne homo, à condition bien sûr que cette identité sexuelle reste de l'ordre de l'intime, notamment que nos enfants ne soient pas au courant, que nos enfants ne voient pas deux hommes ou deux femmes s’embrasser entre eux, comme le font tous les autres. Les homos ont le droit d'exister à condition que leur homosexualité ne se sache pas.
Faudra-t-il alors contester le mariage au nom de la stérilité biologique de l'union de deux personnes du même sexe ? Cette position qui fait reposer tout entier le mariage sur la filiation ne me semble même pas pouvoir être la position la plus orthodoxe de l'Eglise. On a toujours accepté de marier des personnes dont on savait que leur union serait stérile biologiquement. Ainsi, selon l'âge des fiancés, le ministre peut ne pas poser la question : « Etes-vous prêts à accueillir les enfants que Dieu vous donne et à les éduquer selon l’Evangile du Christ et dans la foi de l’Eglise ? »
La paternité biologique n’est pas une condition du mariage, y compris catholique. Quant à la définition de la paternité, depuis au moins les lois en vigueur sur l’adoption, elle n’est plus exhaustivement exprimée par la filiation génétique.
La question qui se pose donc, est celle, pour les personnes à qui échoit d’être homosexuelles, de savoir oui ou non si elles peuvent contracter mariage au même titre que les autres personnes. C’est aussi celle de savoir si elles sont à même d’élever des enfants. Jusque là, quels arguments permettent de répondre négativement ?
J’accorde, une nouvelle fois, que la question de la PMA avec tiers me paraît beaucoup moins évidente, mais ce n’est pas la question du mariage pour tous. C’est une question qui vise tous les couples touchés par une stérilité biologique. C’est une question de bio-éthique et non d’éthique sociale ou familiale.

Evêque de Rome ou pasteur universel ?


Nous avons un nouveau Pape. L’événement a eu un retentissement mondial et tous les média ont couvert l’événement, y compris les moins portés sur la chose religieuse. Je ne suis pas certain qu’il y ait de quoi partager cette agitation médiatique. L’élection d’un pape n’est certes pas banale, mais elle constitue un moment ordinaire de la vie de l’Eglise, qui se produit en moyenne tous les huit ans. (Lors des deux derniers siècles, il est vrai, de longs pontificats ont ralenti la fréquence.)
Est-ce un événement heureux ? Chacun appréciera la manière qu’il aura eu de se réjouir où non. C’est en revanche un événement sérieux, tant la charge est lourde et l’homme qui vient d’être choisi a déjà 76 ans.
Tous auront remarqué que François – ainsi souhaite-t-il qu’on l’appelle – n’a pour l’heure quasiment pas eu recours au vocabulaire de la Primauté. Il ne s’est pas ou peu dit Pape mais presque exclusivement évêque de Rome. Les Cardinaux dont la tâche est de choisir un évêque pour la ville de Rome sont allés le chercher à l’autre bout du monde, a-t-il dit. Et encore, s’adressant à son Eglise et reprenant une expression de saint Ignace d’Antioche vers l’an 110, il a rappelé qu’elle était l’Eglise chargée de présider à la charité des Eglises, ne se réservant pas personnellement cette tâche.
Quel sont les enjeux de ces précisions sémantiques ? Tant que le discours n’est pas passé dans les actes, il ne s’agit effectivement que de sémantique. Je n’en développe qu’un, invitation à changer nos manières de voir. En étant un évêque d’une Eglise particulière, celle de Rome, François s’inscrit immédiatement dans un collège, parmi d’autres évêques. L’universalité de l’Eglise qui se repère dans l’internationalisation du collège cardinalice se définit dans et à partir de ces milliers d’Eglises locales répandues à travers le monde. Tous, toujours et de partout confessent une même foi qui est ainsi catholique.
Ce n’est pas Rome, comme le gouvernement central d’une multinationale, avec des succursales, qui fonde l’universalité de l’Eglise, mais la communion entre toutes les Eglises qui se disent catholiques et qui, comme expression de cette catholicité, reconnaissent à l’Eglise de Rome, une primauté d’honneur. Cette dernière tient au fait que cette Eglise conserve les tombeaux des bienheureux apôtres Pierre et Paul (et qu’elle était dans l’Antiquité la capitale de l’Empire). Cette primauté ne confère à l’Eglise de Rome, et partant à son évêque, pas d’autre responsabilité que celle, délicate, de présider à l’amour. Etre en communion avec l’Eglise de Rome, c’est être en communion avec toutes celles qui le sont. Tous les actes du Saint Siège, ainsi que l’on dit, n’ont de sens que par cette primauté d’honneur et ce devoir de veiller à la charité. Le Saint Office, même s’il ne s’appelle plus ainsi, n’a d’autre raison de pouvoir condamner que celui de veiller à la charité…
« Souviens-toi Seigneur de ton Eglise répandue à travers le monde. Fais la grandir dans ta charité, avec le Pape François, notre évêque Antonio Maria et tous ceux qui ont la charge de ton peuple. » C’est notre prière, au cœur de chaque eucharistie.
La dynamique de cette prière a été fortement inversée au cours des siècles, et particulièrement depuis les débats sur l’infaillibilité pontificale. On ne peut pas dire que Vatican II soit parvenu à en rétablir le sens. La figure si marquante d’un Jean-Paul II a eu pour conséquence, de ce point de vue, un renforcement de l’image du Pape comme Pasteur universel. Déjà Thérèse de Lisieux allait à Rome pour assister à une audience du Pape. Un non sens aux yeux de la tradition. On ne va pas à Rome pour voir le Pape, mais pour aller en pèlerinage sur la tombe des apôtres Pierre et Paul !
Il nous faut réapprendre à aimer notre Eglise proche, non pas celle, éloignée, de Rome, que nous fantasmons plus que nous ne la vivons, Eglise parfaite, taillée à la dimension de nos idéaux. L’Eglise, l’Eglise catholique, l’Eglise universelle, c’est dans nos diocèses et à partir d’eux qu’elle existe (Lumen Gentium 23).
La volonté de François d’insister sur son ministère romain, qui se trouve chargé de la responsabilité de l’Eglise de Rome de présider à l’amour, plus que sur l’aspect de pasteur universel de ce ministère, nous invite à revisiter notre conception de l’Eglise.