29/06/2013

Peut-on condamner l'erreur au nom de la vérité ? (13ème dimanche)

Exclu parce qu’il n’est pas du même bord. Lui-même d’ailleurs n’a rien dit, mais, solidaire de son peuple, ou plutôt attaché à son peuple par les samaritains, Jésus est interdit de séjour (Lc 9,51-62). On ne prend pas même la peine de le rencontrer. Exclusion raciste, ou exclusion religieuse.
Cela continue aujourd’hui, le racisme et l’ostracisme religieux. Et ce n’est pas que dans des pays lointains, souvent en guerre, souvent non-démocratiques. Ce n’est pas que dans les pays arabes. C’est chez nous aussi ; il y a une laïcité obtuse qui confond la neutralité républicaine avec une interdiction des religions qui ne devraient ni se montrer ni s’exprimer. La non reconnaissance des cultes qui signifie leur non-financement dans l’article 2 de la loi de séparations des Eglises et de l’Etat a juste occulté l’article 1 : « la République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes. »
Ce n’est pas que dans la société laïcarde ou parmi les partisans de la Libre Pensée, que l’on rencontre chez nous l’exclusion et l’ostracisme religieux. Les événements de ces derniers mois à propos du mariage pour tous ont montré que jusque dans notre Eglise, il avait été difficile (euphémisme !) de s’écouter, de se parler, de s’accueillir.
Jésus se tait, déjà. Il aura cette même attitude lors de la passion. Peut-être d’autres le recevront-ils même s’il faut marcher encore, même si la fatigue se fait sentir. Peut-être passera-t-il la nuit dehors, sans endroit où poser la tête, peut-être la nuit sera blanche. Il faut aller plus loin, même si c’est injuste ou indigne, parce que surtout il ne faut pas faire tomber le feu du ciel ou la colère des hommes sur des frères.
Avant même ce refus, il y avait eu la délicatesse de Jésus qui ne prend pas à l’improviste ceux qui auraient pu être ses hôtes. Il avait envoyé des messagers devant lui.
Jésus est peut-être l’ennemi des samaritains, mais les samaritains ne sont pas les ennemis de Jésus. Jésus est le frère qui vient révéler, toujours, à tous, la fraternité. Un homme de la rencontre avec les musulmans, Charles de Foucault, s’est voulu à cause de Jésus le frère universel. Et si l’on refuse le frère, le frère ne peut s’emporter ; il irait à l’encontre de ce qu’il est chargé d’annoncer, à l’encontre de ce qu’il est, le frère.
On pourra reprocher à Jésus de donner raison à l’exclusion en s’y soumettant. De toute façon, les samaritains ne lui laissent pas bien le choix. Mais plus encore, il est pris dans une impossibilité : ou bien il refuse que le feu du ciel manifeste l’injustice et court le risque de la cautionner l’injustice ; ou bien il donne raison à l’erreur par la violence du feu, prolongement de la violence de l’exclusion. A appeler le feu du ciel sur ses frères, il aurait fait le contraire de son évangile ; il aurait dû, pour montrer son bon droit, pour avoir raison, user de la violence qui tue la fraternité. La vérité et la justice ne peuvent recourir à la force sans se perdre elle-même. Ou bien « justice et vérité s’embrassent », ou bien ce monde n’est ni juste ni vrai. La justice des pharisiens, la logique des hommes de bien, des hommes de loi mène à la violence et à l’exclusion. On ne cesse de le voir.
C’est justement à cause de ce raisonnement que Jésus dénonce la logique de la loi et outrepasse la justice, bonne, des pharisiens. Sans la miséricorde, la justice est une impasse, aussi utile et indispensable qu’elle soit. Sans la miséricorde, la vérité se mutile, parce que le frère ne peut la reconnaître qu’à être aimé.
Toute la vie de Jésus réside ici. Il est exclu, il souffre, il est mis à mort, non parce que tout les hommes seraient en soi mauvais, parce que, on ne sait par quelle astuce diabolique, la souffrance serait salvifique ! Il est exclu, il souffre, il est mis à mort parce qu’il refuse la logique de la justice de la loi et de la vérité imposée dans la puissance. Il sait que seul l’amour sauve le frère. Mieux vaut mourir que faire mourir quand on prétend aimer comme Dieu lui-même. Mieux vaut risquer d’être compté parmi les pécheurs que de se défendre par la violence, fût-elle celle du ciel. C’est la seule manière de manifester la vérité.
On comprend que notre texte commence par ces mots : il prit avec courage la route de Jérusalem. On aurait aimé que, nous tous, disciples de Jésus, ayons eu le même courage dans la manière de défendre la vérité dans l’affaire de la loi dite du mariage pour tous. Et lorsque le texte se poursuit par quelques exemples d’appel ou de velléité à être disciples de Jésus, on aimerait, chacun, être capable d’aimer avant que d’être juste, d’aimer pour être juste, pour être justice, justification de frère, salut du frère au lieu même de son péché, quand il exclut. On aimerait, chacun, être juste, justifié, rendu juste par l’amour plus fort que nos principes, que notre justice.

22/06/2013

Catéchisme questions-réponses ou Question de vie ou de mort (12ème dimanche)

Il y a les questions « soi-disant pédagogiques », les questions posées par celui qui connaît la bonne réponse, les questions comme celle du bac ou du permis de conduire. Ce ne sont pas de vraies questions puisqu’elles ont déjà une réponse ! Absolument rien n’y est engagé de ce qui motive toute véritable question : la quête de la vérité. Celui qui pose la question d’examen a déjà la bonne réponse, n’ouvre aucune quête du vrai et ne fait que vérifier que celui qu’il examine répond justement, c’est-à-dire comme lui aurait répondu.
La question de l’identité de quelqu’un ne peut jamais être une de ces questions soi-disant pédagogiques, ou alors pour un enfant de moins de deux ans, ou pour une personne atteinte de démence. Il faudrait apprendre à dire Papa, ou Maman, ou tenter de retenir dans l’espace de la conscience celui que la maladie retire aux siens alors qu’il ne les reconnaît plus.
On ne pose jamais une question du genre : Cher monsieur, pouvez-vous me dire qui je suis ? C’est une question inutilisée, insensée, quoi que grammaticalement correcte. Jésus ne pose pas cette question : Pierre, et vous autres, pouvez-vous me dire qui je suis ? La réponse serait évidente – Tu es Jésus, qui veux-tu que tu sois ? ‑ et aurait de quoi inquiéter les Douze : Cela ne va pas Jésus ? T’es fatigué ?
D’ailleurs Jésus ne pose pas la question Qui suis-je ? mais « pour vous, qui suis-je ? » (Lc 9,18-24). La question a un tout autre sens. Si je demande à mon fils : Qui suis-je ? La réponse est tellement évidente qu’il me prendra pour un fou à poser une question insensée. Mais si je pose la question : « pour toi, qui suis-je ? », alors, il n’y a pas la bonne réponse. Ne faisons pas de Jésus un fou à poser des questions stupides ; que nos réponses ne transforment pas la question de Jésus en question d’examen, fût-il de caté. Le « pour vous » change le sens de la question « qui suis-je ? ».
Si Jésus pose une vraie question, il est, comme ses interlocuteurs, en procès de vérité. Il cherche à savoir qui il est, quelle est sa mission, sa vocation, et interroger les autres, ses proches, ceux qu’il aime, est le chemin qui l’amène à la propre conscience de son identité. Pour Jésus aussi, le plus court chemin de soi à soi passe par autrui.
Le chemin de la réponse est étroit, voire contradictoire. Entre exaltation et humiliation, entre transfiguration et annonce de la passion, entre mort violente, humiliante, infamante et résurrection, que comprendre ? Le plus grand est le serviteur, qui veut sauver sa vie la perdra. Cela est tellement contraire à la logique mondaine que Jésus, homme de notre monde, a du mal de voir que c’est par là que cela passe. Il est le plus grand parce qu’il est parmi nous comme celui qui sert, allez comprendre !
Loin d’un Jésus omniscient, nous avons un Jésus qui comme nous tâche de saisir sa vocation. Elie, Moïse, l’un des prophètes, autant de personnages à qui s’identifier pour se comprendre, autant de personnages qu’il sait bien ne pas être. Imaginons la situation. Comment ce fils d’homme peut-il parvenir à la conviction d’être l’envoyé du Père sans prendre la grosse tête, sans blasphémer, comme le font justement remarquer les pharisiens ? Il vit sans doute avec le Père quelque chose d’extraordinaire, nul ne le conteste, mais il l’annonce comme vocation de tout homme. Il interprète sans doute les Ecritures de manière originale, mais c’est pour que tous s’engouffrent dans la compréhension d’un Dieu qui libère et fait vivre, gratuitement, par amour.
Alors, la question se pose, sans la bonne réponse, mais comme interrogation ouverte qui nous engage. Qui donc est-il ? Et moi, qu’est-ce que je dis qu’il est ? Mieux, il m’avise : et-toi, qui dis-tu que je suis ? Le catéchisme n’est pas une affaire de question réponse si suivre Jésus est une question de vie ou de mort. Qui veut garder sa vie la perdra, qui perdra sa vie la sauvera.
Nous ne sommes pas les disciples de Jésus parce que c’est un type bien, encore que. Nous ne le sommes pas non plus parce que nous aurions appris, par le caté, qu’il est le fils de Dieu. Nous le sommes parce qu’à tâcher de le désigner nous sommes libérés de notre mort, à le saluer, nous sommes sauvés. C’est ainsi qu’on sauve sa vie, à lâcher les assurances, les certitudes, les bonnes réponses, à se perdre. Il n’y a pas la réponse apprise par cœur, mais l’abandon à celui seul qui sauve. Il y a le passage où l’on s’engage corps et âme, à perdre la vie, pour l’aventure de la liberté.

14/06/2013

Il ne s'agit pas de faire le bien, il suffit d'aimer (11ème dimanche du temps)

Qui sont les pharisiens ? Notre vulgate en a fait les ennemis de Jésus, les méchants d’une histoire à la Candy en face du gentil Jésus. C’est aussi puéril que cela cache mal la perspective antisémite de nos lectures !
Les pharisiens sont d’abord des gens bien, des gens observant, on dirait aujourd’hui des pratiquants réguliers, de ceux qui défendent la loi, une lecture intégrale de la loi, sans beaucoup de concessions, non qu’ils soient plus intolérants que la moyenne, mais que l’on ne transige pas avec la parole et la vérité de Dieu.
Jésus leur ressemble sous certains aspects. Il partage avec eux un respect de la loi plus important que la pratique des sacrifices. Comme eux, il est laïc et ne semble pas avoir les prêtres en grande estime ; on en trouve un écho dans la parabole du bon samaritain. Jésus porte comme les pharisiens des franges à son manteau, il fréquente comme eux la synagogue chaque sabbat. Comme eux, il comprend la nécessité d’interpréter la Loi de Moïse ; des nouveautés en résultent comme l’affirmation d’une résurrection personnelle des morts. Jésus est si proche d’eux qu’il en connaît beaucoup, qu’il en rencontre beaucoup. Ainsi, dans l’évangile de ce jour est-il invité chez Simon (Lc 7,36 – 8,3).
Plusieurs d’entre eux ont été disciples de Jésus, puis l’ont laissé tombé en cours de route ou sont allés jusqu’au bout avec lui. On connaît le nom de Nicodème. Ils sont convaincus que la loi de sainteté donnée par Moïse est le chemin de la vraie vie, et que l’observation de la loi est chemin de sainteté.
Des différences existent certes. Ainsi Jésus ne respecte pas scrupuleusement le sabbat, Jésus n’a pas peur de se souiller à se mélanger avec les pécheurs, il ne jeune guère, semble-t-il. Si les pharisiens introduisent la tradition de leurs Pères comme critère de lecture des Ecritures, Jésus ne se réfère qu’à l’amour inconditionnel de son Père pour tous.
Ainsi donc, si l’on veut comprendre quelque chose à ceux que les évangiles appellent les pharisiens, il faut penser ces gens comme des gens bien, comme des gens sérieux et responsables dans la manière de mener leur vie et de pratiquer leur religion. La religion n’est pas une affaire cultuelle, elle prend toute l’existence, de l’intelligence des Ecritures aux détails de la vie quotidienne, parce que la sainteté de Dieu et la vérité concernent la vie tout entière. Non seulement Jésus leur ressemble beaucoup, mais nous aussi, si l’on veut bien accepter une transposition culturelle et historique.
Les évangiles, Matthieu notamment, développent un discours très anti-pharisien. Il y a les fameuses invectives : Malheur à vous pharisiens hypocrites ! L’opposition de Jésus aux pharisiens est grandement reconstituée dans la mesure où les pharisiens ne sont dans doute pas plus mauvais que les autres, ils ne sont pas tous, proportionnellement pas plus que les autres, amoureux de l’argent, amateurs des premières places et des honneurs, préoccupés de l’apparaître plutôt que de l’être.
C’est qu’avec les pharisiens, les évangélistes tiennent le type même du personnage opposé à l’évangile. Et cela est d’autant plus important que le pharisaïsme au sens évangélique ne désigne pas ce groupe de personnes que sont les pharisiens historiques, mais une attitude religieuse incompatible avec la gratuité de l’amour de Dieu que Jésus proclame. Si l’on parle des pharisiens dans l’évangile, c’est parce qu’ils existent dans la communauté et non pas seulement comme une trace archéologique. Le pharisaïsme concerne aussi les disciples de Jésus, nous concerne aussi. Les pharisiens de l’évangile sont les disciples de Jésus qui cependant ne lâchent pas le morceau de l’interprétation traditionnelle de la religion. Ils suivent Jésus, mais ne sont pas prêts à entrer dans le régime de la gratuité, (qui est condamnation de la religion, il suffit de relire Paul), ce qu’exprime allégoriquement l’amour de l’argent, des honneurs et de la reconnaissance du mérite. Notre pharisien Simon ne comprend justement pas cette gratuité de l’amour, aussi sympathique soit-il à inviter Jésus.
Il ne s’agit pas de faire bien, il s’agit d’aimer. Et l’hypocrisie pharisienne est d’abord tromperie du pharisien pour lui-même. Il croit qu’à faire bien, il n’y a pas besoin d’aimer. Regardez notre Simon, sans geste d’amour pour Jésus, sans l’once d’un respect pour cette femme. Le contraire de la sainteté, ce n’est pas le vice, mais la vertu. Simon est vertueux, mais pas saint. Simon est vertueux mais n'aime pas. Et nous ? Et notre Eglise ? La vertu nous empêche d’être saints parce que nous croyons qu’à être des gens bien, nous sommes les bons disciples de Jésus. On est au contraire disciples de Jésus qu’à une condition, la reconnaissance du sans condition de l’amour du Père. Cet amour inconditionnel ne se manifeste jamais autant que dans l’accueil des pécheurs ! Voilà pourquoi les prostituées nous précèdent dans le Royaume. Voilà pourquoi la femme est disciple, plus que Simon.
L’inconditionnalité de l’amour du Père remet en cause tout le système de la religion et des échanges avec Dieu, les sacrifices du temple ou les petits sacrifices de tous les jours, le sens prétendument salvifique de la souffrance et des privations, la compréhension de la mort même de Jésus comme un sacrifice. Et cette remise en cause est telle qu’elle suscite une violence inouïe, jusqu’à l’assassinat de Jésus.
Aujourd’hui comme hier les gens religieux sont agressés par l’évangile. Il n’y a que les pécheurs à se réjouir de ce que Jésus se laisse toucher par les pécheurs, se laisse caresser les pieds par les cheveux d’une prostituée. Cette violence va de la mort de Jésus à ce que, je crois, nous vivons comme tensions dans notre Eglise.
Simon, J’ai quelque chose à te dire. Simon, c’est étonnamment le nom du premier disciple, le nom de l’Eglise qui n’est pas encore disciple, qui doit sans cesse se convertir en renouvelant sa façon de penser, qui doit sans cesse quitter la religion pour aller à l’évangile. Puissions-nous répondre, en vérité, et non seulement en parole : parle maître, c’est-à-dire, comme Samuel, parle Seigneur, ton serviteur, ta servante, écoute.

08/06/2013

Eucharistie et résurrection (10ème dimanche du temps)

Je vais encore prononcer une homélie qui va contrecarrer ce que l’on dit généralement. Non que ce soit faux, encore qu’il faudrait s’en assurer, mais que c’est trop étroit, et que dans un espace rétréci on ne peut penser ni vivre grand. Or c’est bien à cela que nous invite la foi en nous ouvrant les grands espaces de la vie. Nous n’allons tout de même pas penser trop petit à propos de l’eucharistie. Et pourtant...
Une cinquantaine d’enfants vont communier pour la première fois. Depuis des mois, ils se préparent à cette fête et avec les catéchistes nous avons tenté de dire ce que signifie une communion, ce qu’était l’eucharistie. A chacun d’entre nous, il faudrait demander ce que nous disons de l’eucharistie.
S’agit-il de recevoir un morceau de pain, une hostie, et de boire à la coupe ? Oui, bien sûr. Mais, excusez du peu, il faut surtout répondre non. Car on ne saurait réduire l’eucharistie aux saintes espèces, ce que l’on fait trop souvent. Réduire l’eucharistie, de la part de ceux mêmes qui communient, voilà qui est sacrilège. L’eucharistie ne peut être réduite à un culte, à une dévotion ; elle est le mouvement même de la vie chrétienne.
Comment réduit-on l’eucharistie ? On dit que lorsque l’on a communié, il convient de faire action de grâce, de prier en silence. J’ai même assisté à une messe de première communion où l’on a emmené les enfants dans une chapelle pour qu’ils puissent se recueillir pendant la distribution de la communion aux autres. Mais la communion n’est-elle pas communion ? Peut-on quitter l’assemblée de ceux qui reçoivent l’eucharistie quand on vient de la recevoir ? Cela vaut d’ailleurs pareillement quand on part tout de suite après avoir reçu l’hostie, laissant là le corps du Christ, l’assemblée, que l’on croit pourtant avoir reçu dans l’hostie. Lorsque st Augustin fait sa catéchèse eucharistique, il dit aux chrétiens qui voient le pain et le vin sur l’autel que c’est leur propre mystère qu’ils contemplent.
Quand vous avez communié, quand vous allez communier, regarder les autres en faire autant, religieusement, dévotement. Qui a-t-il de plus grand que de voir notre assemblée se nourrir de son propre mystère, le corps de son Seigneur ? C’est à elle qu’est dit : reçois ce que tu es, le corps du Christ, et non à chacun d’entre nous. Nous ne sommes pas le corps du Christ à nous tout seul, c’est encore l’individualisme qui frapperait, jusque dans nos rangs !
Plus encore, on ne remercie pas le Seigneur pour l’hostie reçue, on ne fait pas eucharistie, action de grâce, pour le pain reçu. Le pain est eucharistie, il s’appelle eucharistie. Je réduis l’eucharistie à faire de ce pain ce que le Seigneur me donne. Je réduis le don même de Dieu. Dieu ne donne pas l’hostie ; l’hostie est le sacrement de Dieu même qui se donne.
Nos vies de chrétiens sont appelées à être converties en vie eucharistiques, en vie de merci. Le chrétien est celui qui comprend sa vie comme la réponse, le remerciement pour l’amour du Dieu qui le premier nous a aimés. Le chrétien fait de sa vie un merci, une eucharistie au Dieu qui le premier aime. Pour dire merci, nous tendons la main. Comment mieux remercier que de reconnaître, être reconnaissant, en recevant encore ? C’est ainsi que nous remercions, que nous faisons eucharistie.
Alors le texte d’évangile d’aujourd’hui (Lc 7, 11-17), la résurrection d’un jeune, convient particulièrement pour la première communion d’enfants. Car ce que nous recevons en l’eucharistie déposée dans nos mains, c’est la possibilité de dire le merci en forme duquel nous voulons façonner nos vies, pour la vie reçue, sauvegardée, sauvée, ressuscitée.
Le rapport de notre texte, un récit de résurrection, avec l’eucharistie est évident. Nous avons dans la vie ressuscitée que Dieu offre le type même de ce qui nous fait exister, l’expression de l’amour du Dieu qui le premier nous a aimés et dont nous lui rendons grâce, pour lequel nous faisons eucharistie. Vous le voyiez, l’eucharistie, ce ne sont pas les saintes espèces, parce que parler ainsi, c’est trop peu.
A moins qu’il ne faille dire, à l’inverse, que c’est l’eucharistie qui nous parle de la résurrection, que recevoir le corps du Seigneur en notre chair, c’est dire la grandeur de notre chair, de notre vie, de notre vocation, c’est affirmer que nous sommes déjà ressuscités avec le Christ. L’action de grâce, la vie eucharistique, la vie chrétienne, affirme notre destin, la vie, quoi qu’il en soit de la mort. Si nous communion au corps du Seigneur, comment ne vivrions-nous pas encore et toujours avec lui ?

« S’il n’y a pas de salut pour la chair, alors le Seigneur ne nous a pas non plus rachetés par son sang, la coupe de l’eucharistie n’est pas une communion à son sang et le pain que nous rompons n’est pas une communion à son corps. […] Si la coupe qui a été mélangée et le pain qui a été confectionné reçoivent la parole de Dieu et deviennent l’eucharistie, c’est-à-dire le corps et le sang du Christ, et si par ceux-ci se fortifie et s’affermit la substance de notre chair, comment [certains] peuvent-ils prétendre que la chair est incapable de recevoir le don de Dieu, consistant dans la vie éternelle, alors qu’elle est nourrie du sang et du corps du Christ et qu’elle est membre de celui-ci, comme le dit le bienheureux Apôtre […] : « Nous sommes les membres de son corps, formés de sa chair et de ses os » ? (Irénée de Lyon)

06/06/2013

Foi ou religion, évangile ou civilisation chrétienne

L’inscription de l’évangile dans la société est jugement (et non condamnation) du monde, ainsi que le dit, par exemple, le chapitre 3 de Jean. Les disciples de Jésus que nous sommes font comme ils peuvent pour apprivoiser cette force de contestation, ce « signe de contradiction » (Lc 2,34) qu’est Jésus, sa vie, sa parole, l’évangile.
On peut soit dompter la force de contradiction, en ramenant l’évangile à une religion avec des règles morales et un catéchisme, soit laisser Dieu renvoyer dos-à-dos nos peurs à son égard et nos idéaux de perfection.
Or la religion, c’est une affaire païenne. On le voit par exemple lorsque Paul dit aux Athéniens qu’ils sont trop religieux (Ac 17). Et nous n’en avons jamais fini avec cet archaïsme païen qui tente de se concilier le dieu. L’évangile ne méprise en rien ce paganisme, notre archaïsme, parce que Jésus est pris aux trippes devant les foules qui sont comme des brebis sans berger. Il nous délivre de nos peurs et enfermements, ne condamnant que le mal, comme le Dieu de Moïse, lorsqu’il déclarait : « J’ai vu la misère de mon peuple » (Ex 3). L’évangile nous délivre de la religion, c’est-à-dire de cette composante du paganisme qui use de Dieu pour asservir l’homme.
L’évangile est la gratuité absolue, inconditionnelle, de l’amour de Dieu. Or cette gratuité est tellement incroyable et va tellement à l’encontre de la morale ‑ la religion est éducatrice morale du genre humain comme chacun sait et comme la Manif pour tous l’a encore montré ‑ que, à cause même de la haute idée de la religion et de Dieu que l’on se fait, même les plus croyants, dans l’Eglise, hier et aujourd’hui, rejettent l’évangile pour sauver la religion.
D’après Matthieu, le vrai motif de la mort de Jésus est précisément le combat pour la libération menée par Jésus par la prédication de la gratuité absolue de l’amour divin contre la religion.
« Deux compréhensions de la justice de Dieu s’opposent irréductiblement, de la même manière que se contredisent, dans la vision des lettres de Paul, la justice en vertu des œuvres de la loi et celle de la confiance : d’un côté la générosité inconditionnelle du Père qui s’exerce universellement envers les justes et les injustes, envers les bons et les méchants, et qui fonde la reconnaissance universelle de la perfection évangélique – vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5,48) – et de l’autre la méprise des ″hypocrites″ qui pensent trouver leur identité personnelle et religieuse dans leurs ″qualités empruntées″. […]
« L’erreur de ces derniers ne réside ni dans leurs intentions ni dans leur morale puisqu’ils ne cherchent qu’à bien faire et que leur comportement demeure irréprochable – ils donnent l’aumône, prient et jeunent ‑  mais dans un glissement qui semble leur échapper : le sérieux existentiel de leur engagement a substitué à l’esprit de prodigalité gratuite du Père céleste qui fait lever son soleil sur les bons et les méchants et pleuvoir sur les justes et les injustes, qui nourrit les oiseaux du ciel qui ne sèment ni ne moissonnent et qui habille magnifiquement les fleurs des champs (Mt 5,43-48 et 6,25-34), un système d’échange duquel ils entendent tirer l’approbation de leur correction religieuse et morale. […] Les hypocrites sont persuadés de vivre dans la justice de Dieu et d’enseigner les autres à faire de même, alors que leur confusion a détourné la dimension de la transcendance dans l’immanence d’un marchandage pratique : Ils pensent vivre devant Dieu, mais vivent devant les ″hommes″. Ils ont tronqué la reconnaissance qu’instaure ″dans le secret″ l’esprit de gratuité du Père céleste en un système religieux d’échange, typique des païens qui pensent obtenir plus en priant longtemps (Mt 6,5-15). […]
« Ils vont verser le sang de Jésus comme leurs pères ont versé celui des prophètes, et ils vont le faire avec la même conviction que leurs pères d’incarner la justice de Dieu et de défendre la vraie prophétie contre les faux prophètes. […]
« Jésus meurt pour révéler la logique de mort que secrètent l’oubli de la transcendance providentielle de la justice de Dieu, esprit du don, et l’effort entrepris par l’humanité, représenté en toute sincérité par la parodie de justice des scribes et des pharisiens, de fonder son identité et d’en trouver le sens à partir de ses propres commandements (Mt 15,9), en instrumentalisant la volonté de Dieu. […]
« La perfection évangélique promise par Jésus ne signifie par conséquent rien de moins que la fin des idéaux de perfection – et donc la libération pour une nouvelle réciprocité (Mt 5,43-48). […] La transcendance de la providence divine ‑ comme d’ailleurs la perfection évangélique des fils et filles du Père céleste – se distingue parce qu’elle ne fait pas de distinction : elle prend soin des personnes, des oiseaux du ciel et des fleurs des champs indépendamment de leurs qualité, alors que les idéaux de perfection dont les ″hypocrites″ se servent pour démontrer leur propre justice les associent aux collecteurs d’impôts et aux païens qui n’aiment que ceux qui les aiment et ne saluent que leurs frères. (cf. B Rordorf, ″L’idéal de perfection, falsification de l’évangile″). […]
« La crucifixion dévoile le potentiel de violence et de mort de l’″hypocrisie″ qui confond la justice du Père céleste, la gratuité et la générosité de sa providence et de sa bonté miséricordieuse, avec le système religieux de l’échange que représente l’illusion des scribes et des pharisiens (Mt 23,13-36).
« La justice et l’″hypocrisie″ variante malheureuse de la recherche de la justice de Dieu définissent deux attitudes existentielles fondamentales. La promesse de Jésus et son invitation à devenir les enfants du Père céleste impliquent une perfection de reconnaissance inconditionnelle qui libère de tous les idéaux de perfections (Mt 5,48). La justice surabondante dont parle Jésus (Mt 5,20) réside dans l’accueil des dons incommensurables de la providence de Dieu que le regard peut admirer dans la beauté de sa création (Mt 6,19-34). »

(Toute la fin de ce texte est tirée de F. Vouga, La religion crucifiée, Essai sur la mort de Jésus, Labor et fides, Genève 2013)

24/05/2013

Au nom du Père, et du Fils et du saint Esprit (Trinité)


Le Dieu chrétien est un seul Dieu en trois personnes. Si vous allez voir le catéchisme de l’Eglise catholique, vous pouvez lire le numéro 253. Mais sans doute serez vous étonnés de constater que cette définition n’arrive tardivement. On commence à parler de Dieu, Père, Fils et Esprit vingt numéros plus haut. Autant dire que la formulation lapidaire ne s’impose pas et qu’il y a autre chose, plus urgent, à dire de la Trinité.
C’est heureux, car, outre l’impression de l’insolite, on pourrait croire à répéter que le Dieu chrétien est un seul Dieu en trois personnes, qu’il s’agit d’une théorie sur la divinité, une parmi d’autres. Or le Dieu chrétien n’est pas une théorie. On a d’ailleurs ignoré pendant au moins cent cinquante ans le mot même de trinité. Pour parler de Dieu, il faut commencer par écouter comment parle Jésus. Et si l’on en vient à échafauder ce qui apparaît comme une drôle de théorie, c’est que l’on avait besoin de comprendre ce que l’on croyait : Jésus nous parle de son Père et assure que l’Esprit nous fera souvenir de tout ce qu’il nous a dit.
Si l’on oublie la pratique de Jésus, sa manière de parler au Père, sa manière de vivre de l’Esprit, alors on raconte des affaires qui n’ont rien à voir avec notre foi quand bien même c’est ce que nous disons nous-mêmes de la foi. Il y aurait ainsi des religions monothéistes, et le christianisme serait l’une d’elles, greffon sauvage sur l’arbre du judaïsme. L’Islam réagirait radicalement contre le christianisme, arrangement irrespectueux de la transcendance divine.
Mais que nous fait de dire que notre foi est monothéiste ou non ? Est-ce ainsi que nous prions, est-ce ainsi que nous mettons l’évangile en pratique ? Ces manières de parler n’ont rien à voir avec ce que nous vivons, au point que pour nombre d’entre nous l’affirmation trinitaire n’est pas le cœur de la foi, ce qu’affirme pourtant le catéchisme, qu’elle ne fait pas sens et ne se réduit qu’à un truc qu’on a appris. Il va de soi que l’on n’est pas disciple de Jésus à connaître le catéchisme !
Nous devons partir de la pratique de Jésus, de la pratique des communautés, des origines à nos jours, à commencer par la salutation liturgique : La grâce de notre Seigneur Jésus Christ, l’amour de Dieu le Père et la communion de l’Esprit saint soient toujours avec vous !
Cependant, ce que tentèrent nos pères dans la foi à chercher à comprendre ce qu’ils faisaient en croyant, en priant, nous devons le tenter nous aussi sous peine d’être réduits au fidéisme, penser que l’on croit d’autant mieux que l’on recourt le moins possible à l’intelligence. C’est fumisterie de penser que le bon chrétien est celui qui connaît le catéchisme. Il est des mémoires qui interdisent que l’on pense, c’est-à-dire que l’on s’approprie la foi, parce qu’elles sont aussi superficielle qu’un support numérique.
Alors disons que ce nous vivons : le signe de la croix, au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, c’est le signe de la vie. Père, Fils et Esprit, s’ils nous unissent à eux, sont union, unité, unification, communion. Et la vie, l’unité, ne sont pas substance, mais relation. La vie n’est pas un en soi, elle se diffuse, se transmet, se partage.
Lorsque nous prions, nous ne nous adressons pas à quelqu’un parce que cette formulation et son anthropomorphisme doivent être corrigés. Lorsque nous prions, nous sommes fait participants d’une relation. Lorsque nous prions, nous entrons dans la relation même du Père, du Fils et de l’Esprit, dans ce qu’ils sont. Prier, c’est davantage entrer dans une danse que s’adresser à quelqu’un. C’est entrer dans un mouvement qui nous précède et nous constitue, au point que notre place est cette relation, notre vie est cette relation.
Parler de la Trinité, c’est dire qu’il est impossible de parler de Dieu sans l’homme et réciproquement. Parler de la Trinité, c’est dire que l’homme existe dans la relation qui le précède et à laquelle il est invité à prendre part. Et ce n’est pas assez, car l’homme n’existe pas, il n’existe que des hommes. Parler de la Trinité, c’est se comprendre et s’expérimenter comme participants d’une communauté humaine qui vit de ce qui la suscite. Prier, et aimer le frère, c’est vivre de la relation qu’est la vie. Parler de la Trinité ce n’est pas développer une théorie sur Dieu mais dilater notre vie, ou la laisser être dilatée par la vie, ce qui ne cesse de se donner et de se recevoir.
Nous sommes disciples de Jésus parce que comme lui, ne nous importe rien à propos de Dieu que la reconnaissance, l’action de grâce, d’exister avec et pour les autres, par le don même qu’il est, par la relation même qu’il est et dans laquelle il nous entraîne.
Parler de source qui jaillit et fait vivre en étant elle-même la vie qui irrigue tout à s’offrir vaut-il mieux que le vénérable vocabulaire reçu ? Ces quelques balbutiements voudraient nous avoir un peu tirés loin d’une théorie pour nous rendre à la vie. Lorsqu’il s’agit de Dieu, on sait bien que l’on ne peut que balbutier. Importe par tous les moyens de dire que la prononciation du nom divin nous fait entrer dans le dynamisme de la relation qui fait vivre.

17/05/2013

Nul ne peut dire "Jésus est Seigneur" sans l'Esprit (1 Co 12,3). Pentecôte


Faut-il prêcher sur la Pentecôte ou sur la profession de foi, sur l’Esprit saint ou sur ce que signifie affirmer : « Je crois ? » Faut-il privilégier la fête liturgique qui clôt le temps pascal ou accompagner les jeunes qui font aujourd’hui profession de foi. ?
Peut-être y a-t-il une voie qui permette de ne pas avoir à choisir ou plutôt qui permette de choisir les deux. Essayons. Lorsque Jésus se retire de ce monde et disparaît à tout jamais à nos regards, lorsqu’il laisse ses disciples, nous, comme orphelins, il envoie son Esprit. Lorsqu’il meurt, il remet l’Esprit dit saint Jean.
Aujourd’hui, si nous sommes rassemblés, deux millénaires après la mort de Jésus, c’est que l’Esprit habite en nous. Qu’est-ce que cela veut dire ? Je ne vois pas comment avec toute l’hommerie qui habite l’Eglise, comme le monde, il pourrait y avoir encore des disciples du Seigneur, car les premiers destructeurs de l’Eglise ne sont pas ses adversaires, de façon générale, mais bien ses membres et leur péché.
Indépendamment même de ce péché, comment l’Eglise pourrait-elle encore conserver vive la mémoire de Jésus par ses propres forces ? Si l’Eglise était une institution dont le but consisterait à éduquer le genre humain ou à défendre une conception de la civilisation, ce que l’on appelle une idéologie, aurait-elle pu tenir si longtemps ? L’Eglise est autre chose, et nous le savons bien, ce matin. Nous ne sommes pas venus ce matin pour nous serrer les coudes, mais pour ouvrir les bras, ainsi que le disait le responsable de la nouvelle Eglise Protestante Unie. Nous ne sommes pas venus à un meeting, au rendez-vous d’un parti ou d’un club de pensée. Nous ne sommes pas venus ce matin pour une leçon de morale, encore que notre quête du Christ nous engage à une conversion de vie. Aussi indispensables et bonnes que soient les ONG, l’Eglise n’en est pas une ou elle se perd, comme dirait François.
Si nous sommes là, ce matin, si, deux millénaires après Jésus, l’Eglise est là, c’est parce que l’Esprit de Dieu habite nos cœurs. Nous ne sommes pas capables de nous tourner vers Dieu pour accueillir son offre d’amour, pour l’accueillir. Lui seul peut nous donner la force de l’accueillir. Et l’Esprit saint, c’est la force de Dieu qui habite en l’homme pour que l’homme accueille son Dieu. L’Esprit saint, c’est Dieu qui déjà nous divinise de sorte que nous vivions de Dieu, dès ici, dès maintenant.
La proximité de Dieu annoncée par Jésus nous est devenue tellement évidente, au moins en théorie, car dans la pratique nous devons bien reconnaître que la prière n’est pas forcément ce qui nous occupe le plus, ou le service du frère, ou que, dans la prière, nous éprouvons la nuit de la foi dont parlent les grands saints du Carmel, la proximité de Dieu nous fait oublier que rien n’est naturel dans cette affaire, que l’homme est bien incapable de s’adresser à Dieu si Dieu ne vient pas à sa rencontre.
Dieu qui vient à notre rencontre aujourd’hui, Dieu qui maintient vive la mémoire de son Christ en ce monde, c’est cela l’Esprit qui s’empare de nous comme un grand vent qui nous porte jusque dans la vie de Dieu. Dieu vient à notre rencontre aujourd’hui, et c’est pourquoi nous pouvons professer la foi. De nous-mêmes, ce serait impossible.
Plusieurs des jeunes diront dans un instant que leurs parents ont choisi la foi pour eux au jour de leur baptême et qu’aujourd’hui, ils font eux, la démarche de dire leur foi. Puis-je dire que je ne suis pas totalement convaincu par ces propos, par ailleurs fort compréhensibles. Ce ne sont pas les jeunes qui vont professer la foi dans un instant, pas plus que ce n’est pas nous, dimanche après dimanche, qui professons notre foi. C’est l’Esprit saint qui s’empare de nos gorges pour que résonne dans l’Eglise le « Je crois » qui fait vivre, le « Je crois » qui est la respiration, ou plutôt son aspiration si l’inspiration est le service du frère, ou inversement.
Oui, vous allez dire votre « Je crois », mais ce n’est pas le vôtre, c’est le nôtre, le nôtre et le vôtre puisque vous êtes des nôtres, celui de l’Eglise, c’est celui de l’Esprit saint en vous qui vous rend capables de Dieu. Ainsi, il nous a créés capables de lui. Ainsi, nous avons été baptisés, recevant l’Esprit de vie. Au début de cette célébration, c’est l’eau du baptême qui nous a purifiés de notre péché. Dans un instant, allumé à la lumière pascale, vous tiendrez le cierge de votre baptême.

En disant « Je crois », vous ne faites rien de neuf par rapport à votre baptême. Vous continuez seulement, si je puis dire, mais c’est énorme, la construction de cette Eglise qui depuis deux millénaires par l’Esprit est chargée de maintenir vivante dans notre monde la mémoire du Seigneur Jésus.

12/05/2013

Une Eglise qui s'auto-agresse


Le conflit à propos du mariage pour tous a ébranlé profondément l’Eglise. Certains se sont serré les coudes pour que l’Eglise se fasse entendre et se sont retrouvés solidarisés par l’engagement, renforcés dans leurs convictions. Pendant ce temps, « on n’entend[ait] pas la minorité qui, presque sans voix, tente de lever le doigt pour faire remarquer qu’il y a peut-être, quand même, un petit quelque chose à faire pour rendre la vie moins clandestine aux couples d’homosexuels. » (B. Frappat)
Nos communautés ont été profondément ébranlées. Lorsque le prêtre milite avec la majorité, la minorité en prend plein la figure, peut claquer la porte, partir sur la pointe des pieds ou souffrir en silence. Lorsque le prêtre prend ses distances par rapport à l’évidence du positionnement des catholiques, c’est plus difficile à gérer, car la majorité se sent agressée, mais forte de ses certitudes, de la parole d’évêques ou des évêques, elles refusent, et à juste titre, de la fermer. Pas sûr qu’elle demeure toujours charitable envers le prêtre !
Ces tensions ne sont pas nées du conflit à propos du mariage pour tous. Elles sont bien plus profondes et n’ont été que clairement manifestées par le conflit. La situation de minorité dans laquelle sont les catholiques exacerbe les positionnements. L’affirmation identitaire, et décomplexée par Jean-Paul auprès de ceux qui se disent eux-mêmes « génération JP II » n’est pas toujours capable de repérer la ligne jaune du catholicisme intransigeant qui a d’ailleurs pignon sur rue, ou plutôt sur cathèdre !
Ce catholicisme intransigeant n’est pas le fait d’une minorité de droite extrême et maurassienne. Il est un piège que la culture contemporaine tend à l’Eglise, bien involontairement ! Lorsque les évêques continuent à parler au nom d’une anthropologie naturelle, c’est-à-dire rationnelle, ils continuent à croire ou à faire croire qu’il existe une anthropologie qui s’impose sur toutes les autres, non parce que chrétienne, mais parce que conforme à la raison. Ils ont ici une conception de la raison plus proche de celle des Lumières et du positivisme comtien que du logos évangélique ! Ils se font les hérauts de la raison plus que de la foi. Je croyais avoir lu, sans que bien sûr il s’agisse d’un anti-intellectualisme ou d’un fidéisme, que « ce qu'il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les sages. »
Que cette anthropologie naturelle ne soit pas sans intérêt, point n’est besoin de le démontrer, qu’elle ne soit pas, comme toutes les autres, lestée des préjugés qui, à ne pas être reconnus, empêchent le dialogue, et voilà le cœur de notre problème. Ne pas voir que prétendre être selon la raison alors que, comme tous, on a des préjugés est une posture superbe qui agresse. C’est exactement pourquoi la posture des évêques a été une erreur quelle que soit la validité, ou non, de leur opinion. Drapé de la transparence de la raison et appuyé sur l’indéfectibilité de la foi, le discours des évêques a été intolérant, et ce d’autant plus qu’il prétendait ne pas l’être.
Il n’y a pas relativisation de la raison à reconnaître la contextualisation de la raison. Voilà ce qu’il faut arriver à penser pour la paix dans le monde, la rencontre des cultures et non leur choc, et pour l’évangélisation. Le pluralisme culturel ne saurait limiter la raison, mais ne peut que montrer combien la raison est trop à l’étroit dans l’usage qu’une culture, fut-ce la culture occidentale, en fait.
Le centralisme romain de Jean-Paul II et l’européocentrisme de Benoît XVI comme dénonciation du relativisme n’ont absolument pas aidé les chrétiens à en rabattre sur la superbe occidentale. Leurs positionnements ont décomplexé la certitude d’être dans le vrai par l’affirmation de la vérité catéchétique, alors que la vie avec Jésus est bien autre chose que la répétition d’un catéchisme, chacun en convient.
Le site internet du Vatican cite dans les « textes fondamentaux » après les Ecritures, le Catéchisme de l’Eglise catholique, puis le droit canon, puis enfin le dernier concile. Voilà qui en dit long sur la hiérarchisation usurpée que l’on veut faire prendre pour la vérité. Et on constate tous les jours l’efficacité de la supercherie. Si vous ne dites pas ce que dit le catéchisme, vous êtes convaincus d’être dans l’erreur, si l’on ne cite pas le concile, que personne ne connaît, qui est évidemment si compliqué, personne ne dit rien. Si vous contestez cela, vous n’émettez pas, seulement, une opinion, mais vous agressez une partie des  catholiques qui ne comprend pas que l’on ne pense pas comme elle dès lors que l'on est catholique.
La hiérarchisation des vérités de la foi est tout simplement nivelée par les articles du catéchisme et Unitatis Redintegratio 11 a moins de valeur dogmatique que ce fameux catéchisme ! Cette simple remarque est considérée comme une déclaration de guerre mais l’agressivité vient de ceux qui, refusant de se rendre aux larges espaces de l’évangile, cultivent ce catholicisme qu’ils croient sauver en en faisant le réflexe identitaire du petit troupeau qu’ils rassemblent encore. L’Eglise se sectarise alors que la situation contemporaine lui ouvre les voies d’une universalité qu’elle n’avait jamais pu soupçonner.