Voilà un évangile eucharistique (Lc 17,11-19). Le mot n’est
malheureusement pas traduit dans notre version, mais il est en toute lettre
dans le texte. On lit au verset 16 : Il
se jeta la face contre terre aux pieds de Jésus en lui rendant grâce, en l’eucharistiant.
Bien qu’il n’y ait nulle trace de pain ni de vin, de
présence réelle ni de tabernacle, le récit est une catéchèse eucharistique. C’est
que l’eucharistie n’est pas ce rite hypertrophié qu’on en fait parfois. Elle
est l’action de grâce, le remerciement de l’homme rendu à la vie, débarrassé de
sa lèpre.
Le récit de la guérison met en scène une réinsertion dans la
société de ceux qu’on a exclus pour ne pas risquer la contagion d’une maladie
aussi terrible qu’incurable. Ils ne sont déjà plus de ce monde, les lépreux,
tant que la médecine n’a pas trouvé comment les soigner. Ils vivent comme des
morts, dans les tombeaux de la société, dans ses poubelles.
Qu’il s’agisse dans l’évangile de lèpre, comme dans la
conversion de saint François d’Assise, signifie bien d’avantage que s’il l’on
avait parlé d’une autre maladie. Ces hommes, ces dix hommes, ne reçoivent pas
la guérison, mais sont rendus à la vie, sont ressuscités. Ces dix lépreux
expriment la multitude qui reçoit la vie, non de sa naissance du sein d’une
mère, mais de la renaissance, celle de l’homme nouveau. Eucharistie et
résurrection vont toujours de pair. Don de la vie et action de grâce pour ce
don, pour la vie ; action de grâce qui donne de pouvoir vivre de ce qui
fait vivre plus consciemment.
C’est que la vie nouvelle ne se voit pas tant que cela. Tous
ne la connaissent pas même si tous en sont les destinataires et les
bénéficiaires. La vie paraît tellement due, évidente, destinée de l’homme, que
l’on s’aperçoit de sa gratuité lorsqu’elle manque. Mais lorsqu’elle est là, on
peut ne pas la voir. La vie nouvelle est grâce, gratuité, sans raison. Or, hier
comme aujourd’hui, tout ce qui n’a pas de prix, tout ce qui ne coûte rien, ne
compte pas.
Drôle d’expression d’ailleurs, que ce ça n’a pas de prix. On
veut justement dire que c’est de l’ordre de la démesure, de ce qui échappe à la
mesure. La vie de l’homme n’a pas de prix, la vie de l’homme non pas comme
produit biologique, mais comme existence devant l’autre, devant Dieu. Et voilà
ce dont tous, les dix, il n’en manque pas un, voilà ce dont tous, la multitude,
sont les bénéficiaires. Sang versé pour la multitude, sang versé pour tous, qu’il
n’en déplaise à ceux qui imaginent que Jésus aurait écarté quelques uns de son
don !
Que faire à recevoir cette vie ? Que faire comme hommes
nouveaux ? Rien, pensent certains. Tout cela n’est que dû. Ou plutôt, ils
ne pensent pas qu’il y ait quelque chose à faire tant la vie est due. Un seul
revient. Drôle de type, un étranger, un schismatique, un hérétique, un juif pas
tout à fait juif, un type venu d’ailleurs. Non seulement il errait dans les
tombeaux de la société, mais encore il n’était pas de cette société, marginalisation
au carré.
Cela doit demeurer une curiosité l’action de grâce, l’eucharistie.
Recevoir la vie comme un don, la vie nouvelle, et non la réclamer comme un dû,
voilà qui étonne hier comme aujourd’hui. Tous ne font pas eucharistie, mais un
seul. Tous, la multitude a été guérie.
Et notons que ce pour quoi ce samaritain fait eucharistie,
notons que l’eucharistisation de Jésus si j’ose transcrire littéralement, n’est
pas un morceau de pain et en droit un peu de vin qui en pratique n’est jamais
distribué. Nous ne rendons pas grâce pour le pain et le vin. Nous ne faisons
pas d’action de grâce après la communion comme si ce que Dieu nous avait donné
c’était ce pain et ce vin ! Ce qu’il donne, c’est la vie. Et nous rendons
grâce en venant encore nourrir cette vie, en recevant encore, en mangeant le
pain et buvant le vin.
La gratuité de l’eucharistie,
de l’action de grâce, répond à celle du don par Dieu de la vie. Un seul
revient, tous, la multitude est guérie.
Le Seigneur n’est pas caché dans le tabernacle. La présence
réelle n’est pas autre chose que l’Esprit, invoqué sur les oblats et sur l’assemblée,
qui donne la vie, qui ressuscite, qui donne son souffle, divin, à l’homme
nouveau. Et lorsque nous mangeons ce pain et buvons à cette coupe, nous donnons
chair, matière, au don par Dieu de sa vie. Le don de Dieu ne se voit pas. Le
sacrement, signe visible et efficace le rend visible.
Catéchèse eucharistique que ce récit de la guérison des dix lépreux. Invitation à ouvrir les yeux non sur les espèces consacrées, mais sur ce qu’elles désignent. Le sage indique la lune et l’imbécile regarde le doigt. Il ne faudrait pas que nous soyons les imbéciles de l’eucharistie à regarder l’hostie et à ne pas voir le don de Dieu, à réduire le don de Dieu à une hostie !
Catéchèse eucharistique que ce récit de la guérison des dix lépreux. Invitation à ouvrir les yeux non sur les espèces consacrées, mais sur ce qu’elles désignent. Le sage indique la lune et l’imbécile regarde le doigt. Il ne faudrait pas que nous soyons les imbéciles de l’eucharistie à regarder l’hostie et à ne pas voir le don de Dieu, à réduire le don de Dieu à une hostie !